TRADITIONS D'ALSACE

Jeudi 11 septembre 2008

En 1948, soit 10 ans après sa nomination à Zellenberg, (mais les années de guerre ont compliqué les choses) Marcel Pfister manifeste pour la première fois publiquement son intérêt pour l’Histoire de notre région.

Le Pfifferdaj de Ribeauvillé a invité les communes du secteur à venir fêter tous ensemble le tricentenaire du Traité de Versailles qui rattachait l’Alsace à la France. Un char, présentant Zellenberg en 1648, avec muraille, porte fortifiée et château fut réalisé par une petite équipe de bénévoles autour de Marcel Pfister.

Le jour du défilé, tous les élèves avec leurs pipeaux entouraient leur instituteur et son banjo. Les anciens se reconnaîtront !

 

Par Jean Marie PFISTER
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Lundi 11 août 2008

C’est de Monsieur Paul que je tiens le récit authentique qui suit. (L’humour selon Monsieur Paul)

Ma mère, disait-il, m’a appris bien des choses sur le passé de notre village et de ses habitants. Elle avait eu, en particulier, un oncle, frère de son père, qu’elle s’amusait à évoquer à tout propos, pour sa jovialité, son esprit vif et mordant, ses allures de bon vivant. Il portait bien son nom:  Froehlich ; il incarnait la gaieté.

Auguste Froehlich donc, célibataire, Conseiller Municipal et Chef du Corps des Sapeurs-Pompiers dès 1861, était alors un solide vigneron de trente quatre ans qui savait apprécier le bon vin. Il faisait partie du ménage de son frère Joseph, son aîné d’un an, mon grand-père maternel. La maison était spacieuse et s’ouvrait sur la Place de la Fontaine par un portail en plein cintre.

Un arrêté municipal du 3 juin 1862 avait chargé l’oncle Auguste de la surveillance de la fontaine, en sa qualité de " Commandant de la subdivision des Sapeurs-Pompiers de Zellenberg ". Un jour de juillet 1862 il vit donc depuis sa fenêtre arriver le forgeron Berger de Beblenheim, qui déposait près de la fontaine sa boîte à outils et s’apprêtait à réparer le tuyau d’écoulement de l’eau, comme on le lui avait demandé. Auguste, aussitôt, se mit en devoir de rejoindre l’artisan.

Entre voisins on se connaît, on se tutoie, on se taquine avec les sobriquets courants. Mais on ne se fâche jamais pour si peu. Or, il est connu que les Zellenbergeois sont " les ânes ", tout comme nos voisins de Beblenheim sont " les  escargots ". Allez donc savoir quelles vertus nous partageons avec ces bestioles. (voir chapitre " sobriquets ")

Toujours est-il que de loin Berger apostropha le Zellenbergeois :

  •  

  • Salut Auguste ! Dis donc, c’est par ici, la Place de l’Ane,
  •  

Mais Auguste a la répartie prompte et facile :

  •  

  • Oui mon vieux ! La Place de l’Ane, c’est exactement là où tu te trouves !
  •  

Et nos deux amis se mettent au travail de bonne humeur.

 

Un soir de novembre l’oncle Auguste revenait à pied de Hunawihr, où il avait eu à faire chez le charron. Sur la côte il vit arriver le landau du Docteur qui achevait sa tournée. Le Docteur Weisgerber était pour la famille Froehlich plus que le médecin ; de vieille connaissance, de même âge que l’oncle Auguste, il était un ami et avait passé chez lui plus de temps dans la cave qu’au chevet d’un malade. C’était un bien brave docteur, consciencieux, dévoué et jovial, faisant sourire les plus malheureux de ses malades, considérant que la meilleure potion était la confiance et un bon moral.

Le docteur fit arrêter son équipage pour échanger deux mots avec l’ami Auguste.

  •  

  • J’ai failli ne pas te reconnaître : il fait presque nuit à cinq heures.
  •  

     

  • Ah! oui ? J’aurais sans doute dû porter une lanterne, comme tu en as une sur ta calèche ! Dis-moi, que faut-il faire pour avoir un si beau nez rouge qui sert de lanterne ?
  •  

     

  • Pour cela, cher ami, je te conseille une cure bien sérieuse de bon vin, à prendre chaque jour le plus consciencieusement possible.
  •  

     

  • Merci pour la recette : Tu parles d’expérience, je vois. Bientôt tu n’auras plus besoin d’allumer la lanterne de ton landau.
  •  

 

Il est vrai que le docteur ne refusait jamais un bon verre de vin après les visites à domicile. Mais Auguste exagérait évidemment à plaisir. Sur ce, nos deux amis reprirent chacun sa route.

 

Or, trois jours plus tard, le facteur apporta à l’oncle Auguste un joli pli timbré de Ribeauvillé. Quelle ne fut pas sa surprise : l’enveloppe contenait une note d’honoraires du Docteur Weisgerber : cinq francs pour une consultation.

- Qu’est-ce que c’est que ça ? Une facture du docteur ? Dis-donc, Adèle, il y avait un malade chez nous ?

 

Ma grand’mère, tout aussi étonnée :

- Une facture de Weisgerber ? Mais il a dû se tromper d’adresse. Grâce à Dieu nous n’avons pas eu de malade depuis longtemps. D’ailleurs, nous avons toujours payé comptant.

  •  

  • Je n’y comprends rien ! La facture m’est adressée à moi, personnellement ! Il faut que je lui parle, que je lui mette ça sous le nez !
  •  

     

  • Ne t’énerve pas, Auguste. C’est sûrement une erreur. Attends, la vieille Wagner est malade, et le docteur vient souvent la voir. Tu tâcheras de lui parler quand il viendra au village.
  •  

 

En effet, le soir même le landau du docteur remontait la rue et s’arrêtait sur la place de la fontaine. Après avoir attaché les rênes de son cheval à un piton du mur de la maison Fuchs, le docteur se dirigea vers le logement de la veuve Wagner, la seconde maison à droite dans la " Vordergasse ". Il y resta un bon moment.

 

Lorsque le docteur revint vers son cheval, l’oncle Auguste était là, parlant à la bête et lui grattant le front, ignorant ostensiblement la présence de son ami.

  •  

  • Un drôle de citoyen, ton maître ! Je vais lui passer un de ces savons !
  •  

     

  • De quoi te plains-tu, Auguste ?
  •  

     

  • Dis donc ? Qu’est-ce qui t’as pris de m’adresser une facture, alors que personne n’a été malade chez nous ?
  •  

     

  • Personne n’est malade ? Tant mieux ! Mais, malade ou pas, une consultation fait cinq francs!
  •  

     

  • Une consultation ? Quelle consultation ? C’est toi qui me paraît malade !
  •  

     

  • Mais, Auguste, c’est toi-même qui m’as demandé une consultation. Il y a trois jours, sur la côte de Hunawihr, tu m’as demandé une recette pour avoir un nez rouge. Je te l’ai donnée. Ce n’est pas une consultation, ça ?
  •  

     

  • Oh ! Le monstre ! Grippe-sous ! Rapace ! Tiens, tu les as, tes cinq francs. Mais tu ne m’auras plus, je te le promets.
  •  

     

  • Merci Auguste, une si bonne ordonnance mérite bien ça. Et maintenant, allons ensemble chez l’apothicaire en face, prendre pour les cinq francs notre remède.
  •  

 

Le docteur prit l’oncle par le bras et les deux amis entrèrent ensemble à l’auberge " Au Cerf ". Ce soir là, pour retourner à Ribeauvillé, le docteur n’alluma pas la lanterne de son landau.

 

 

 Marcel Pfister 1982

 

 Monsieur Paul en 1975 (80e anniversaire)

Par Jean Marie PFISTER
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Mardi 5 août 2008

De toute sa longue histoire, Zellenberg n’a jamais hébergé de famille juive dans ses murs. Sans doute le village était-il trop petit et trop pauvre pour qu’un fils de Jacob vienne s’y abriter. On affectionnait en général les localités où siégeait une seigneurie, comme Ribeauvillé ou Riquewihr. On y trouvait meilleure protection et plus fructueuses affaires. Sous l’Ancien Régime l’agriculture et l’artisanat étaient interdits aux Juifs. Il ne leur restait donc que le commerce et la banque.

 

C’est ainsi qu’au XVIIIe siècle, sur soixante quinze ménages que comptait Zellenberg, trois seulement n’étaient pas débiteurs des usuriers de Ribeauvillé.

 

Mais alors, comment fut-il possible qu’un Juif sortît de ce village ? Pourtant c’est une histoire authentique, mieux encore, une histoire d’amour.

 

Louis était né dans une famille bien chrétienne, vers la fin du siècle dernier. Il fréquenta notre école bien chrétienne et apprit le catéchisme sous la férule bien catholique du curé Birgy. Apprit est un euphémisme, j’en conviens ; du moins fréquenta-t-il les cours d’instruction catholique, car notre bon Louis n’éprouva jamais grande amitié pour la lecture. Lorsqu’il quitta l’école, il savait tout juste dessiner son nom.

 

Cela n’empêcha pas les Prussiens de le mobiliser en août 1914, comme bien d’autres, qu’ils soient professeurs ou illettrés.

 

Après que le Feldwebel lui eut rappelé par quel bout on tenait le fusil, Louis alla envahir la Belgique et se précipiter sur la Marne. Et voici qu’on se mit à prélever les Alsaciens pour des ennemis plus dignes d’eux. On les transporta sur le front russe, où ils songeaient un peu moins à déserter.

 

Au début de mai 1915, les Allemands engagèrent une offensive terrible en Galicie Occidentale, où neuf divisions d’infanterie étaient arrivées du front français. Notre Louis se trouvait en plein dans cet enfer de boue et de feu. Mais il n’eut pas à poursuivre les Russes dans leur retraite, car il eut la chance, c’en était une, d’être blessé. De lazaret en hôpital, le soldat Louis parcourut les arrières et se remit peu à peu, boitant plus qu’il ne fallait pour n’avoir plus à jouer au petit soldat.

 

On trouva donc mieux pour lui. On utilisa son incompétence pour en faire un parfait " Feldgendarm ", et on lui fit surveiller un atelier, où de nombreuses femmes polonaises confectionnaient des uniformes "feldgrau". Louis regardait ces femmes tailler, faufiler, piquer, et de fil en aiguille, il repéra une jeune personne assez coquette qui, ma foi, ne le méprisait pas. L’uniforme sans doute, mais aussi le petit ravitaillement clandestin que Louis procurait à la belle, à l’heure du " Pumpernickel " indigeste, le rendaient tellement sympathique ! Et tant il l’aima, et tant elle sut faire solide couture, qu’après l’Armistice Louis ramena sa belle en Alsace, le pays où coulent le lait et le miel.

 

Or, elle était Juive et s’appelait Sarah. Pour elle donc, il se fit Juif, se fit circoncire et, quelque temps après, l’épousa selon le rite de Moïse. Son parler prit un accent Yiddish et contribua à en faire le juif le plus authentique.

Comme il avait évidemment quitté l’uniforme de Feldgendarm, sa dame le trouva moins beau et lui devint moins fidèle: il appréciait si peu les jolies robes qu’elle aimait tant. Pour comble de déception le château en Espagne que Louis avait bâti à sa belle Sarah s’avéra être une modeste bicoque, à l’entrée du village de Zellenberg, et de plus habitée par des beaux-parents qui ne songeaient pas encore à céder la place.

 

Sarah s’en tint aux promesses de grande vie que lui avait faite son Louis : on la vit quelque temps se faire servir par sa belle-mère, et se bercer dans un hamac en belle robe blanche, entre les noyers de la place dite " Baumgarten " mais la vie lui parut bientôt intenable dans ce vignoble où hommes et femmes s’agitaient du matin au soir, taillant, piochant, liant, pulvérisant, sulfatant…Il lui fallait les distractions de la ville ; Louis lui donna Colmar.

 

Il y pratiqua un petit commerce ambulant, qui le faisait parfois réapparaître chez nous, sac à l’épaule, en quête d’une petite affaire. La communauté juive de Colmar le reçut à bras ouverts, et il devint bedeau et chantre à la synagogue.

  

Sarah lui donna deux enfants : un fils qui avait hérité des vertus de sa mère et devint un Israélite à col blanc, dont les affaires florissaient à Lyon ; et une fille qui revint au christianisme.

 

Louis devint un fidèle fils adoptif d’Abraham, jusqu’à ce que celui-ci le recueillit en son sein.

 

 

Marcel Pfister1979
Par Jean Marie PFISTER
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Lundi 21 juillet 2008

Cela s’est passé à la fin de la dernière guerre, le vieux curé Léon Neff assurait encore son service à 83 ans. Il avait conservé dans sa liturgie, toutes les vieilles traditions.

Depuis deux jours le gros bourdon du clocher annonçait le décès de Luc, les autres cloches ayant repris en chœur le chant sinistre. Ce sexagénaire avait été un fin connaisseur des bons crus de notre vignoble.

A présent la traditionnelle cérémonie de l’inhumation allait avoir lieu. Il était neuf heures du matin. Déjà les servants de messe, dans la sacristie, avaient revêtu leurs tenues funèbres : soutanes noires, aubes blanches soigneusement plissées, et là-dessus, collerettes de deuil à pompons. Les cierges étaient allumés sur le maître-autel, car en ce temps là le prêtre tournait le dos aux fidèles pendant l’office. Dans la sacristie, autour de l’encensoir, deux gamins en tenue liturgique s’affairaient à allumer un charbon au-dessus d’une bougie. On pouvait donc, sur un signe du curé, qui évidemment avait déjà revêtu aube et chasuble, se rendre en petite procession vers la maison du défunt. Les servants de messe s’étaient partagé leurs fonctions: porter le grand crucifix d’argent, les deux chandeliers, le bénitier avec son goupillon, l’encensoir et la navette d’encens.

Devant la maison du mort il y avait foule, surtout des hommes, dont plusieurs en habit et haut-de-forme. Après le " de profondis " d’usage, le goupillon et l’encensoir, on accompagnait le cercueil porté par six hommes vers l’église, où il fut déposé à l’entrée du chœur.

En chemin cependant, le curé tança sévèrement ses lévites (ses servants de messe), car il n’y avait pas d’eau bénite dans le bénitier. Aussi, dès que la procession était revenue à l’église, le servant porteur du bénitier alla à l’urne de grès placée au fond du sanctuaire, pour y remplir son récipient. Mais c’est vainement qu’il en racla le fond avec la louche qui s’y trouvait : la réserve d’eau bénite était épuisée, et c’est à peine si le bénitier en fut un peu humide. Le lévite retourna à la sacristie, tout penaud et perplexe. Et il n’y avait pas d’eau, pas de robinet dans la sacristie ! Alors il aperçut, là, sur la table, la bouteille de vin de messe pleine aux trois-quarts. Sans plus réfléchir, en avait-il seulement le temps, il en versa un quart dans son bénitier et revint dans le chœur.

Le curé avait déjà commencé la messe. Le petit espiègle alla poser son récipient au pied du cercueil, et s’en alla occuper sa place sur les marches de l’autel, parmi ses jeunes collègues.

La cérémonie se déroulait et on en vint à l’offertoire. A cette époque, la coutume voulait qu’à ce moment les fidèles, précédés par la famille en deuil, effectuent en procession un périple qui les menait dans le chœur, pour disparaître derrière l’autel par la gauche, reparaître à droite, y poser l’offrande en pièces de monnaie, puis passer devant le cercueil et l’asperger avec le goupillon dûment trempé dans le petit seau d’argent.

Et voici que peu à peu se répandit un parfum de Gewurztraminer, si bien que le curé se disait : " Ah ! ces hommes ! De grand matin déjà, ils sentent le vin. "

Après la messe, autour du cercueil, on chantait le " libera " avec de nouveau l’eau bénite et l’encens. Heureusement que le parfum puissant de l’encens dominait les effluves du traminer, et le curé ne semblait pas scandalisé. Le porteur du bénitier pourtant transpirait de peur. La procession se mit en route vers le cimetière. Les six hommes, enveloppés dans leurs vastes pèlerines noires, vinrent s’emparer de la bière de chêne pour la porter, selon la coutume d’alors, jusqu’au cimetière, suivis du curé et de ses lévites, et encadrés par la procession des fidèles, sur deux files.

Chapelet, chants latins, et enfin la dernière étape au chevet de la tombe où, après les prières d’usage, les gens vinrent à la queue-leu-leu gratifier une ultime fois ce bon Luc d’une rosée de traminer. Le vent heureusement en dispersa les parfums.

Sur le chemin du retour, qui se faisait évidemment à pied, les servants avec leurs équipements respectifs couraient en avant, cependant que le curé et l’organiste marchaient au rythme du prélat octogénaire, tout en causant du défunt qu’on venait de quitter. C’est là que le spirituel vieillard sut rompre l’atmosphère pesante :

-Ah ! Le brave homme ! Il est mort parce qu’il avait le derrière très mince ! ( le delirium tremens)

Il ajouta: " Voyez-vous, rien que d’y penser, j’avais l’impression qu’il flottait dans l’air un parfum de traminer, une espèce d’odeur de sainteté si particulière aux disciples de Bacchus. "

 

Marcel Pfister 1982

 

Léon Neff en 1946

Par Jean Marie PFISTER
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Vendredi 18 juillet 2008

Vous, les Anciens, vous souvenez-vous de la haute silhouette à peine voûtée du vieux curé Léon Neff ? Pendant quarante ans il a exercé son ministère dans notre paroisse. Succédant à Joseph Birlinger, le curé Neff était arrivé chez nous au début de 1904, un homme dans la force de l’âge, puisqu’il était né en 1863, à Saint Hippolyte.

 

Grand, droit, très autoritaire à ses débuts, il portait toujours avec fierté sur sa soutane, le rabat gallican, malgré les deux occupations allemandes qu’il eut à connaître. C’est qu’il avait fréquenté l’école des Frères de Marie à Belfort et il ne se privait pas d’employer la langue française à la barbe de l’occupant. Il avait la voix claire d’un ténor, et réclamait à son organiste le Do supérieur pour ses " dominus vobiscum " ; avec quel enthousiasme chantait-il le " levavi oculos meos in montes " en alternance avec la chorale, et cela même lorsqu’il était octogénaire !

 

On peut consulter encore au presbytère les registres de baptême, de mariage et de décès, richement enluminés par lui ; dans bien des familles on conserve le missel de première communion dont il avait décoré pareillement la première page. Une âme d’artiste, le bon curé Neff !

 

Etant né dans le vignoble, il savait parfaitement soigner et apprécier les bons vins. Derrière son ancien presbytère, près de la tour d’angle nord-est de la ville, il avait la jouissance d’une pièce de vigne de Tokay. Il la vendangeait et en faisant un nectar merveilleux. Précisément ce millésime de 1904 avait été particulièrement grandiose. Le curé le soigna, le soutira, et en remplit bon nombre de bouteilles. Et le vin se bonifia d’année en année, à tel point qu’il n’y en eut jamais de meilleur.

 

Aux grandes occasions qu’étaient par exemple les fêtes patronales, deux ou trois de ces bouteilles concluaient admirablement les repas que mijotait la Catherine, gouvernante du presbytère. Ah ! C’était encore le bon vieux temps où le banquet des fêtes patronales réunissait les collègues curés des environs, le président de la fabrique de l’église, et aussi l’organiste. C’était le temps où les presbytères s’honoraient d’avoir les plus experts cordons bleus du pays.

 

Un jour de fête patronale dans un village voisin, notre curé avait été comme de coutume, l’invité chargé du sermon de la grand’messe. Et, selon la tradition, la table fut aussi solennelle que l’office. Les vins non plus n’avaient pas fait défaut. Notre curé Neff offrit, pour conclure de si dignes agapes, quelques bouteilles de son Tokay 1904, qui, maintenant, avait plus de vingt ans d’âge. Mon Dieu ! Qu’il était bon ! Il déliait les langues et faisait rire les cœurs. Il dégageait du soleil, il suggérait l’envie de chanter.

 

Justement les cloches sonnaient à toute volée pour les vêpres. A cette époque on allait chanter à l’office de l’après-midi les psaumes de louanges en latin. Le dernier des psaumes était toujours le beau cantique de la Vierge : le Magnificat.

 

Mais sitôt que les cloches cessèrent leur carillon, l’organiste, dont le palais frémissait encore du bouquet du Tokay, fit sonner les grands jeux de son instrument et, lorsque le clergé entra solennellement dans le chœur illuminé, entonna d’une voix vibrante un Magnificat splendide. Comme il n’est plus belle louange que celle qui vient du cœur, toute l’église fut entraînée dans cet hymne et ne se formalisa pas de l’inversion de l’ordre liturgique.

 

Ce soir là, lorsque le curé Neff revint dans son presbytère, il alla dans sa cave et contempla, d’un air heureux et reconnaissant, ses rangées de bouteilles de Tokay. Il les compta. Puis, à son bureau, il prépara autant d’étiquettes et y inscrivit avec sa belle écriture : MAGNIFICAT 1904.

 

Les années passèrent. Les fêtes patronales successives décimèrent les rangées de " Magnificat ". Puis vinrent les épreuves de la seconde guerre mondiale et l’occupation nazi. Lorsqu’au début de décembre 1944 le front des combats s’arrêta un temps chez nous, ce qu’on appela la " poche de Colmar ", il fallut s’abriter et habiter pendant deux mois pleins dans les caves. On s’imagine combien furent pénibles et fatales à la santé du curé octogénaire ces conditions de vie, de sommeil et de nourriture, dans la cave du presbytère, qui hébergeait alors plus de cent cinquante personnes.

 

Pourtant pour la fête de Noël on installa un autel sur le vieux pressoir qui se trouvait là, au fond, face au portail d’entrée. Quel magnifique autel que ce pressoir qui avait, voici quarante ans, exprimé ce splendide Tokay que le prêtre-vigneron utilisait comme vin de messe en ce jour de fête. Les voûtes de la cave résonnèrent de chants pleins d’espoir, comme une cathédrale.

 

La vie reprit son train–train quotidien. Le vieux curé reprit son service et ne manqua jamais ses cours de catéchisme, malgré son âge. En 1947, le six juillet, on fêta selon la coutume St Ulrich, notre Saint-Patron. La brave Catherine, elle aussi, remplit toujours fidèlement son sacerdoce culinaire. Au dessert, le vieux curé se rendit dans sa cave, d’où il revint avec une bouteille enrobée de poussière.

  •  

  • C’est la dernière ! Mon dernier " Magnificat " ! Voyez-vous, ça, c’est un présage.
  •  

 

Nous avons dégusté cette bouteille avec une véritable dévotion. Une liqueur ! Un bouquet merveilleux et persistant ! Et le vieux curé rappela tout le passé que dégageait ce vin, toutes ces fêtes patronales qu’il avait encensées, toutes ces péripéties gaies ou pénibles qui remplissent une vie.

 

A l’automne, la santé du bon curé se dégrada. On installa un autel dans le hall d’entrée du presbytère, pour lui éviter la fatigue et les dangers du déplacement pendant la mauvaise saison. Un matin, pendant qu’il célébrait sa messe en présence de sa gouvernante et de quelques paroissiens, il tomba, pris d’un malaise.

 

En février 1948 Léon Neff s’en alla vers les collines éternelles, là où mûrissent des " Magnificat " inépuisables.


                                                                                                   Marcel Pfister 1982

Par Jean Marie PFISTER
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Mardi 13 mai 2008

1/ Une vieille coutume.

 

Selon une coutume, aussi vieille sans doute que notre petite ville, le dimanche 26 janvier 1851, l’herbe bordant les chemins communaux fut mise en adjudication publique pour six ans. Les petits vignerons, qui entretenaient au fond de leur cellier une ou deux chèvres et quelques lapins, y allaient alors couper les rations quotidiennes de leur petit bétail ; la centaine de bovins du village, sous la garde du pâtre communal, broutaient l’herbe des " Allmende ", les communaux.

 

L’adjudication a été de longue date le procédé jugé le plus commode et le plus équitable pour départager des rivalités inévitables, lorsque plusieurs candidats convoitaient le même objet.

 

A la fin de l’été c’était l’adjudication des fruits, tout particulièrement des noix, car nombreux étaient les noyers communaux. En juillet on mettait le jeu de quilles aux enchères :

" Le 21 juillet 1850 on a procédé à l’adjudication du quillier. C’est Georges Heckly qui se l’est adjugé pour deux francs et pour un an. "

" Le 4 août 1851 le quillier a été mis aux enchères pour un an. Jean Fies et Georges Fonné l’ont eu pour huit francs. "

La kilbe également était mise aux enchères :

 

" Le 11 juin 1850 la kilbe fut adjugée pour cent francs à Paul Fuchs, non sans querelles, car le parti du curé faisait violemment opposition à la tenue de la kermesse. "

(Chronique de Jean Becker)

 

L’adjudication des places de l’église était souvent fort animée. Il y a plus de cent ans déjà cela se passait à l’église même, où l’on se déplaçait de banc en banc, à raison de sept places par rangée. Et pour que le Christ ne soit pas offusqué de retrouver des marchands dans son temple, le curé prenait soin de transporter préalablement les Saintes Espèces dans la sacristie. C’est que les jeunes filles nombreuses à fréquenter les offices dans leurs plus beaux atours, tenaient à avoir les places les plus en vue.

Le curé avait tout intérêt à voir monter les enchères qui alimentaient le budget de l’église. Il se contentait simplement de calmer un peu les violences verbales inévitables en ces circonstances.

 

Les femmes, elles, avaient d’autres préoccupations : une mésentente entre voisines les faisait changer de banc. Ce Christianisme-là n’avait pas encore découvert la grandeur du pardon.

De leur côté, les hommes gardaient leurs places traditionnelles, voire héréditaires, que les épouses se contentaient de payer. Parfois cependant, un changement survenu au sein du Conseil Municipal faisait glisser le nouvel élu vers le banc des édiles.

Comme les querelles du côté féminin devenaient trop scandaleuses, le curé transporta la cérémonie de l’adjudication dans la salle de la mairie. Elle n’en fut que plus pittoresque, ce lieu demandant moins de réserve. Au milieu du vingtième siècle un autre curé supprima cette ridicule opération et la remplaça par une quête annuelle qui elle-même disparut quelque temps après.

 

 

2/ Le Kirchweg.

 

Le 26 janvier 1851 le cantonnier Martin Brigert pensait fermement louer le " Kirchwerg " le large chemin du Cimetière, l’herbe y étant particulièrement abondante. Son épouse le lui avait nettement recommandé.

 

C’était sans compter avec le bouillant Mathias Rudolf, dont il fallait toujours redouter la nature irascible et violente. Il sut mettre la main sur ce lot convoité. Mathias s’était adjugé ce chemin pour Marie-Louise, sa cousine par alliance, veuve depuis un an. Un beau geste donc, puisque sa fougue se mettait au service d’une pauvre veuve.

 

Martin ne le voyait pas ainsi, et son épouse Marianne encore moins. Elle sut d’ailleurs expliquer avec virulence son point de vue à son époux : S’être laissé berner comme un gamin par ce grossier Mathias, cet impertinent qui ne s’impose que parce qu’il crie le plus fort ! Quelle honte ! Ah oui ! Si elle avait été là ! …

-Mais attends ! Je n’ai pas dit mon dernier mot ! Là Rudolf n’en profitera pas, de son herbe !

Elle élabora donc une riposte ; elle combina, elle échafauda, elle n’en dormit pas de la nuit. Si la nuit doit porter conseil, quelle gestation peut bien couver une nuit de rancœur ?

A cinq heures du matin Marianne réveilla son homme : Elle avait trouvé.

3/ Projet de riposte.

 

 

-Ecoute Martin ! Ecoute-moi bien, ne dors pas ! Tu es cantonnier n’est-ce-pas ? Alors c’est bien ton travail de curer les fossés ! Rien à redire ! Et bien ! Les fossés du Kirchweg seront curés quand je te le dirai, pas avant. Ce travail là, tu le réserveras pour le début de mai, au moment où l’herbe sera bonne à faucher. Je surveillerai ça et je te préviendrai. On fera du bon travail : Jamais les fossés n’auront été si nets !

 

Marianne avait un mauvais ricanement dans la voix. Quant à Martin, cala l’indisposait. Il était de nature pacifique, toujours prêt à céder plutôt que de tenir tête. Mais il jugea prudent de se taire, de grommeler seulement un semblant d’approbation. Il se retourna et parut reprendre son sommeil désagréablement troublé. Mais Marianne insista :

-Tu m’as entendu ? Tu dors, toi, pendant que moi je réfléchis toute la nuit ! C’est pourtant de ta faute, si ce chemin nous est passé sous le nez ! C’est bien de ta faute, si je n’ai pas pu dormir ?

-Ecoute, Marianne, tu as encore trois mois pour y réfléchir. Alors, laisse-moi dormir et dors, toi aussi !

La femme bougonna encore un temps, mais Martin fit semblant de s’assoupir.

 

Comme il avait abondamment plu ce printemps-là, l’herbe avait poussé à merveille et dès le début de mai Marie-Louise pouvait récolter sa première brassée. Avec sa petite faux elle en coupa une charge ; elle l’entassa sur une toile carrée qu’elle noua par les quatre bouts. Et hop ! A la manière des femmes d’alors, elle posa le ballot sur la tête, reprit sa faux dans la main, porta l’autre à la hanche et, d’une démarche raide commandée par la recherche de l’équilibre, elle reprit le chemin du village.

 

4/ La vengeance.

 

Marianne l’avait vue. Lorsque à midi Martin rentra de la Hart, où il avait à réparer un chemin raviné par un orage de printemps, son épouse lui dicta son programme de travail des prochains jours. Il eut beau protester en parlant de l’urgence de la besogne commencée le matin et ordonnée par l’adjoint Jean-Baptiste Kien, Marianne ne voulut rien entendre. Il fallait se mettre immédiatement à curer les fossés du Kirchweg que l’orage avait bouchés: C’était bien plus urgent, le prochain orage risquait d’affouiller ce chemin tellement fréquenté. Tout ce que l’eau avait charrié, tous les éboulis de talus accumulés, toutes les ordures jetées là, tout cela devait être déblayé consciencieusement. Et évidemment bien étalé sur le bord du chemin, sur cette plate-bande d’herbe drue que Louise ne faucherait plus !

 

Ce même après-midi donc Martin changea de chantier, craignant sa mégère d’épouse plus que l’adjoint Kien. Le soir il dut rendre compte de la tâche ainsi commencée.

-Et tu as bien étalé tout cela sur l’herbe ?

-Etalé, non. Comme à l’ordinaire j’ai entassé la terre au bord du fossé ; j’ai fait mon travail de cantonnier proprement.

-Bon à rien ! Tu ne vois donc pas que le premier orage va charrier tout cela dans le fossé ? Il faut que je te donne un coup de main. Tu verras du travail bien fait !

 

Le lendemain matin, c’était le mardi 13 mai, Martin se remit à la besogne, dans le chemin du Cimetière. Une demi-heure après lui, sa femme arrivait avec une pioche à trois dents.

-Alors ! Tu n’as pas compris ce que je t’ai dit ?

Aussitôt elle se mit à étaler avec son outil tous ces cailloutis sur la belle herbe verte, fraîche et humide de rosée. Quel ravage ! Quel massacre ! C’était pitié à voir.

 

Vers dix heures la veuve Rudolf, ne se doutant évidemment de rien, arrivait avec sa faucille et sa toile pour chercher la ration quotidienne de ses deux chèvres. Et je vous laisse imaginer le choc qu’éprouva la pauvre femme en voyant ce saccage.

-Mon Dieu ! Que faites-vous là ? Mais vous gâtez toute mon herbe !

-Voyons Louise, il faut bien curer les fossés, sinon les orages feraient du dégât dans le chemin, expliquait Martin, d’un air innocent.

-Mais ta femme, elle n’est pourtant pas cantonnier, que je sache !

-Mêle-toi de ce qui te regarde. Quand le travail est urgent, j’aide mon mari, intervenait Marianne.

-Mais ça me regarde ! Cette herbe est à moi ! Je l’ai payée à la commune. Et toi tu n’es là que pour me nuire, pour me la gâter.

 

Martin ne disait plus rien. Que les femmes règlent cela entre elles ! Consciencieusement il continuait à entasser ses déblais au bord du fossé. Certes il ne respirait pas la quiétude. A chaque instant il jetait un regard furtif vers le haut du chemin : si l’adjoint Kien arrivait en ce moment ! D’autant plus que son épouse se faisait de plus en plus grossière : elle ne manquait pas de vocabulaire de circonstance. Lorsqu’on se sent en faute, on réplique par les arguments les plus invraisemblables, tout comme le loup en face de l’agneau. Déjà les femmes se menaçaient de leurs outils lorsque arriva Mathias Goetz. Il eut vite fait de comprendre la situation ; chacun savait combien les Brigert s’étaient sentis frustrés d’avoir raté les enchères. La réputation de Marianne était aussi bien établie. Mathias osa quelques remontrances à la femme du cantonnier. Cela lui valut sa part d’injures.

-Alors, Martin, tu ne dis rien ? Ta femme n’est pourtant pas cantonnier !

-Moi, je fais mon travail. Que les autres s’occupent de leurs affaires !

 

Mathias n’était pas querelleur. Il dit à la veuve Rudolf, qui d’ailleurs était sa voisine :

-Viens, Louise, rentrons. Tu ne peux rien contre ces deux là !

-Mais il me faut de l’herbe pour mes chèvres !

-Bon, viens plus bas, je vais t’aider. Là-bas, elle est encore bonne.

Mathias coupa l’herbe, le ballot fut noué et les deux voisins s’en retournèrent au village. Louise pleurait silencieusement. En chemin ils rencontrèrent le vieux Stinnes Jean qui se rendait dans son jardin. Naturellement ils lui exposèrent le drame.

-Je m’en vais voir ça, dit-il en continuant son chemin.

 

Quelques autres personnes furent ainsi mises au courant et bientôt tout le village parla de l’évènement. La rumeur publique mais aussi les remontrances de Jean-Baptiste Kien eurent raison de l’obstination et du zèle haineux de nos cantonniers. Ils ne se remirent plus à cette besogne le lendemain.

 

 

5/ Au tribunal.

 

Marianne mijotait une autre stratégie. Elle expliqua à son mari :

-Tu vas porter plainte à la gendarmerie contre la Rudolf, pour injures à un fonctionnaire communal dans l’exercice de ses fonctions !

-Mais je n’ai pas été injurié, c’est toi qui as tout pris !

-Alors, ça ne te touche pas ? C’est bien pareil pourtant, toi ou ta femme ! Tu étais là, tu as tout entendu ; c’est aussi à toi que s’adressaient les gros mots ! Moi, disons que je passais justement par hasard ; je serai donc ton témoin.

 

Quand Marianne avait parlé, Martin n’avait plus qu’à s’exécuter. Plainte fut déposée à la gendarmerie. Les gardiens de la loi constatèrent que le cantonnier avait bien curé une partie du chemin du fossé du Kirchweg. Le procès-verbal arriva au juge de paix de Kaysersberg.

 

Les convocations arrivèrent un mois plus tard. La veuve Rudolf eut l’appui d’un bon témoin, en la personne de Mathias Goetz. Martin se défendait sans conviction. Sa femme fit l’effet d’une mégère trop loquace. Mathias dut prêter serment. Son témoignage calme et courtois fit grand effet si bien que Martin fut débouté de sa plainte et dut subir les admonestations du juge, qui lui conseilla de ne pas trop se laisser inspirer par les idées de son épouse.

La veuve Rudolf n’avait pas porté plainte pour le préjudice subi. Cependant le juge ordonna au cantonnier de nettoyer l’herbe saccagée. Marianne évidemment, cachait mal sa rage. Ses traits crispés faisaient craindre une autre vengeance.

 

6/ Epilogue.

 

Quelques jours plus tard, au matin du dimanche 6 juillet, lorsque Mathias Goetz ouvrit la fenêtre donnant sur son jardin, il eut la surprise d’y voir un objet insolite dressé là, ostensiblement : au bout d’un échalas, une main faite d’un gant rembourré dressait deux doigts comme pour un serment. Evidemment il devina aussitôt l’auteur de l’objet, et la signification qu’il devait avoir : un faux serment. Mais Mathias avait la conscience bien tranquille à ce sujet.

 

Il fit voir la chose à ses voisins, à ses amis ; on en parla dans tout le village. Une fois de plus la calomnie se retourna contre son auteur.

 

 

Marcel Pfister 1977

 

 

 

Par Jean Marie PFISTER
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Dimanche 11 mai 2008

1/ Au 19e siècle

 

On sait que la première voiture automobile de la région avait appartenu au curé Behra, qui administrait la paroisse de Beblenheim de 1895 à 1905. C’est donc avant la fin du 19e siècle que cet engin à trois roues pétaradait par les petites routes du vignoble. Routes sans doute étroites car, un jour, voulant éviter une charrette de foin qui grimpait vers le village, notre brave curé resta enlisé sur le bas-côté du chemin. Le moteur avait beau tousser et fumer, les roues patinaient : il était bel et bien piégé.

 

Grâce à Dieu, voici un paysan, dont l’attelage de deux chevaux traîne un char vide. Notre curé prie l’homme de lui prêter ses deux bêtes, pour tirer son automobile de ce faux pas. Mais le vigneron, méfiant devant cette machine infernale, et craignant pour ses chevaux, trouve le mot juste pour refuser ce service :

- Herr Pfarrer, unser Herrgott het g’sait : Gehet, und lehret alle Völker… Er het net g’sait : " fahret ".

(Le Seigneur a dit : Allez … et non pas roulez)

 

Hélas ! Il fallut attendre plus d’une heure encore pour trouver une âme compréhensive, qui remettrait l’engin sur la route. Pendant ce temps, les gamins du village, n’osant s’approcher, observaient de loin les efforts du curé. Peine perdue ! C’est alors que, reconnaissant le fils du sacristain, Monsieur Behra lui demanda de chercher son père et quelques voisins. C’est donc à bras d’hommes que la machine fut mise sur la voie.

 

Notre curé motorisé quitta sa paroisse en 1905 pour Heimersdorf, petit village du Sundgau. Bien entendu il emmena sa voiture. Pourtant depuis cette date elle ne reprit plus la route. Elle resta garée dans un coin de la grange du presbytère jusqu’en 1928, date de la mort du curé Behra. C’est là que mon collègue Edel l’y avait vue ; il avait recueilli en 1925 cette argumentation du curé :

"  Dans le Sundgau un curé qui se déplace en auto peut être traité de sorcier et, de toutes façons il serait considéré comme un prêtre indigne. "

 

 

2/ Au 20e siècle

 

Marcel Pfister 1970

 

Depuis ce temps le monde a bien évolué ; les moyens de locomotion aussi, et les déplacements par nécessité professionnelle sont devenus courants. En particulier, après la dernière guerre, la pénurie de prêtres a exigé que ceux-ci administrent plusieurs paroisses : offices, catéchisme, visite des malades… Aujourd’hui pour les prêtres comme pour bien des professions, l’automobile est devenue un outil de travail indispensable.

 

C’est ce que n’avait pas encore compris la mère de M. le curé Henri. Elle s’occupait de son ménage et, tout en se montrant fort déférente envers Monsieur le Curé, elle parlait parfois plus maternellement à son fils.

 

Notre brave curé avait acquis ce jour-là une petite Ford d’occasion, une toute petite deux-places d’un âge avancé. La maman en fit un complexe et considérait que son fils se payait là un luxe coupable. Elle se mit à prier pour que son révérend rejeton arrivât à d’autres sentiments.

 

Dès le second jour de sortie de la mini-Ford, lorsqu’elle remonta le village, il arriva que cette grosse dalle de pierre qu’on appelait le " gruyère ", et qui couvrait un regard au confluant des caniveaux des deux ruelles, il se trouva donc, on ne sait comment, que ce " gruyère " apparut juste devant la roue avant droite du véhicule. Le choc fut inévitable, le train avant fut définitivement faussé, tordu, triste à voir.

 

C’était donc la fin de la petite Ford. Sans doute avait-elle trop de jeu au volant et un accident plus grave aurait pu se produire.

 

Un moment donc la mère du curé fut rassérénée et se répandait déjà en action de grâce, croyant son fils guéri de ce qu’elle prenait pour un caprice regrettable. Mais lui au contraire, songeait à présent à une petite voiture neuve. Les occasions, c’est traître !

  •  

  • Mon Dieu ! Une voiture neuve ! Mais que vont dire les gens ?
  •  

 

La bonne maman se remit à prier avec plus de ferveur encore. Le curé rentra un jour avec une belle quatre chevaux Renault toute neuve, bleue, luisante, une merveille ! On allait vers Noël : joli cadeau!

 

La voiture fut rangée dans le garage de fortune, ouvert à tous les vents, couvert de tôles ondulées, entre le presbytère et la remise. La mère refusa d’aller la voir. Elle ressentait une certaine honte, en songeant au luxe que se payait son prêtre de fils. Elle n’oserait plus se montrer au village. Une voiture toute neuve!

 

Le lendemain matin notre curé alla retrouver avec joie sa jolie 4 CV dans son garage. La saison était froide déjà. Il avait gelé la nuit.

  •  

  • Habille-toi chaudement! Tu vas encore te refroidir, avec ta voiture!
  •  

L’auto aussi avait pris un coup de froid. Difficile de la faire démarrer. Normal, n’est-ce-pas ? Mais l’accu était neuf. Elle démarra à force d’insister. Le moteur ronfla. Très bien, laissons-le se réchauffer!

 

Au moment où M. Henri sortit de son carrosse il remarqua que sous le moteur, l’eau pleuvait abondamment. Hé ! Oui ! Le bloc moteur avait éclaté sous le gel, ainsi que le radiateur. Il aurait fallu vider toute cette eau la veille, comme il était alors de coutume, ou prévoir de l’antigel.

 

Le curé désolé arrêta le moteur et rentra au presbytère avec une mine de désespéré. La mère remarqua bien sur son visage, qu’il était arrivé une catastrophe.

  •  

  • Mais oui, le moteur a gelé ; il a éclaté ! On ne peut que le remplacer.
  •  

     

  • Mon Dieu ! C’est encore de ma faute ! Maintenant il faut que je cesse de prier, sinon je ne sais ce qui pourra arriver !
  •  

 

Marcel Pfister 1970

 

Par Jean Marie PFISTER
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Samedi 10 mai 2008

 

Madame Maria était ce qu’on peut appeler une brave femme, élevant avec douceur et fermeté ses trois garçons, une bonne ménagère malgré ses maigres moyens, une bonne chrétienne sans complexes, parlant à ses saints, St Joseph et St Antoine, comme vous parlez à vos voisins. Ces deux grands Saints, déguisés en statues de plâtre polychromes, trônaient en place d’honneur sur une antique commode, entourés de bouquets de fleurs du jardin, sinon de roses artificielles plus ou moins fanées.

 

Maria avait appris la couture chez les bonnes sœurs de Ribeauvillé, et les gens du village profitaient de ses talents pour les menues réparations vestimentaires, voire la confection des habits de leurs enfants. Cela mettait un peu de beurre dans les pâtes de maman Maria. Pendant la guerre, - on était en 1942-, les matières grasses étaient choses rares et précieuses. Rien qu’à songer à une bonne tranche de lard, on avait l’eau à la bouche et des crampes à l’estomac.

 

Justement la Fine lui avait fait confectionner deux petites robes à fleurs pour ses fillettes. Maria avait mis tout son art, car elle savait que la Fine marquait sa satisfaction en joignant d’ordinaire au paiement, une succulente tranche de lard fumé. Les robes étaient là, étalées sur le vieux divan, jolies à ravir. Dans ces occasions, Maria regrettait de n’avoir elle-même que des garçons à habiller : c’est tellement plus gracieux, ces robes de fillettes.

 

Notre couturière se retourna vers le St Joseph barbu qui, pendant des heures, l’avait regardée travailler.

  •  

  • Saint Joseph, tu vois, j’ai fini ma besogne et j’ai fait de mon mieux. A ton tour, maintenant. Dis bien à la Fine qu’elle n’oublie pas d’ajouter une belle tranche de lard à mon salaire. Je t’en supplie, Saint Joseph, je compte sur toi !
  •  

 

Vint donc l’après-midi qui amena, comme convenu, maman Fine.

  •  

  • Oh ! Comme c’est joli ! Oh ! Les charmants petits boléros, avec les poches surpiquées ! Et ces petites manches ballon ! Qu’elles vont être belles, dimanche, mes fillettes. Maria, tu es une artiste. Dis- moi ce que je te dois.
  •  

La Fine paya sans marchander, car Maria n’était jamais bien exigeante. Elle remercia dix fois, cent fois. Mais, hélas ! Pas la moindre couenne de lard !

 

La Fine était partie, emportant les petites robes et le grand espoir déçu de Maria. Désolée, abattue, désespérée, celle-ci restait figée sur place. Soudain elle se retourna, alla droit vers la commode, lança un regard outré à St Joseph qui n’avait même pas changé de mine : pas la moindre moue de déception ; pas le plus petit signe de regret ou d’excuse. Maria saisit le saint des deux mains, le souleva et le porta dans le coin le plus sombre de la pièce, le plaça là, face à l’angle où une araignée achevait une mouche.

  •  

  • Voilà ! !
  •  

 

Découragée, démoralisée, Maria n’alla pas couper dans l’étoffe qui, sur la table, voulait devenir tablier. Affalée sur le sofa, elle envoyait des regards pleins de ressentiments au pauvre St Joseph dans son coin. Et cela dura longtemps, toute une heure sans doute. Jusqu’à ce qu’on vint toquer à la porte. Et on toqua encore. Maria se leva enfin, s’en alla ouvrir.

Qui était-ce ?

Nulle autre que la Fine. Elle avait sous le bras une chose enveloppée dans un papier gras.

-Maria, figure-toi que j’avais oublié sur la table de la cuisine le morceau de lard que je voulais t’apporter. Elles sont si mignonnes, les petites robes ! Mes gamines y sont à ravir !

 

La Fine partie, Maria n’eut rien de plus pressé que d’aller trouver St Joseph dans son coin et de le remettre à sa place d’honneur, sur la commode.

-Pardon Saint Joseph ! Mille fois pardon ! C’est à cause de cette étourdie de Fine…

 

Elle courut vite au jardin et coupa un énorme bouquet de roses rouges qu’elle répartit dans des vases dont elle entoura le saint réhabilité.

 

 

 

Marcel Pfister 1976
Par Jean Marie PFISTER
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Samedi 19 avril 2008

 

 


1/ Une histoire d’âne

 

 

Les Zellenbergeois, c’est connu, portent le sobriquet de " Esel " (ânes), depuis des temps très lointains. Notre colline, aux pentes un peu raides, y est pour quelque chose. L’âne, jadis, était la bête de trait et de somme assez courante, plus sobre et moins coûteuse que le cheval.

Au début du siècle dernier Georges Schnetzler, un brave vigneron du lieu, revenait des prés du Strengbach avec son vieil âne bâté d’une bonne charge de fourrage. Il faisait chaud en cette fin de matinée, car on était en juin, le temps des foins. La bête plus têtue que jamais, tirait la langue, écumait, n’avançait que par petites étapes. Je ne vous dirai point quels moyens de persuasion employait le vigneron à bout de ressources, vous en auriez les larmes à l’œil. Mais voyez-vous, à l’entrée de la ville, juste devant l’église, notre âne buta subitement, s’affaissa et resta allongé au milieu de la rue. Irrité par tant de mauvaise volonté, notre Georges essaya de remettre sa bête sur pieds, à grands coups de bâton et de sabots. Ses jurons firent rougir de confusion la statue de Ste Agathe au fond de l’église : en vain !

Voyant que l’âne ne bougeait plus, notre paysan détacha la charge de fourrage et la porta lui-même sur la tête, jusque chez lui, laissant à la bête le loisir de se relever quand elle le voudrait bien.

Elle ne se releva pas. Monsieur le Curé, vers midi, sortait de son presbytère, passait sous le porche de la ville et allait se rendre à l’église lorsqu’il vit la bête étendue là. L’ayant poussée du pied, il conclut qu’elle devait être morte. Comme il ne vit personne dans la rue à cette heure là, il décida d’aller trouver le maire, pour lui demander de débarrasser l’entrée de la maison de Dieu de ce cadavre.

Monsieur le Maire, plutôt embarrassé par ce problème à l’heure où toute sa maison sentait le bon rôti, rétorqua après une brève hésitation : 

  • Monsieur le Curé, c’est à vous qu’il incombe d’enterrer les morts. Alors, ne vous gênez pas !
  •   

  • Très bien Monsieur le Maire, très bien, répliqua le curé. Mais voyez-vous, j’ai pensé qu’il était de mon devoir de prévenir d’abord les plus proches parents du défunt…
  •  

 2/ Procession

Cette seconde histoire se passa cent ans plus tôt, en 1715 exactement. Le récit en est d’une rigueur historique égale. 

A la St Marc donc, la paroisse de Zellenberg se rendait comme à l’accoutumé en procession, croix et bannières déployées, à Dusenbach. Pour ce jour là on avait fait briller les chandeliers, les bénitiers et l’encensoir, on avait reprisé les bannières grandes et petites. La vénérable statue de Ste Agathe sur son piédestal à brancards avait été rafraîchie tout comme les couleurs de l’image de la Vierge ; des jeunes filles tout en blanc, choisies parmi les plus sages, allaient les porter fièrement. Un garçon de quinze ans se voyait attribuer la bannière des Anges Gardiens, trois solides vignerons brandissaient les grandes bannières, l’une de St Michel, la seconde de St Ulrich et la troisième de la Ste Famille : sur sa soie jaune frangée d’or, un tableau représentait Marie et Jésus assis sur un âne conduit par un St Joseph barbu. Tout le monde n’avait d’yeux que pour cette image, car elle venait d’être livrée la veille, achevée à la hâte par un artiste de Ribeauvillé. On disait même que l’âne n’avait pas eu le temps de sécher, car il était plus luisant que les autres figures. Le brave Mathis était tout fier du succès de sa bannière.

Un soleil radieux se levait derrière Sélestat et rosissait les nuages éparpillés entre Seelbourg etTaennchel. A travers Ribeauvillé encore endormie, nos chantres clamaient leurs litanies : il fallait bien gagner le casse-croûte arrosé qu’on allait prendre après l’office, dans l’auberge des moines, selon la coutume.

Tous prièrent dans la petite chapelle avec la même ferveur qu’ils mirent ensuite à se désaltérer dans l’estaminet des bons Pères, malgré les gros nuages qui assombrissaient le vallon.

Le Révérend Bernard Speck, inquiet pour son troupeau, frappa dans ses mains pour vite remettre en route cette foule joyeuse. Les femmes tirèrent les hommes par la manche et on se remit en route. Pendant la descente on sentit les premières gouttes. Mais lorsqu’on arriva sur la route, l’averse fut violente. Pourtant, héroïque, la procession continua : qu’avait-on de mieux à faire, aucun abri, aucune maison avant Ribeauvillé. On se mettait sous la protection des bannières qu’il fallait maintenir à deux.

Un quart d’heure plus tard, on arrivait en ville et le soleil réapparaissait. Cette fois les bourgeois de Ribeauvillé ne dormaient plus. Ils se tenaient sur les deux côtés de la rue. Qu’avaient-ils donc à rire, à s’exclamer, à montrer du doigt ? Mais oui, notre nouvelle bannière : la fuite en Egypte ! Mais ! … effectivement les personnages s’étaient enfuis on ne sait où. Seul restait… l’âne !

Alors quelques gamins de la ville précédèrent la procession, ameutant les bourgeois : " Regardez ! les ânes arrivent ! "

Qu’était-il arrivé ? Le peintre pressé n’avait pu achever la représentation sur la bannière : Il avait bien terminé l’âne à la peinture à l’huile, mais les autres figures, esquissées à l’eau avaient été effacées par l’orage !

 

Sur la bannière ne restait que l’âne ! ! ! ! ! ! !

 

Marcel Pfister 1976

 

Par Jean Marie PFISTER
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