Sobriquets

1/ Une histoire d’âne
Les Zellenbergeois, c’est connu, portent le sobriquet de " Esel " (ânes), depuis des temps très lointains. Notre colline, aux pentes un peu raides, y est pour quelque chose. L’âne, jadis, était la bête de trait et de somme assez courante, plus sobre et moins coûteuse que le cheval.
Au début du siècle dernier Georges Schnetzler, un brave vigneron du lieu, revenait des prés du Strengbach avec son vieil âne bâté d’une bonne charge de fourrage. Il faisait chaud en cette fin de matinée, car on était en juin, le temps des foins. La bête plus têtue que jamais, tirait la langue, écumait, n’avançait que par petites étapes. Je ne vous dirai point quels moyens de persuasion employait le vigneron à bout de ressources, vous en auriez les larmes à l’œil. Mais voyez-vous, à l’entrée de la ville, juste devant l’église, notre âne buta subitement, s’affaissa et resta allongé au milieu de la rue. Irrité par tant de mauvaise volonté, notre Georges essaya de remettre sa bête sur pieds, à grands coups de bâton et de sabots. Ses jurons firent rougir de confusion la statue de Ste Agathe au fond de l’église : en vain !
Voyant que l’âne ne bougeait plus, notre paysan détacha la charge de fourrage et la porta lui-même sur la tête, jusque chez lui, laissant à la bête le loisir de se relever quand elle le voudrait bien.
Elle ne se releva pas. Monsieur le Curé, vers midi, sortait de son presbytère, passait sous le porche de la ville et allait se rendre à l’église lorsqu’il vit la bête étendue là. L’ayant poussée du pied, il conclut qu’elle devait être morte. Comme il ne vit personne dans la rue à cette heure là, il décida d’aller trouver le maire, pour lui demander de débarrasser l’entrée de la maison de Dieu de ce cadavre.
Monsieur le Maire, plutôt embarrassé par ce problème à l’heure où toute sa maison sentait le bon rôti, rétorqua après une brève hésitation :
- Monsieur le Curé, c’est à vous qu’il incombe d’enterrer les morts. Alors, ne vous gênez pas !
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- Très bien Monsieur le Maire, très bien, répliqua le curé. Mais voyez-vous, j’ai pensé qu’il était de mon devoir de prévenir d’abord les plus proches parents du défunt…
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2/ Procession
Cette seconde histoire se passa cent ans plus tôt, en 1715 exactement. Le récit en est d’une rigueur historique égale.
A la St Marc donc, la paroisse de Zellenberg se rendait comme à l’accoutumé en procession, croix et bannières déployées, à Dusenbach. Pour ce jour là on avait fait briller les chandeliers, les bénitiers et l’encensoir, on avait reprisé les bannières grandes et petites. La vénérable statue de Ste Agathe sur son piédestal à brancards avait été rafraîchie tout comme les couleurs de l’image de la Vierge ; des jeunes filles tout en blanc, choisies parmi les plus sages, allaient les porter fièrement. Un garçon de quinze ans se voyait attribuer la bannière des Anges Gardiens, trois solides vignerons brandissaient les grandes bannières, l’une de St Michel, la seconde de St Ulrich et la troisième de la Ste Famille : sur sa soie jaune frangée d’or, un tableau représentait Marie et Jésus assis sur un âne conduit par un St Joseph barbu. Tout le monde n’avait d’yeux que pour cette image, car elle venait d’être livrée la veille, achevée à la hâte par un artiste de Ribeauvillé. On disait même que l’âne n’avait pas eu le temps de sécher, car il était plus luisant que les autres figures. Le brave Mathis était tout fier du succès de sa bannière.
Un soleil radieux se levait derrière Sélestat et rosissait les nuages éparpillés entre Seelbourg etTaennchel. A travers Ribeauvillé encore endormie, nos chantres clamaient leurs litanies : il fallait bien gagner le casse-croûte arrosé qu’on allait prendre après l’office, dans l’auberge des moines, selon la coutume.
Tous prièrent dans la petite chapelle avec la même ferveur qu’ils mirent ensuite à se désaltérer dans l’estaminet des bons Pères, malgré les gros nuages qui assombrissaient le vallon.
Le Révérend Bernard Speck, inquiet pour son troupeau, frappa dans ses mains pour vite remettre en route cette foule joyeuse. Les femmes tirèrent les hommes par la manche et on se remit en route. Pendant la descente on sentit les premières gouttes. Mais lorsqu’on arriva sur la route, l’averse fut violente. Pourtant, héroïque, la procession continua : qu’avait-on de mieux à faire, aucun abri, aucune maison avant Ribeauvillé. On se mettait sous la protection des bannières qu’il fallait maintenir à deux.
Un quart d’heure plus tard, on arrivait en ville et le soleil réapparaissait. Cette fois les bourgeois de Ribeauvillé ne dormaient plus. Ils se tenaient sur les deux côtés de la rue. Qu’avaient-ils donc à rire, à s’exclamer, à montrer du doigt ? Mais oui, notre nouvelle bannière : la fuite en Egypte ! Mais ! … effectivement les personnages s’étaient enfuis on ne sait où. Seul restait… l’âne !
Alors quelques gamins de la ville précédèrent la procession, ameutant les bourgeois : " Regardez ! les ânes arrivent ! "
Qu’était-il arrivé ? Le peintre pressé n’avait pu achever la représentation sur la bannière : Il avait bien terminé l’âne à la peinture à l’huile, mais les autres figures, esquissées à l’eau avaient été effacées par l’orage !
Sur la bannière ne restait que l’âne ! ! ! ! ! ! !
Marcel Pfister 1976