1/ Une vieille coutume.
Selon une coutume, aussi vieille sans doute que notre petite ville, le dimanche 26 janvier 1851, l’herbe bordant les chemins communaux fut mise en adjudication publique pour six ans. Les
petits vignerons, qui entretenaient au fond de leur cellier une ou deux chèvres et quelques lapins, y allaient alors couper les rations quotidiennes de leur petit bétail ; la centaine de
bovins du village, sous la garde du pâtre communal, broutaient l’herbe des " Allmende ", les communaux.
L’adjudication a été de longue date le procédé jugé le plus commode et le plus équitable pour départager des rivalités inévitables, lorsque plusieurs candidats convoitaient le même
objet.
A la fin de l’été c’était l’adjudication des fruits, tout particulièrement des noix, car nombreux étaient les noyers communaux. En juillet on mettait le jeu de quilles aux
enchères :
" Le 21 juillet 1850 on a procédé à l’adjudication du quillier. C’est Georges Heckly qui se l’est adjugé pour deux francs et pour un an. "
" Le 4 août 1851 le quillier a été mis aux enchères pour un an. Jean Fies et Georges Fonné l’ont eu pour huit francs. "
La kilbe également était mise aux enchères :
" Le 11 juin 1850 la kilbe fut adjugée pour cent francs à Paul Fuchs, non sans querelles, car le parti du curé faisait violemment opposition à la tenue de la
kermesse. "
(Chronique de Jean Becker)
L’adjudication des places de l’église était souvent fort animée. Il y a plus de cent ans déjà cela se passait à l’église même, où l’on se déplaçait de banc en banc, à raison de sept
places par rangée. Et pour que le Christ ne soit pas offusqué de retrouver des marchands dans son temple, le curé prenait soin de transporter préalablement les Saintes Espèces dans la sacristie.
C’est que les jeunes filles nombreuses à fréquenter les offices dans leurs plus beaux atours, tenaient à avoir les places les plus en vue.
Le curé avait tout intérêt à voir monter les enchères qui alimentaient le budget de l’église. Il se contentait simplement de calmer un peu les violences verbales inévitables en ces
circonstances.
Les femmes, elles, avaient d’autres préoccupations : une mésentente entre voisines les faisait changer de banc. Ce Christianisme-là n’avait pas encore découvert la grandeur du
pardon.
De leur côté, les hommes gardaient leurs places traditionnelles, voire héréditaires, que les épouses se contentaient de payer. Parfois cependant, un changement survenu au sein du Conseil
Municipal faisait glisser le nouvel élu vers le banc des édiles.
Comme les querelles du côté féminin devenaient trop scandaleuses, le curé transporta la cérémonie de l’adjudication dans la salle de la mairie. Elle n’en fut que plus pittoresque, ce lieu
demandant moins de réserve. Au milieu du vingtième siècle un autre curé supprima cette ridicule opération et la remplaça par une quête annuelle qui elle-même disparut quelque temps
après.
2/ Le Kirchweg.
Le 26 janvier 1851 le cantonnier Martin Brigert pensait fermement louer le " Kirchwerg " le large chemin du Cimetière, l’herbe y étant particulièrement abondante. Son épouse le
lui avait nettement recommandé.
C’était sans compter avec le bouillant Mathias Rudolf, dont il fallait toujours redouter la nature irascible et violente. Il sut mettre la main sur ce lot convoité. Mathias s’était adjugé
ce chemin pour Marie-Louise, sa cousine par alliance, veuve depuis un an. Un beau geste donc, puisque sa fougue se mettait au service d’une pauvre veuve.
Martin ne le voyait pas ainsi, et son épouse Marianne encore moins. Elle sut d’ailleurs expliquer avec virulence son point de vue à son époux : S’être laissé berner comme un gamin
par ce grossier Mathias, cet impertinent qui ne s’impose que parce qu’il crie le plus fort ! Quelle honte ! Ah oui ! Si elle avait été là ! …
-Mais attends ! Je n’ai pas dit mon dernier mot ! Là Rudolf n’en profitera pas, de son herbe !
Elle élabora donc une riposte ; elle combina, elle échafauda, elle n’en dormit pas de la nuit. Si la nuit doit porter conseil, quelle gestation peut bien couver une nuit de
rancœur ?
A cinq heures du matin Marianne réveilla son homme : Elle avait trouvé.
3/ Projet de riposte.
-Ecoute Martin ! Ecoute-moi bien, ne dors pas ! Tu es cantonnier n’est-ce-pas ? Alors c’est bien ton
travail de curer les fossés ! Rien à redire ! Et bien ! Les fossés du Kirchweg seront curés quand je te le dirai, pas avant. Ce travail là, tu le réserveras pour le début de mai,
au moment où l’herbe sera bonne à faucher. Je surveillerai ça et je te préviendrai. On fera du bon travail : Jamais les fossés n’auront été si nets !
Marianne avait un mauvais ricanement dans la voix. Quant à Martin, cala l’indisposait. Il était de nature pacifique, toujours prêt à céder plutôt que de tenir tête. Mais il jugea prudent
de se taire, de grommeler seulement un semblant d’approbation. Il se retourna et parut reprendre son sommeil désagréablement troublé. Mais Marianne insista :
-Tu m’as entendu ? Tu dors, toi, pendant que moi je réfléchis toute la nuit ! C’est pourtant de ta faute, si ce chemin nous est passé sous le nez ! C’est bien de ta faute,
si je n’ai pas pu dormir ?
-Ecoute, Marianne, tu as encore trois mois pour y réfléchir. Alors, laisse-moi dormir et dors, toi aussi !
La femme bougonna encore un temps, mais Martin fit semblant de s’assoupir.
Comme il avait abondamment plu ce printemps-là, l’herbe avait poussé à merveille et dès le début de mai Marie-Louise pouvait récolter sa première brassée. Avec sa petite faux elle en
coupa une charge ; elle l’entassa sur une toile carrée qu’elle noua par les quatre bouts. Et hop ! A la manière des femmes d’alors, elle posa le ballot sur la tête, reprit sa faux dans
la main, porta l’autre à la hanche et, d’une démarche raide commandée par la recherche de l’équilibre, elle reprit le chemin du village.
4/ La vengeance.
Marianne l’avait vue. Lorsque à midi Martin rentra de la Hart, où il avait à réparer un chemin raviné par un orage de printemps, son épouse lui dicta son programme de travail des
prochains jours. Il eut beau protester en parlant de l’urgence de la besogne commencée le matin et ordonnée par l’adjoint Jean-Baptiste Kien, Marianne ne voulut rien entendre. Il fallait se
mettre immédiatement à curer les fossés du Kirchweg que l’orage avait bouchés: C’était bien plus urgent, le prochain orage risquait d’affouiller ce chemin tellement fréquenté. Tout ce que l’eau
avait charrié, tous les éboulis de talus accumulés, toutes les ordures jetées là, tout cela devait être déblayé consciencieusement. Et évidemment bien étalé sur le bord du chemin, sur cette
plate-bande d’herbe drue que Louise ne faucherait plus !
Ce même après-midi donc Martin changea de chantier, craignant sa mégère d’épouse plus que l’adjoint Kien. Le soir il dut rendre compte de la tâche ainsi commencée.
-Et tu as bien étalé tout cela sur l’herbe ?
-Etalé, non. Comme à l’ordinaire j’ai entassé la terre au bord du fossé ; j’ai fait mon travail de cantonnier proprement.
-Bon à rien ! Tu ne vois donc pas que le premier orage va charrier tout cela dans le fossé ? Il faut que je te donne un coup de main. Tu verras du travail bien
fait !
Le lendemain matin, c’était le mardi 13 mai, Martin se remit à la besogne, dans le chemin du Cimetière. Une demi-heure après lui, sa femme arrivait avec une pioche à trois dents.
-Alors ! Tu n’as pas compris ce que je t’ai dit ?
Aussitôt elle se mit à étaler avec son outil tous ces cailloutis sur la belle herbe verte, fraîche et humide de rosée. Quel ravage ! Quel massacre ! C’était pitié à
voir.
Vers dix heures la veuve Rudolf, ne se doutant évidemment de rien, arrivait avec sa faucille et sa toile pour chercher la ration quotidienne de ses deux chèvres. Et je vous laisse
imaginer le choc qu’éprouva la pauvre femme en voyant ce saccage.
-Mon Dieu ! Que faites-vous là ? Mais vous gâtez toute mon herbe !
-Voyons Louise, il faut bien curer les fossés, sinon les orages feraient du dégât dans le chemin, expliquait Martin, d’un air innocent.
-Mais ta femme, elle n’est pourtant pas cantonnier, que je sache !
-Mêle-toi de ce qui te regarde. Quand le travail est urgent, j’aide mon mari, intervenait Marianne.
-Mais ça me regarde ! Cette herbe est à moi ! Je l’ai payée à la commune. Et toi tu n’es là que pour me nuire, pour me la gâter.
Martin ne disait plus rien. Que les femmes règlent cela entre elles ! Consciencieusement il continuait à entasser ses déblais au bord du fossé. Certes il ne respirait pas la
quiétude. A chaque instant il jetait un regard furtif vers le haut du chemin : si l’adjoint Kien arrivait en ce moment ! D’autant plus que son épouse se faisait de plus en plus
grossière : elle ne manquait pas de vocabulaire de circonstance. Lorsqu’on se sent en faute, on réplique par les arguments les plus invraisemblables, tout comme le loup en face de l’agneau.
Déjà les femmes se menaçaient de leurs outils lorsque arriva Mathias Goetz. Il eut vite fait de comprendre la situation ; chacun savait combien les Brigert s’étaient sentis frustrés d’avoir
raté les enchères. La réputation de Marianne était aussi bien établie. Mathias osa quelques remontrances à la femme du cantonnier. Cela lui valut sa part d’injures.
-Alors, Martin, tu ne dis rien ? Ta femme n’est pourtant pas cantonnier !
-Moi, je fais mon travail. Que les autres s’occupent de leurs affaires !
Mathias n’était pas querelleur. Il dit à la veuve Rudolf, qui d’ailleurs était sa voisine :
-Viens, Louise, rentrons. Tu ne peux rien contre ces deux là !
-Mais il me faut de l’herbe pour mes chèvres !
-Bon, viens plus bas, je vais t’aider. Là-bas, elle est encore bonne.
Mathias coupa l’herbe, le ballot fut noué et les deux voisins s’en retournèrent au village. Louise pleurait silencieusement. En chemin ils rencontrèrent le vieux Stinnes Jean qui se
rendait dans son jardin. Naturellement ils lui exposèrent le drame.
-Je m’en vais voir ça, dit-il en continuant son chemin.
Quelques autres personnes furent ainsi mises au courant et bientôt tout le village parla de l’évènement. La rumeur publique mais aussi les remontrances de Jean-Baptiste Kien eurent raison
de l’obstination et du zèle haineux de nos cantonniers. Ils ne se remirent plus à cette besogne le lendemain.
5/ Au tribunal.
Marianne mijotait une autre stratégie. Elle expliqua à son mari :
-Tu vas porter plainte à la gendarmerie contre la Rudolf, pour injures à un fonctionnaire communal dans l’exercice de ses fonctions !
-Mais je n’ai pas été injurié, c’est toi qui as tout pris !
-Alors, ça ne te touche pas ? C’est bien pareil pourtant, toi ou ta femme ! Tu étais là, tu as tout entendu ; c’est aussi à toi que s’adressaient les gros mots ! Moi,
disons que je passais justement par hasard ; je serai donc ton témoin.
Quand Marianne avait parlé, Martin n’avait plus qu’à s’exécuter. Plainte fut déposée à la gendarmerie. Les gardiens de la loi constatèrent que le cantonnier avait bien curé une partie du
chemin du fossé du Kirchweg. Le procès-verbal arriva au juge de paix de Kaysersberg.
Les convocations arrivèrent un mois plus tard. La veuve Rudolf eut l’appui d’un bon témoin, en la personne de Mathias Goetz. Martin se défendait sans conviction. Sa femme fit l’effet
d’une mégère trop loquace. Mathias dut prêter serment. Son témoignage calme et courtois fit grand effet si bien que Martin fut débouté de sa plainte et dut subir les admonestations du juge, qui
lui conseilla de ne pas trop se laisser inspirer par les idées de son épouse.
La veuve Rudolf n’avait pas porté plainte pour le préjudice subi. Cependant le juge ordonna au cantonnier de nettoyer l’herbe saccagée. Marianne évidemment, cachait mal sa rage. Ses
traits crispés faisaient craindre une autre vengeance.
6/ Epilogue.
Quelques jours plus tard, au matin du dimanche 6 juillet, lorsque Mathias Goetz ouvrit la fenêtre donnant sur son jardin, il eut la surprise d’y voir un objet insolite dressé là,
ostensiblement : au bout d’un échalas, une main faite d’un gant rembourré dressait deux doigts comme pour un serment. Evidemment il devina aussitôt l’auteur de l’objet, et la signification
qu’il devait avoir : un faux serment. Mais Mathias avait la conscience bien tranquille à ce sujet.
Il fit voir la chose à ses voisins, à ses amis ; on en parla dans tout le village. Une fois de plus la calomnie se retourna contre son auteur.
Marcel Pfister 1977