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HISTOIRE (Moyen Age)

Dimanche 13 avril 2008 7 13 /04 /2008 07:25

 

 

 

 La mort d’un village: ALTHEIM

 

 

Par Marcel Pfister

 

 

 

 

  

Un village comme les autres

 1286. Un après midi calme et doré. La vieille Rees, la Katel et l’Amareylé, assises sur le banc de grès rose sous le tilleul plusieurs fois centenaire de la place, bavardent paisiblement de choses et d’autres tout en réparant les hardes de leurs hommes et des enfants.

Katel, la femme de Kunrat et sœur cadette de Grossjäckly, reprise un sarrau d’étoffe grossière que le petit Kuni de huit ans avait accroché aux ronces du chemin en y cueillant des mûres. Amareylé, (Anne-Marie) l’épouse de Brunner Thenige a, elle aussi, deux garçons, Walter et Thenie de 10 et 12 ans, qui lui occasionnent maintes réparations vestimentaires. Marylé et Annelore sont plus jeunes, plus calmes, plus soigneuses : ce sont des filles ! Ces jeunes mamans, dans la trentaine, aiment la société de la vieille Rees.

Grand-mère Rees, née alors que le siècle comptait à peine dix ans, a le visage marqué profondément de ces rides que les colères de la nature et la perversion des hommes de guerre avaient gravées tout au long d’une vie laborieuse et ingrate. Pourtant un air de bonté et de sagesse la fait aimer et respecter par tout le hameau. Les enfants la vénèrent pour la douceur de sa voix qui raconte de si belles histoires. Les jeunes l’adorent pour son indulgence compréhensive qui sait si bien faire pardonner. Rees n’est

pas seulement la mère de Katel et de Grossjäckly, mais la doyenne et la bonne grand-mère de tout le monde.

C’est que le village forme, en somme, une grande famille où une indigence partagée, mais sans pauvreté, créé une entente harmonieuse et solidaire. Ici le démon de l’envie et de la jalousie n’a pas ses entrées : celui-ci affectionne comme on sait, de préférence les milieux fortunés.

 

Guérir: croyances et superstition.

 Les gens qui sympathisent partagent tout naturellement joies et misères. Une maladie, un accident, un incendie, sont ressentis par tous et partagés au possible.

C’est ainsi que Katel évoque tout émue, la petite Liselé de 4 ans, dont les yeux fiévreux et purulents depuis des semaines sont tellement douloureux. La maman de la petite, la Madlen, la femme de Cuncz, lui lave vainement les yeux avec des décoctions de camomille.

Peut-être Gretel, une jeune personne de 20 ans, aura-t-elle plus de succès?

" Savez-vous, raconte Katel, hier soir Baschel a vu la Gretel marcher d’un bon pas vers la rivière, en cachant sous son tablier un objet volumineux. Le fils de Baschtian l’a saluée gentiment, mais il a été tout étonné de n’obtenir aucun petit bonsoir. Au contraire, sans se détourner Gretel a accéléré son allure. Comme il l’a raconté à Fanny ce matin, Baschel a observé de loin la curieuse promenade de la jeune fille. Il l’a vue se baisser au bord du ruisseau et y puiser de l’eau avec un pot qu’elle avait caché sous son tablier, en murmurant quelque chose. Puis, recouvrant de nouveau le pot avec son tablier, elle s’en est retournée au village et est allée tout droit vers la maison des Cuntz ; elle y est entrée avec son pot plein d’eau.

Intriguée elle-même, Fanny a demandé son secret à Gretel. Eh bien! celle-ci ne lui a pas caché qu’elle détenait sa recette de la Barbel, cette vieille fille de Zellenberg qui passe pour une originale, comme vous savez. Elle devait donc prendre un vase de terre cuite et le porter jusqu’à la rivière, à l’abri du " mauvais œil." Là, il fallait puiser une eau pure, contre le courant, en prononçant les trois saints noms, puis revenir en cachant toujours le pot. Et surtout, lui avait recommandé la Barbel, faire cela avec recueillement et piété, sans parler à personne. Chez la Madlen donc, Gretel lui a dit de bouillir cette eau tout en récitant des Pater. Puis elle devait y faire tremper des feuilles de plantain pointu, pour les appliquer ensuite sur les yeux fiévreux de la petite Liselé, avec un pansement de lin blanc, sans oublier d’y tracer des signes de croix avec le pouce. Cette opération devait être répétée matins et soirs. Après quelques jours, les croûtes devaient tomber et les fièvres disparaître.

Souhaitons–le bien fort et prions pour que la pauvre petite ne devienne pas aveugle. "

" La recette n’est pas païenne, observa Rees, et notre seigneur a bien guéri un aveugle avec de l’eau de fontaine."

 Et pendant que la grand-mère Thérèse continuait mécaniquement à tricoter ses chaussons et que ses deux compagnes cousaient et reprisaient, on entendit s’approcher un chariot.

Alerte !

 

Avec son beau-frère Kunrat, Grossjäckly amenait, traîné par une vache un chargement de roseaux coupés sur les bords de l’Altenbach. Ces chaumes serviront à regarnir les toitures avant l’hiver.

A cette heure, les enfants sont dans les pâturages avec leurs quelques vaches, leurs chèvres et leurs moutons. Pour se distraire, ils pêchent à mains nues des ablettes, des gardons et même des truites dans la Streng ou l’Altenbach. Leurs pieds nus sont habitués à la fraîcheur de l’herbe et ne craignent pas l’eau courante.

Rien ne semble soucier ce brave peuple de la terre, content de peu et vaquant sans hâte aux tâches de sa quotidienneté. Et pourtant le ciel bleu est si vite envahi de gros nuages sombres, surgis de la montagne !

En effet, voici que deux petits pâtres, Jäckel et Marxl arrivent, tout essoufflés par la route des romains, poussant devant eux trois vaches et deux chèvres, avec des hurlements de terreur :

" Les soldats ! Les brigands ! D’raywer ! Ils viennent ! Ils viennent ! "

C’est qu’effectivement là-bas, sur le chemin qui longe le Strengbach, on aperçoit à travers le feuillage des aulnes, cinq cavaliers en armure, qui semblent se rapprocher. Ce sont des hommes du Sire de Ribeaupierre, de vieux reîtres insolents et barbares, des soudards pour qui rien n'est sacré, même pas la vie humaine. Leur maître ne leur a-t-il pas fait comprendre qu’il n’avait que faire d’un serviteur qui possédait une âme ! Il y a moins d’un mois, ils s’étaient emparés d’un beau petit veau sur ce même pâturage de la Streng, après avoir, d’une flèche cruelle, supprimé le meilleur chien de garde.

On se sentait certes mieux en sécurité dans le village, derrière les murs de torchis des chaumières, et sous la protection de nombreux chiens hargneux et agressifs. Les soldats du Sire Anselme choisissaient des proies plus faciles.

Le village de Altheim groupait quelques dizaines de maisons autour de son église dédiée à saint Sébastien. Devant ce vieux sanctuaire, vers l’ouest, s’étendait une place agrémentée d’un vieux tilleul et d’un puits à balancier. Du côté de la voie romaine, qui la bordait au couchant, on avait établi une palissade de troncs d’arbres taillés en pointes, prolongée au nord jusqu’à former la clôture du cimetière, frêle protection contre les loups et les malfaiteurs. Au nord donc, et à l’est de la petite église, blotties autour de son clocher, les tombes du cimetière alignaient leurs tertres décorés de simples croix de bois, de fleurs des champs et d’herbes sauvages.

Ce village dont l’existence remontait sans doute à l’époque gallo-romaine, ne comptait que d’humbles paysans à peine échappés du servage, mais souvent traumatisés par les brutalités de l’actuelle seigneurie. Exposés sans défense aux caprices de la nature et des puissants, ils n’avaient que les consolations de leur foi naïve que le curé tout aussi mal loti leur rappelait tous les dimanches, avec la résignation d’une impuissance héréditaire.

Grossjäckly, le père des petits pâtres monta jusqu’à la lucarne du clocher pour observer la troupe de cavaliers. Il fut soulagé de les voir prendre la direction de Bergheim, et redescendit pour rassurer les gens qui s’étaient groupés sur la place.

Près de la fontaine, on se concertait maintenant, tout en jetant des regards timorés vers le Strengbach. Pourtant, à se retrouver ainsi ensemble comme en famille, on se sécurisait, on se sentait protégé, sans doute d’avantage pas l’âme du village que par sa dérisoire palissade.

Par tous les chemins, le bétail rentrait à présent, poussé par les enfants et les chiens. La Finnel était même allée chercher son homme, le Lux, qui labourait un champ au Durrenbach, en bordure du grand pré de la Streng: elle craignait que leur unique vache qui traînait la charrue leur soit enlevée.

Et voici qu’arrivaient également Fanny, une jolie fille de dix-sept printemps, avec le Baschel, ce garçon de près de vingt ans qui la tenait par la main, ce qui affichait bien plus qu’une simple sympathie. Dans l’autre main il portait une corbeille d’osier pleine de champignons, car les prés en abondaient en cette saison. Finnel, la maman de Fanny, saura les faire frire dans un peu de beurre. Un délice !

Depuis qu’on se racontait dans tous les villages de la région les forfaits des larbins du seigneur Anselme II, il régnait sur le petit peuple des paysans l’anxiété d’un gibier perpétuellement traqué.

Thenige, qu’on surnommait le Brunner, parce qu’il était responsable du puits auprès duquel se trouvait sa chaumière, appelait son fils aîné :

" Ecoute Thenie, tu vas monter au clocher, pour voir si les cavaliers reviennent, et tu nous préviendras aussitôt. "

Ainsi Thenie et son ami Jäckel, deux gamins d’une douzaine d’années grimpèrent à la tour et s’installèrent près de la lucarne ouvrant vers le nord. De là, la vue s’étend jusqu’aux forêts de la plaine où s’enfonce la grande route pour ressurgir plus loin avec ses rares voyageurs à cheval ou en carrosse. Parfois ce sont des convois de plusieurs chars de marchands, groupés pour plus de sûreté. Vers l’ouest, c’est le beau panorama des Vosges, où pénètre le vallon de la Streng, avec le gros bourg de Ribeauvillé, dominé par ses trois châteaux.

Mais nos guetteurs ne furent pas longs à attendre pour voir revenir les soldats. Ceux-ci se dirigèrent directement vers Ribeauvillé, par la route, et vraisemblablement vers la demeure de leur maître. Le danger, pour cette fois, était écarté.

Les jeunes guetteurs descendirent bien vite de leur perchoir pour annoncer la bonne nouvelle. Alors l’atmosphère devint plus sereine au village.

Après une demi heure, pendant qu’on commentait encore sur la place les évènements de ce jour, arriva le metziger Henni de Guémar, avec des nouvelles.

Effectivement les cinq soudards avaient chevauché jusqu’à la grande route. Là, près du village de Guémar, ils ont surpris un convoi de marchands formé de trois voitures bâchées, qui faisaient route vers Colmar. Délester ces gens sans escorte de plusieurs balles de drap pour les rapporter à leur maître, était pour eux un coup de main de simple routine. Sans doute avait-ils repéré de loin cette aubaine. Les marchands purent tout au plus se féliciter d’avoir pu conserver leurs vies et leurs chevaux.

Cela avait ranimé les palabres sous le grand tilleul. Le soir allait tomber : on était en septembre. Le Henni repartit à Guémar et nos paysans regagnèrent leurs toits de chaume pour les besognes habituelles du soir.

 

La vie de tous les jours au village.

 

Grossjäckly se mit aussitôt à traire ses vaches et ses chèvres. Ses deux garçons menèrent ensuite les bêtes à l’abreuvoir de l’Altenbach, pendant que lui-même regarnissait les râteliers et les litières. Annele, sa femme, fit cuire la soupe, repas habituel aussi bien du matin, du soir et du midi. Dans l’eau que la femme avait puisée à la fontaine elle faisait bouillir et mijoter toutes les herbes et légumes du jardin : navets, poireaux, oseille, carottes, choux, pois, fèves, oignons, …selon la saison, et ajoutait même parfois une petite tranche de lard salé rance. Pendu à la crémaillère le grand pot de terre cuite chantait dans l’âtre au-dessus d’un feu de bois. Quand le potage était à point, la mère y ajoutait quelquefois deux ou trois œufs battus ou une pointe de beurre. Il est vrai que le beurre, le fromage, les œufs et les poulets prenaient plutôt le chemin du marché de Ribeauvillé ou de la demeure seigneuriale. Quant aux lapins, on n'en élevait pas : il était plus simple de les prendre au collet. Un jeu pour les enfants. Rôtis à la broche, c’était alors un repas de fête.

" A la soupe ! "

Annele avait posé la marmite au milieu de la table. Les enfants se glissaient sur leurs bancs, Jäckel et Marxl d’un côté, Finnele et Gretele en face, de part et d’autre de grand-mère Rees. Le père trônait au bout de la grosse table rustique sur un escabeau à trois pieds ; la mère à l’autre bout de la table avait un siège semblable.

Alors le père se levait, se signait, et tout le monde l’imitait et récitait la prière en chœur. Puis, s’étant assis, le père saisissait une miche de pain noir, il traçait de son couteau un signe de croix et coupait pour chacun une tranche. Pendant ce temps grand-mère Rees avec une louche de fer, servait la soupe en commençant par l’écuelle du père ; puis les enfants approchaient leur soucoupe de terre cuite. Grand-mère prenait soin de bien remuer le fond de la marmite où se réfugiaient les légumes.

Les outils, en l’occurrence les cuillères en bois se mirent au travail, et leurs clapotements n’étaient couverts que par le léger bruissement de la rumination des bêtes qui, à côté, s’étaient déjà couchées. Car la chaumière ne comptait qu’une seule pièce, et une petite cloison basse de planches séparait les tables de l’habitation.

 

La veillée.

A présent la nuit était venue. Grossjäckly tira les volets des deux petites fenêtres et poussa les loquets des portes de l’habitation et de l’étable. Seule la lueur des bûches qui crépitaient dans l’âtre éclairait la pièce et la remplissait d’ombres mouvantes.

C’est le moment qui choisissait grand-mère Rees pour conter ses souvenirs ou de vieilles légendes. On rapprochait les bancs de la cheminée et l’aïeule s’installait sur sa chaise de bois au milieu des enfants.

" Oui, disait-elle, du temps de ma jeunesse, je me rappelle bien qu’on craignait le ciel bien plus que les soldats. Nos seigneurs étaient bons et aimables avec nous.

Mais voyez-vous, je m’en souviens comme d’hier, pourtant j’avais à peine quinze ans, et j’en compte soixante-dix à présent ! Et bien, le jour des Rois, en plein hiver il y a eu d’horribles ténèbres tout le jour, oui, du matin jusqu’au soir ! Ce jour-là personne ne s’est mis au travail, et les poules ne voulaient pas sortir du poulailler. L’église était pleine de gens qui tremblaient d’angoisse. Le soleil était devenu noir, oui, tout noir, mais on le voyait. Il n’y avait pas de nuages. Et là-dessus nous avons eu des guerres et une terrible épidémie de peste.

Et dix ans plus tard, en 1238, ce terrifiant miracle s’est reproduit, et en plein jour on pouvait compter plus de cent étoiles ! Et le soleil noir au milieu ! Affreux, je vous dis ! Et alors, l’an d’après, un grand tremblement de terre a secoué la ville de Strasbourg.

-Qu’est-ce que c’est, un tremblement de terre ? osa demander Gretele.

-Mais c’est toute la terre qui tremble, qui est secouée comme on secoue un prunier ; alors les grandes maisons des villes s’écroulent. Et les gens sont écrasés. C’est horrible ! Et voyez-vous, ces signes dans le ciel, annoncent toujours un malheur.

Alors, vous vous rappelez ce ciel rouge comme du feu, au début de cette année ? Ah, mon Dieu ! ça aussi c’est un bien mauvais présage. Priez le Bon Dieu qu’il nous préserve du feu et des calamités de toutes sortes.

-Oui, intervint Annele, nous allons prier et nous coucher. "

Ensemble, la famille s’agenouillait pour la prière du soir, cette prière que leur curé leur avait apprise, et qu’il avait lui-même reçue du Christ, disait-il.

 

Fatter unser, thu pist in himile,

Wihi namum dinan

Qhueme riche din

Werdo willo din so in himile

Sosa in erdu.

Prot unser emez hic kip uns hiutu

Oblez uns skuldi unsero

So wir oblazen uns skuldiken

Enti ni unsih firletti in khorunga

Uzz erlosi unsi fona ubile

Amen.

( Texte de l’époque. )

 

Puis on alla s’enfouir sous d’énormes édredons, sur les sacs de foin et de paille qui tenaient lieu alors de matelas. Après toutes les émotions de la journée, le récit de grand-mère n’était pas un bon somnifère.

Et Gretele demanda tout bas à Finele qui partageait sa couche : " Tu n’as pas senti la terre trembler ? "

Le père se coucha le dernier, après avoir fait une ronde autour de la maison, jeté un coup d’œil du côté des bêtes, et enfin couvert le feu de cendres pour éviter un malheur. Il décrocha sa large houppelande et en couvrit le pied du lit.

La maison était chaude en toutes saisons, même lorsqu'on avait couvert le feu, car les effluves de l’étable tempéraient l’air. Le sol, dallé de pierres plates était toujours jonché de foin, de paille ou de feuilles sèches. Les enfants étaient pieds nus en toutes saisons, et les adultes chaussaient des sabots bourrés de foin pour sortir. Le foin stocké sous le toit sur toute la longueur du bâtiment isolait également fort bien en hiver. A cause du danger d’incendie, la cheminée était la seule partie de la maison construite en bonnes pierres.

Une fois couché, Grossjäckly songeait au travail du lendemain : la toiture de chaume était à revoir, à regarnir et à consolider ensuite avec quelques larges dalles de grès, car les tempêtes d’automne n’allaient pas tarder. Et puis, avec le Kunrat, il faudra chercher un bon chargement d’argile dans la "Leimegruebe."On la gâchera avec de l’eau en y mêlant de la paille, du foin, du roseau coupé court, pour en refaire les pans de murs défectueux. Ce sont là les travaux habituels en prévision de l’hiver. Au fond de l’étable, il y avait déjà une bonne provision de bois.

 

Le chevalier brigand.

 

Lorsque le seigneur Anselme s’adonnait à la chasse au grand gibier dans les vastes forêts de la montagne, le peuple des villages de la plaine vaquait tranquillement à ses besognes, et les enfants menaient sans crainte les bêtes à la pâture. Et cela pouvait durer des semaines.

L’automne était doux cette année et conviait les femmes à filer leur quenouille l’après-midi sur le banc de la place, en devisant de choses et d’autres.

Pendant ce temps, Baschel rejoignait Fanny dans son jardin, derrière la maison de Lux ou un banc de bois caché par un grand sureau se prêtait à leur rencontre. L’alerte de l’avant-veille avait bien un peu ému Fanny et sa mère lui avait recommandé de ne jamais quitter seule le village.

" Tu n’as rien à craindre tant que je suis avec toi, ma petite Fanny. Tu vois, je porte toujours cette dague à la ceinture, et je donnerais ma vie pour toi, lui disait Baschel dans le feu de ses sentiments.

-Que voudrais-tu faire contre des soldats ?

-Te laisser le temps de fuir, s’il le faut. Mais, sais-tu, ces larbins ne cherchent que le succès facile. Si on leur résiste ils tournent bride. D’ailleurs, ce ne sont pas des héros. Mon père m’a raconté l’aventure qui a mal tourné pour Anselme à Zellenberg, il y a une vingtaine d’années.

Lorsque Gauthier III ( Walter ) de Horbourg, celui-là même qui avait construit son château à Zellenberg en 1252, fut assassiné par son cousin Conrad de Horbourg, le 25 juillet 1259, son fils Burckhart voulut le venger. Anselme II prit le parti de l’assassin. Il vint assiéger Zellenberg pour délivrer les prisonniers que Burckhart gardait.

Mais le Horbourg, avec les archers de la petite ville, fit une sortie par surprise, tua huit chevaux et blessa plus de vingt cavaliers de Ribeaupierre. Anselme dut lever le siège. Ses soudards n’aiment pas les combats à dix contre un. Ce sont des lâches comme tous les gens sans foi ni conscience.

 

Fiançailles

-Oh ces histoires de soldats et de brutalités ! Parlons d’autre chose mon Baschel !

-Oui, parlons de toi ma Fanny.

-Je sais une jolie chanson que j’ai entendue un jour de foire à Ribeauvillé. Un ménestrel de passage la chantait sur la place, en s’accompagnant d’une sorte de harpe. "

Et Fanny qui avait une voix pure et douce chanta :

 

Dû bist mîn, ich bin dîn

Des solst dû gewiss sîn

Dû bist beslozzen

In minem herzen

Verlorn ist das slüzzelin

Dû muost immer drinnen sin.

 

(Tu es mien, je suis tienne, tu dois en être certain ; tu es enfermé dans mon cœur, la clef en est perdue, tu dois toujours y rester.)

Et Fanny éclata de rire. Baschel l’embrassa pour toute réponse. Et ils restèrent un moment silencieux. Cela valait les plus beaux discours. Et puis il dit : " Où tu iras, j’irai, où tu resteras, je resterai. "

On entendit alors du bruit dans la maison : maman Finnele était rentrée. Les jeunes gens se levèrent et retournèrent chacun chez soi, pour les petits travaux du soir.

Baschel et Fanny envisageaient évidemment le mariage et leurs parents ne pouvaient que s’en réjouir. L’événement était d’ailleurs prévu pour cet automne et personne ne l’ignorait. Ce sera un rayon de soleil dans la grisaille quotidienne, car tout le monde serait de la fête. Parmi les évènements heureux qui rompent la monotonie laborieuse de la vie paysanne, un mariage est sûrement le plus gai. Certes les naissances aussi apportent la joie, pourtant trop souvent teintée d’appréhensions, de soucis pour la santé de la mère ou du nouveau-né. Tant de ces chers petits n’atteindront pas les deux ans.

On allait donc pouvoir, dans les prochaines semaines partager le bonheur de ce jeune couple si sympathique, et chacun à sa façon imaginait déjà sa contribution à la fête. Les mamans, Finnel et Stéphanie, s’étaient souvent entretenues de cette sérieuse question. L’indigence était bien le lot de tout le monde mais on avait toujours eu de quoi vivre modestement. Que désirer de plus ?

On trouvait de belles étoffes à Ribeauvillé et les aiguilles ne chômaient pas. D’ailleurs c’est toujours à un tisserand du bourg qu’on apportait la laine ou le lin qu’on filait tout au long de l’hiver.

Cependant les arrangements coutumiers étaient l’affaire des pères. Baschtian donc, pour respecter les formes, se rendit un soir de la fin septembre chez son ami Lux pour lui demander pour son fils, la main de Fanny.

" Mon cher Baschtian, tout le monde sait avec quel plaisir nous voyons nos enfants unir leurs destins. Vois-tu, j’aime beaucoup Bashel ; c’est un gars solide et travailleur, aimable et intelligent. Et Fanny saura certainement le rendre heureux. Elle est douce et obéissante ; elle sait filer la laine et coudre les vêtements ; elle sait traire et battre le beurre ; et Finnel lui a appris les bonnes manières que respectent nos femmes.

-Et bien, vois-tu, la maison que m’a laissée mon père mort il y a presque deux ans, nous l’avons arrangée et aménagée aussi bien que possible pour le jeune couple. Baschel y a mis tout son cœur et son courage. La toiture est bonne, la cheminée est sûre, le sol est dallé de grès et les deux fenêtres sont garnies de toile huilée et de volets.

-Il y a quelques meubles de mes parents que Baschel a très bien arrangés. Et dans l’étable je mettrai une vache et deux chèvres……….

-J’allais le dire, moi aussi j’y mettrai une génisse et deux porcelets. Le fenil est garni de foin et nous serons toujours là s’il faut aider nos enfants!

-Alors tope là ! Tout est en ordre et il ne reste qu’à fixer le jour du mariage " ajouta Lux en tenant la main ouverte où Baschtian fit claquer la sienne : l’affaire était conclue. Pour fixer le jour des noces on s’en remettrait aux femmes. Et pour conclure, Lux servit une cruche de son vin blanc.

Le mariage de Fanny et Baschel.

 

De leur côté les femmes formaient de grands projets avec leurs modestes moyens. On fixa le jour du mariage à un mardi de la mi-octobre, la lune était alors croissante, ce qui garantissait la prospérité.

Baschel amena Fanny chez sa mère qui s’était mise à lui confectionner une coquette et simple robe de mariée, avec une étoffe ramenée de Ribeauvillé. Cuntz, le savetier du village, le père de Lisele, avait tanné deux belles peaux de chevreaux. Il en confectionna de fines petites chaussures, des escarpins blancs qui faisaient à Fanny des petits pieds de fée. Baschel y ajouta un châle bleu clair pour égayer le noir traditionnel de la robe et sa mère tressa une petite couronne de fleurettes blanches en étoffe qui, le jour de la noce ornera ses beaux cheveux blonds.

Le grand repas prévu pour le soir du mariage n’était pas le moindre souci des deux mères. Mais le village entier apporta sa contribution, qui un chapon, qui une palette, qui une motte de beurre ou des œufs. Les légumes et les fruits abondaient dans les jardins. Le ciel se mit de la partie et c’était une lumineuse journée d’automne qui s’annonçait .

On dressa des tables et des bancs sur la place, on orna les maisons et la façade de l’église de guirlandes de lierre et les tables de fleurs des champs. C’était là le travail de la jeunesse alors que les femmes avaient chauffé les fours d’où émanaient des odeurs de pain et de gâteaux. Le repas se ferait donc en fin d’après midi et jusque là les canards et les chapons danseraient à la broche des cheminées. Les potages de légumes enverraient leurs odeurs savoureuses par les fenêtres.

Au début de l’après-midi Markwart et Michel conduisirent leur jeune sœur Fanny vers la maison de Baschtian. Longue robe noire, châle bleu sur les épaules, petite couronne virginale sur les cheveux joliment nattés qui formaient une seconde couronne, Fanny était adorable.

Derrière ce trio suivaient Lux et sa femme Finnel, puis l’oncle Michel Clauwin et son épouse Katrin, et une ribambelle d’enfants. Les autres habitants du village s’étaient groupés à quelques pas de la maison Baschtian, en bordure de la place du tilleul et le vieux curé, qui était bien sûr de toutes les fêtes du village, attendait déjà à la porte avec Grossjäckly et sa femme, ainsi que le couple Kunrat.A la suite de Fanny et de sa famille tous pénétrèrent dans la maison. Là c’étaient des embrassades émues, des yeux humides qu’on essuyait furtivement.

Comme l’espace manquait dans la maison, quelques villageois assistaient à la cérémonie par les fenêtres ouvertes. Les jeunes avaient épinglé quelques fleurs sur leur vêtement, tout comme les parents des jeunes fiancés.

A présent il s’établit un grand silence : le père Baschtian, debout devant le jeune couple, dit quelques mots et on vit les fiancés se mettre à genoux devant lui. Baschtian étendit les mains sur eux et prononça d’une voix forte:

" Que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob vous bénisse, qu’il vous unisse et vous protège jusqu’à la mort. "

Puis, se tournant vers le curé qui se tenait derrière lui, il lui dit : "Vous aussi, donnez à nos enfants votre bénédiction. "

Et quand le prêtre eut prononcé ses paroles rituelles, les jeunes mariés se relevèrent et s’embrassèrent. Baschel mit au doigt de Fanny un annelet de cuivre qui brillait comme de l’or.

Et tandis qu’on ne tarissait plus de vœux, d’embrassades et de compliments, tout le monde applaudissait, acclamait et chantait.

Dans la maison on servait déjà quelques cruchons de bon vin du pays. Par cette boisson que le jeune couple prit dans la même timbale d’étain, le rite du mariage était jugé accompli.

Sous les applaudissements frénétiques les jeunes époux sortirent alors de la maison et, suivis des familles, on se dirigea vers la nouvelle demeure toute prête et savamment décorée. Devant la porte, une halte. Baschel alors se baissa et prit sa jeune femme dans ses bras pour la porter par-dessus le seuil de leur maison.

S’arrêtant un instant sur le pas de la porte, il semblait présenté aux rayons obliques et radieux du soleil sa charmante épouse couronnée de fleurettes blanches et de l’or de ses cheveux. Enfin, sous les acclamations enthousiastes des villageois, Bashel franchit le seuil et déposa délicatement Fanny dans leur nouvelle demeure. Là encore une timbale de vin et un morceau de pain partagés marquèrent le début de leur vie commune.

 

 

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : HISTOIRE (Moyen Age)
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Dimanche 13 avril 2008 7 13 /04 /2008 07:23

Le repas de noces.

 

A présent, les réjouissances pouvaient s’emparer de tout ce brave peuple de paysans. On prit place sur les bancs autour des longues tables faites de simples planches. Les hommes à la table des hommes, les femmes entre elles. Seuls, les célibataires s’installaient par couple au gré des affinités, où de futurs mariages se dessinaient déjà. Fanny et Baschel se mirent parmi eux.

Le curé, debout à la table des hommes, donna le signal de la prière, et tous se levèrent un court instant.

On avait collecté la vaisselle de tout le village, et chacun retrouvait ses soucoupes de bois ou de fer étamé, ses cuillères de fer et ses couteaux. Les jeunes filles servaient le potage et les viandes, les garçons faisaient les échansons. Un brouhaha de foire, des rires, des bruits de vaisselle, des interpellations et des chants animèrent la place, qui pour un instant respirait une joie sans mélange. On se mit même à danser, mais pour toute musique il n’y avait que les chants et c’était sans doute mieux ainsi. Les vieux s’y mirent aussi gaiement que les jeunes. Fanny et Baschel ouvrirent le bal. Puis tout le monde se mêla aux farandoles, aux chaînes, aux rondes et à tant d’autres figures traditionnelles.

Mais déjà se déploya le long de la chaîne vosgienne l’élégant châle rose d’un splendide coucher de soleil. En octobre, les jours se sont déjà bien raccourcis, et il fallait songer au bétail avant la nuit. Fourrager, refaire les litières, traire, les travaux et les soucis quotidiens reprenaient leurs droits. Mais dans les cœurs, on sentait comme une contagion le bonheur de Fanny et Baschel.

 

Anselme II de Ribeaupierre

.

 

Aimant la bagarre, Anselme II de Ribeaupierre avait participé avec ses deux frères Ulrich le cinquième et Hermann, les trois aînés de Ulrich IV, à la guerre que l’empereur d’Allemagne Rodolphe de Habsburg avait faite à Ottokar de Bohème, et d’Autriche, de 1276 à 1278.

L’empereur avait également emmené dans son expédition son ami, le chevalier-trouvère alsacien Conrad Puller de Hohenbourg. Celui-ci avait écrit au cours de sa campagne devant Viennes de délicieux poèmes, où il exprimait sa nostalgie pour son pays et pour sa dame :

 

 

" Will jeman gegen Elsazen lant

der soll der Lieben tuon bekannt

das ich mich sêne… "

 

(Si quelqu’un retourne en Alsace, qu’il dise à ma bien aimé que je me languis d’elle…)

 

Pourtant Conrad de Hohenbourg était revenu au pays, tout comme Anselme mais pas ses frères. Le duc Ottokar de Bohème avait également trouvé la mort à la bataille de Marehegg en 1278. Rodolphe de Habsburg avait ainsi agrandi son domaine de l’Autriche, de la Styrie et de la Carniole. Ses descendants y ajoutèrent encore d’immenses territoires. Empereur d’Allemagne depuis 1273, Rodolphe I possédait également d’importants biens en Suisse et en Alsace, où il avait établit un Landgraviat, avec un bailli à Ensisheim.

Donc, revenu au pays, Anselme II se mit à assurer sa puissance et sa sécurité. L’empereur vint le trouver chez lui le 28 octobre 1281 de même qu’en 1284, où il passa deux jours au château du Haut Ribeaupierre. C’est à ce moment là qu’il accorda au chevalier Anselme le droit de fortifier la ville de Ribeauvillé. Partagée à cette époque entre quatre seigneurs, la ville fut divisée par des murailles en quatre quartiers. La Tour des Bouchers en témoigne encore. La ville supérieure ne fut pas close.

Le seigneur Anselme II avait des ambitions et des projets précis. Le château de Haut Ribeaupierre, qui dominait de ses 640 mètres d’altitude toute la plaine d’Alsace, les deux autres châteaux de la famille, ainsi que la ville de Ribeauvillé était son nid d’aigle réputé imprenable.

Le donjon de onze mètres de haut aux murs épais de trois mètres, cachait dans sa base une sombre oubliette dont on ne pouvait s’échapper. Et, pour n’avoir rien à craindre d’un siège, il suffisait d’amasser des réserves de vivres, de munitions, et de denrées de toutes sortes. C’est à cela que s’occupait à présent Anselme, sans le moindre scrupule. Du haut de son donjon un guetteur apercevait les caravanes de marchands se rendant aux foires de Strasbourg, de Sélestat, de Colmar. Malheur à ces gens s’ils avaient négligé leur protection. Quant à la viande, les pâturages en exposaient assez, qu’il suffisait d’aller cueillir. Le vin non plus n’y manquait pas. Une année Anselme prit à ses vignerons un quart de la récolte, ce qui faisait 450 voitures, soit plus de 5000 hectolitres.

 

Lorsqu’en 1287, après le décès d’Ulrich IV, la succession fut ouverte, Anselme accapara tout l’héritage et chassa du Niederburg (plus tard Ulrichsburg) son frère Henri II et son neveu Henri III, le fils d’Ulrich V. Ils étaient trop jeunes pour se défendre.

Cependant, Rodolphe de Habsburg, l’empereur d’Allemagne jugea de son devoir de faire justice et il chargea son bailli, le Landvogt Hartmann de Baldeck de rétablir le droit. Celui-ci obtint l’appui des villes de Colmar et Kaysersberg, qui avaient maints motifs de se plaindre du chevalier-brigand.

 

La punition.

 

C’est de Colmar donc que vint la nouvelle : fallait-il s’en réjouir ? Le pauvre peuple des villages savait que les soldats ne l’épargnaient pas lorsqu’ils hantaient le pays. A Altheim, comme dans les localités environnantes, on se mit en quête de cachettes pour le lard fumé, le vin, les grains et, peut-être pour les quelques deniers économisés. On enfouissait au fond du jardin le chaudron de fonte ou de terre cuite plein de grains de blé ou de fèves. Certes, on souhaitait ardemment une bonne défaite au Sire de Ribeaupierre. Mais hélas ! On le savait sûr de lui dans son château.

Le 20 mai 1287 on vit arriver des troupes nombreuses à pied et à cheval dotées de grosses machines de sièges et suivies de nombreuses voitures. Elles arrivaient par la grande route de Colmar mais aussi par la route du vignoble, et convergeaient vers Ribeauvillé. A partir de ce jour il y eut en permanence un guetteur derrière les volets du clocher, pour en observer les mouvements.

Il semblait qu’elles épargnaient notre village. Arrêtées un temps aux portes de Ribeauvillé, on les vit ensuite passer par la ville, car les murailles, à peine sorties de terre, ne pouvaient pas encore offrir de résistances. Et puis, toute cette petite armée s’enfonça dans la forêt en direction de Haut Ribeaupierre.

On apprit par la suite qu’il n’a pas été possible à la troupe de traîner jusqu’au château les machines indispensables pour enfoncer les portes ou les murailles. On se borna à quelques échanges de flèches, mais les assiégés semblaient en nombre, et bien moins vulnérables que les assiégeants.

 

La vengeance.

 

Au soir, du second jour, la levée du siège fut ordonnée car le repère s’avérait imprenable. Pourtant on n’allait pas se retirer sans avoir d’une quelconque façon puni le Sieur Anselme. Au matin du 22 mai le guetteur du clocher d’Altheim cria à tue-tête :

" Bergheim brûle ! Bergheim brûle ! "

De grosses volutes de fumée traînaient sur le vignoble. Bientôt les flammes prenaient des dimensions horribles, et tout ce gros village devenait une mer de feu.

Et puis soudain nos guetteurs descendus du clocher hurlèrent :

" Ils viennent ! Ils viennent !  Les soldats sortent du village ! Ils prennent la route ! Ils viennent par ici ! "

Alors ce fut une panique folle. Que faire ? Où aller ? Les femmes couraient dans tous les sens, en implorant le ciel ; les enfants, pris de contagion, pleuraient et criaient de terreur. La fumée de l’incendie de Bergheim obscurcissait le ciel, et présageait la catastrophe imminente pour Altheim. Tandis que les femmes affolées voulaient enfermer les enfants et le bétail dans les maisons, Grossjäckly ordonna, au contraire, à sa famille de fuir.

 

Sauve qui peut !

 

" Lâchez les bêtes ! Vite, en route pour Zellenberg ! "

Il se chargea de son vieux manteau de pèlerin et prit la miche de pain qui restait dans le coffre. Annele saisit une vieille cape et un bonnet ainsi qu’une cruche pleine de farine de seigle. Les enfants poussèrent les bêtes sur la voie romaine aidés par leurs deux gros chiens.

Les soldats qui quittaient Bergheim embrasé pouvaient être là dans moins d’une demi-heure ; il fallait donc tout précipiter. Kunrat, l’ami de Grossjäckly, imita celui-ci avec sa femme et ses trois enfants. Cependant la Rees, têtue et impotente d’ailleurs, déclara :" Moi, je reste. Je me réfugie dans l’église, sous la garde du Bon Dieu. "

Il fut impossible de l’en faire démordre. Il y eut aussi parmi les fuyards, le Thenige avec sa femme Amareyle et ses quatre enfants . Toute cette troupe, avec le bétail, arriva au carrefour des chemins. Grossjäckly et Kunrad dirigèrent leurs familles vers Zellenberg, dont les murailles offraient une protection certaine. Le Brunner Thenige opta pour Beblenheim ; il estimait Zellenberg encore trop près du danger.

Mais d’autres habitants d’Altheim jugèrent qu’il fallait rester sur place pour protéger leurs biens et éteindre les incendies éventuels.

Nos fuyards virent pourtant le Baschtian et sa femme Stéphanie qui semblaient s’être décidés de partir à la dernière minute. Ils quittaient le village en toute hâte et se retournaient à chaque instant : leur fils Baschel n’était pas avec eux.

Les apercevant depuis la vieille église du Bas Zellenberg, Kunrat remarqua: " Le Baschel n’est pas avec ses parents !

-Sûrement il est resté avec sa Fanny: Les Lux n’ont pas voulu partir, pensa à haute voix Annele.


Paroisse de l’évêché de Bâle, mentionnée en 1268, Zellenberg possède un Recteur en 1391 et son église se trouve au " nidere Dorf Zellenberg " emplacement du cimetière actuel.

C’est là que les premiers moines venus de Luxeuil peut-être dès l’an 570, avaient établi un petit prieuré, une " cella " avec son église. La désignation de " Brudergut " pour certaines parcelles existe toujours.

La guerre de Trente Ans a fait disparaître les dernières chaumières et a mis fort à mal l’église que le curé Bernard Speck a restaurée tant bien que mal en 1696.

Il y avait un orgue dans cette église et deux vieilles cloches, l’une de 1329 qui a disparu et l’autre de 1410 qui sonne encore dans l’église paroissiale actuelle.

-Evidemment, ajoutait Grossjäckly. Fanny a voulu rester auprès de ses parents, et Baschel ne pouvait pas la quitter. J’ai bien peur qu’avec Mischel, Markwart et quelques autres, ils voudront se défendre contre les soldats…

-Oh mon Dieu ! Quelle misère ! s’exclamait Katel. Et maman qui est restée là-bas !

-Oui, maman Rees qu’on ne pouvait pas arracher à son village. Espérons que les soldats vont au moins respecter l’église, ajoutait Kunrat pour la rassurer un peu.

-Allons, en route ! Nous ne sommes pas encore en sécurité ici, " lança Grossjäckly, en remettant la caravane sur le chemin.  Obsédé par le terrible danger que courait sa mère, il évitait d’en parler.

 

A Zellenberg !

 

Les enfants, qui poussaient devant eux les bêtes, arrivèrent les premiers devant la porte de Zellenberg. On avait baissé le pont-levis. Alors tout ce monde en fuite s’engouffra dans l’unique porte de la petite ville avec un gros soupir, à la fois de soulagement et de douloureuse résignation. Les habitants de Zellenberg les reçurent avec beaucoup de bonté et de compassion, et s’étonnèrent de les voir arriver en si petit nombre. Baschtian et sa femme avaient pris le chemin de Beblenheim comme les Brunner.

On remonta le pont-levis et on verrouilla bien la porte de la ville. Le prévôt avait mobilisé ses gens qui occupaient maintenant les murailles et les tours, armés d’arcs et de piques. Le château lui-même était gardé par une vingtaine d’hommes.

Comme Zellenberg n’était pas une possession du sire Anselme II, on ne craignait guère un siège.

Pendant que les femmes de la petite ville s’occupaient d’héberger les réfugiés, Grossjäckly et Kunrat montèrent au-dessus de la porte fortifiée d’où la vue s’étendait sur toute la plaine. C’est alors qu’ils virent, avec un serrement de cœur, d’immenses écheveaux de fumée sortir de leurs toits de chaume. Puis les flammes se firent gigantesques. Le vent du nord-est les agitait dans tous les sens, en tourbillons qui embrasaient tout sur leur passage. Bientôt l’église elle-même n’était plus qu’une torche monstrueuse. Alors Grossjäckly se sentit mal et dut s’asseoir. Que devenait sa mère à présent ? …

Il se leva brusquement en hurlant vers le brasier son désespoir, son impuissance, son immense détresse.

" Maman ! " Le prévôt qui l’avait accompagné et quelques autres Zellenbergeois le firent asseoir, essayant de le calmer et de le réconforter avec un verre de schnaps. Alors cet homme fort et grand comme un ours se mit à pleurer, à sangloter comme un gamin.

" Ah, misère, j’aurais dû rester ! Mais c’est pour mes enfants, pour ma femme que j’ai fui. Et elle ne voulait pas partir ! "

La troupe des pillards avait cerné le village d’Altheim et empêchaient donc les gens de fuir, de sortir du lieu. On les voyait repousser de leurs piques ceux qui essayaient de s’échapper . Le spectacle était atroce, insupportable.

Vers le soir de ce terrible 22 Mai 1287 on vit les soudards du Baldeck se rassembler sur la voie romaine. Puis ils se dirigèrent vers la route de la plaine et vers Colmar, pendant que les incendies illuminaient sinistrement le ciel du soir. Quelle désolation.

Et les puissants appelaient cela faire justice……

Ostheim ne fut pas incendié, étant propriété du sire de Horbourg, comme Zellenberg et Beblenheim.

Les réfugiés.

 

Le prévôt de Zellenberg s’occupa alors de parfaire l’hébergement des réfugiés et de leur bétail : il constata que son épouse avait presque réglé le problème car le cœur sait toujours trouver des solutions que la raison ignore. La nuit était tombée, on ne pouvait plus rien entreprendre.

Mais dès que pointa l’aurore, avec un chariot rempli d’outils, nos réfugiés et leurs femmes ainsi que plusieurs bourgeois du lieu accompagnés de leur curé descendirent vers le pauvre village anéanti et tout fumant encore.

Un sentiment d’horreur atroce, causé par des odeurs intolérables les saisit quand ils arrivèrent sur la place du tilleul. Sous l’arbre totalement roussi gisaient deux corps apparemment assassinés par les piques des soldats. En s’approchant Kunrat reconnut le jeune Baschel qui tenait encore la main de sa Fanny…

En 1252 Walter III (ou Gautier) de Horbourg construisit le château et fortifia l’agglomération de Zellenberg qui put alors s’enorgueillir du titre de ville.

La porte unique sur le côté nord, avait belle allure avec pont-levis et herse. Le mur d’enceinte mesurait une longueur totale de 540m avec une hauteur de plus de 7m et une épaisseur à la base de 1,30. A son sommet la muraille mesurait encore 0,90m, là où passait le chemin de ronde. La ville n’avait que deux tours rondes et solides aux murs de 1,50m d’épaisseur et au diamètre intérieur de 3,40m. Elles ont résisté jusqu’à nos jours.

Autour des murailles courait un fossé sec bordé d’un rempart de terre. Du côté nord, le fossé était partiellement en eau et constituait un étang de pêche et de lessive . (Wäsch)

Grossjäckly et sa femme se précipitèrent alors vers l’église. Par le portail ouvert on voyait à l’intérieur un amas de poutres calcinées et fumantes à moitié recouvertes de gravats et de tuiles. Toute la toiture et la charpente s’étaient effondrées sur les autels et les bancs en les incendiant à leur tour. Et on distinguait sous cet affreux fouillis, plusieurs corps calcinés, écrasés, absolument méconnaissables.

A ce moment arrivaient de Beblenheim le Brunner, le Baschtian et leurs femmes. Déchirantes scènes de retrouvailles sous le tilleul. Stéphanie, la femme de Baschtian, eut une défaillance et Thenige Brunner put tout juste la retenir dans ses bras ; il fallut la ranimer avec l’eau fraîche du puits et on l’installa sur l’un des chariots. Amereyle ne la quitta plus.

On parlait peu. Après avoir fait le tour du village et des ruines, les hommes se réunirent au cimetière ; on se concerta et aussitôt on se mit à creuser une large tombe. On y rassembla tous les morts, la plupart méconnaissables, qu’on avait trouvés dans les maisons, dans l’église, dans la rue. Le vieux curé d’Altheim put être identifié à cause de son crucifix de fer qu’il portait à une chaînette: il avait été écrasé par une poutre devant son autel.

Vers midi tous les survivants du drame ainsi que les bourgeois de Zellenberg et de Beblenheim qui s’étaient joints à eux, se rassemblèrent au pied de cette tombe ouverte et le curé de Zellenberg fit une courte et poignante cérémonie funèbre. La douleur était trop vive pour qu’on pût pleurer. Ces gens en prière se sentirent une dernière fois intensément unis à leurs proches et amis, à leur village mort, lui aussi.

Alors on referma cette immense tombe et on y dressa une grande croix de bois, faite de poutres calcinées.

Et puis on s’arracha à ce lieu si plein de souvenirs, à cette terre où des générations s’étaient enracinées et où on avait déposé maintenant tous ces être chers.

Tous s’en retournèrent, las, silencieux, comme vieillis, comme exilés, chassés de leurs terres, de leurs maisons natales.

 

Féodalité sanglante

 

Anselme II sachant qu’il n’en était pas quitte pour autant, chercha des alliés. Burckhart de Horbourg lui refusa son aide. Aussi Anselme envoya-t-il ses hommes incendier les villages de Burckhart. Quelques maisons brûlèrent à Béblenheim et à Ostheim mais les paysans surent disperser les soldats. Zellenberg, qui était fortifié depuis 1252 n’eut rien à craindre.

Alors l’empereur arriva lui-même avec une armée. Mais après trois jours de siège il se retira, lui aussi. Il avait eu vent d’une conjuration dans son propre camp : décidément Anselme avait des stratégies diaboliques.

Rodolphe de Habsburg laissa cinquante cavaliers à Zellenberg et construisit des fortifications en bois à Guémar, pour bloquer le brigand et surveiller ses sorties. Ce fut en vain, sans doute, puisque les hommes d’Anselme s’emparèrent, en Août 1287, du bétail des pâtres de Sigolsheim. Les pauvres gens qui vinrent au château pour réclamer leurs bêtes, furent emprisonnés, au nombre de 130 hommes, en même temps que des gens de Horbourg. Il fallut payer deux mille Marks de rançon ! (  …duo milia mararum solvere potuerunt … chronique des Dominicains de Colmar)

Le 17 mars 1288 Anselme II prit Saint Hippolyte qui était une possession lorraine. Comme la localité s’était défendue, elle fut pillée et incendiée. Il resta 130 veuves à Saint Hippolyte.

Au fond de la vallée de Sainte Marie il pilla 120 maisons paysannes appartenant au duc de Lorraine. Anselme avait en permanence trente archers à son service: ceux-ci vivaient aux frais des paysans. Les exactions du sire-brigand se poursuivirent donc encore quelques années, jusqu’à ce qu’enfin il se fasse prendre au piège.

Adolphe de Nassau, le successeur de Rodolphe de Habsburg, prit Colmar et emmena Anselme prisonnier dans son château de Souabe. Relâché en 1296, il fut contraint de partager sa seigneurie avec Henri II et Henri III et n’eut plus qu’un tiers de ses biens. On n’entendit plus parler de brigandages de sa part.

 

Epilogue

 

Après le drame qui avait effacé définitivement le village d’Altheim, les réfugiés décidèrent de ne plus le reconstruire, se sentant davantage en sécurité dans les villages d’accueil. En accord avec les réfugiés, les notables de Béblenheim et de Zellenberg décidèrent de demander l’incorporation de la banlieue de Altheim aux territoires des deux communes. Leur proposition fut acceptée par le bailli d’Ensisheim représentant l’empereur. Restée indivise entre les deux communes, comme l’indique le plan cadastral de 1763, la banlieue d’Altheim fut partagée pendant la révolution de 1789 selon le tracé du ruisseau de l’Altenbach.

Longtemps encore on put constater le site du village disparu : les ruines de l’église existaient encore près de la vieille fontaine au XVIIIe siècle. Et cette fontaine, un puits et une auge de grès monolithique, n’a été effacée que dans les années 1960, lors du remembrement de la section I de la banlieue de Zellenberg et de celle d’Ostheim.

 

Les plans directeurs indiquent encore l’emplacement de la fontaine qu’on rechercherait en vain de nos jours. Elle a été récupérée par le dernier propriétaire du terrain avant remembrement, monsieur M.F. et cédée à un habitant de la route du vin. Elle se trouve actuellement devant la maison n°13, route du vin.

Ajoutons qu’en 1536 la paroisse d’Altheim, avec son patron Saint Sébastien, fut incorporée à celle de Béblenheim. Et comme Zellenberg avait hérité sa part de banlieue, cette paroisse fit le vœu de fêter avec Béblenheim la fête patronale de saint Sébastien, le 20 janvier .

On sait que ce saint est invoqué tout particulièrement pour qu’il préserve les gens de la peste, si fréquente jadis. La procession votive du 20 janvier se faisait à pied, et ceci jusqu’en 1955, avec croix et bannières. Jadis, dit-on, c’est pieds nus qu’on y allait. Aujourd’hui c’est en voitures particulières, de moins en moins nombreuses, que se fait le déplacement.

Altheim, village vraiment disparu !

 

 

 

Marcel Pfister 1965
Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : HISTOIRE (Moyen Age)
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