Un saint récalcitrant

Publié le par Jean Marie PFISTER

 

Madame Maria était ce qu’on peut appeler une brave femme, élevant avec douceur et fermeté ses trois garçons, une bonne ménagère malgré ses maigres moyens, une bonne chrétienne sans complexes, parlant à ses saints, St Joseph et St Antoine, comme vous parlez à vos voisins. Ces deux grands Saints, déguisés en statues de plâtre polychromes, trônaient en place d’honneur sur une antique commode, entourés de bouquets de fleurs du jardin, sinon de roses artificielles plus ou moins fanées.

 

Maria avait appris la couture chez les bonnes sœurs de Ribeauvillé, et les gens du village profitaient de ses talents pour les menues réparations vestimentaires, voire la confection des habits de leurs enfants. Cela mettait un peu de beurre dans les pâtes de maman Maria. Pendant la guerre, - on était en 1942-, les matières grasses étaient choses rares et précieuses. Rien qu’à songer à une bonne tranche de lard, on avait l’eau à la bouche et des crampes à l’estomac.

 

Justement la Fine lui avait fait confectionner deux petites robes à fleurs pour ses fillettes. Maria avait mis tout son art, car elle savait que la Fine marquait sa satisfaction en joignant d’ordinaire au paiement, une succulente tranche de lard fumé. Les robes étaient là, étalées sur le vieux divan, jolies à ravir. Dans ces occasions, Maria regrettait de n’avoir elle-même que des garçons à habiller : c’est tellement plus gracieux, ces robes de fillettes.

 

Notre couturière se retourna vers le St Joseph barbu qui, pendant des heures, l’avait regardée travailler.

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  • Saint Joseph, tu vois, j’ai fini ma besogne et j’ai fait de mon mieux. A ton tour, maintenant. Dis bien à la Fine qu’elle n’oublie pas d’ajouter une belle tranche de lard à mon salaire. Je t’en supplie, Saint Joseph, je compte sur toi !
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Vint donc l’après-midi qui amena, comme convenu, maman Fine.

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  • Oh ! Comme c’est joli ! Oh ! Les charmants petits boléros, avec les poches surpiquées ! Et ces petites manches ballon ! Qu’elles vont être belles, dimanche, mes fillettes. Maria, tu es une artiste. Dis- moi ce que je te dois.
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La Fine paya sans marchander, car Maria n’était jamais bien exigeante. Elle remercia dix fois, cent fois. Mais, hélas ! Pas la moindre couenne de lard !

 

La Fine était partie, emportant les petites robes et le grand espoir déçu de Maria. Désolée, abattue, désespérée, celle-ci restait figée sur place. Soudain elle se retourna, alla droit vers la commode, lança un regard outré à St Joseph qui n’avait même pas changé de mine : pas la moindre moue de déception ; pas le plus petit signe de regret ou d’excuse. Maria saisit le saint des deux mains, le souleva et le porta dans le coin le plus sombre de la pièce, le plaça là, face à l’angle où une araignée achevait une mouche.

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  • Voilà ! !
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Découragée, démoralisée, Maria n’alla pas couper dans l’étoffe qui, sur la table, voulait devenir tablier. Affalée sur le sofa, elle envoyait des regards pleins de ressentiments au pauvre St Joseph dans son coin. Et cela dura longtemps, toute une heure sans doute. Jusqu’à ce qu’on vint toquer à la porte. Et on toqua encore. Maria se leva enfin, s’en alla ouvrir.

Qui était-ce ?

Nulle autre que la Fine. Elle avait sous le bras une chose enveloppée dans un papier gras.

-Maria, figure-toi que j’avais oublié sur la table de la cuisine le morceau de lard que je voulais t’apporter. Elles sont si mignonnes, les petites robes ! Mes gamines y sont à ravir !

 

La Fine partie, Maria n’eut rien de plus pressé que d’aller trouver St Joseph dans son coin et de le remettre à sa place d’honneur, sur la commode.

-Pardon Saint Joseph ! Mille fois pardon ! C’est à cause de cette étourdie de Fine…

 

Elle courut vite au jardin et coupa un énorme bouquet de roses rouges qu’elle répartit dans des vases dont elle entoura le saint réhabilité.

 

 

 

Marcel Pfister 1976
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Publié dans TRADITIONS D'ALSACE

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