HISTOIRE D'ALSACE (Guerre 39-45)

Jeudi 17 avril 2008

(les faits sont réels, les noms sont d’emprunt)

 

            Le hamster, vous connaissez ? Ce singulier petit animal qui n’a pas été gratifié d’un nom en France ; peut-être parce que, comme dit le Petit Larousse, c’est un rongeur d’Alsace et d’Europe Centrale. De toutes façons, les enfants aiment l’apprivoiser, tout comme le cobaye ou le lapereau.

 

            Mais sa singularité, qu’il partage d’ailleurs avec l’écureuil, est de récolter, en saison propice, tout ce qui se mange : légumes, graines, fruits, et d’en emmagasiner des  quantités énormes qu’il ne pourra jamais consommer. Tout comme l’écureuil, c’est dans ses bajoues qu’il transporte ses larcins.

 

            Voilà pourquoi il existe chez nous des humains qui deviennent hamster sitôt que vous leur parlez d’une pénurie quelconque. Le dictionnaire bilingue traduit le verbe « hamstern » par « faire des provisions illicites ». Parle-t-on d’une crise du pétrole, du sucre, de l’huile…et aussitôt vous voyez se former des queues devant les stations service et se vider les rayons des grands magasins.

 

            Une prolifération de ces hamsters humains a été constatée lors de la dernière guerre et de l’occupation nazie. La pénurie des choses les plus nécessaires à un ménage et le système des cartes alimentaires étaient alors fort incommodants, contraignants et impopulaires.

 

            L’opération n’était certes pas sans danger. Il fallait jouer de ruse et de discrétion pour collecter dans les bonnes fermes du Ried du vrai beurre odorant, des œufs frais, des poulets dodus, des tranches de lard succulent…. Tous ces produits fermiers, le paysan devait les déclarer, les comptabiliser, les livrer au « Wirtschaftsamt », une sorte de bureau de contrôle du commerce. A la porte cochère de l’exploitation une affiche proclamait :


Hamsterer, entfernt euch vom Hof

Hier wird nichts « hinterum » abgegeben !

(Hamsterer, éloignez-vous de la ferme, ici on ne vend rien « par derrière »)

 

            Mais le patriotisme alsacien ne se sentait pas concerné. Quand un contrôle fouinait dans un village du Ried, cela se signalait de ferme en ferme. Aussitôt on chassait volailles et cochons dans les champs, on cachait les lapins sous les lits, on camouflait, on planquait, on escamotait, on couvrait, on mentait avec assurance, effronterie et ingénuité.

 

            Quant à nos vignerons, ils avaient une excellente monnaie d’échange, tout aussi clandestine : le vin. Zellenberg avait des liens privilégiés avec le village de Heidolsheim, dans le Ried de Marckolsheim, depuis qu’en 1939 notre commune avait hébergé pendant plusieurs semaines des réfugiés de ce lieu, obligés de quitter leurs maisons en raison de la proximité de la frontière de Rhin.

 

            On m’a conté bien des aventures qu’ont vécues les courageuses mères de famille au cours de leurs expéditions. C'est qu'en général c'est à elles qu'incombait l’approvisionnement de leur nichée. Elles étaient aussi moins suspectes et plus douées pour ces opérations périlleuses. Pourtant l’expédition, c’était cinquante kilomètres avec un retour tout en montée et c’est là que les problèmes pouvaient surgir.

 

            « J’avais acquis, entre autres choses, un beau coq vivant, dont on avait entravé les pattes, racontait Brigitte. Il était assis dans sa boîte en carton, sur mon porte-bagage. De temps en temps, il poussait des gloussements de protestation mais ne semblait pas trop désapprouver la promenade. Je pédalais allègrement sur la petite route assez cahoteuse quand un vilain nid de poule vint délivrer mon coq ! Il s’est fortement secoué, en donnant de violents coups d’ailes, s’est détaché et élancé hors de son gîte, pour s’envoler vers le pré qui bordait la route. De frayeur, j’ai failli me retrouver dans le fossé. J’ai posé mon vélo contre un arbre et je me suis mise en chasse ; chaque fois que je croyais saisir ma volaille, elle m’échappait à nouveau.

-Ah, ah ! On va à la chasse ! (en  hochdeutsch)

Une grosse voix me fit lever la tête et un frisson parcourut tout mon être. Un homme coiffé d’un képi !

Mais il continua en alsacien :

-N’ayez pas peur, ich bin ke Schwob !

 

            C’était le garde-champêtre d’Elsenheim. Quel soulagement ! Avec son aide, le coq réintégra bientôt sa boîte. Tout s’est bien terminé et le lendemain le bel oiseau fut condamné à la peine capitale.

 

            Les émotions de Jeanne avaient été d’une autre nature. Elle s’était attardée chez les paysans qui n’étaient revenus des champs qu’à la nuit tombante. Elle décida donc de prendre la route nationale à Sélestat ; les petites routes qui serpentent à travers les bocages et les terres noires et humides où flottent des lambeaux de brouillard comme des âmes en peine, ces chemins qui longent des ruisseaux et des étangs lui faisaient peur.

 

            Son sac de voyage bien arrimé par des courroies de cuir sur son porte-bagage contenait, comme à l’ordinaire, une poule grasse prête à cuire, des œufs, du lard, des noix, que sais-je encore… en somme un beau tableau de chasse de hamster.

 

            Aux premières maisons de Sélestat elle fut inquiétée par un besoin pressant. Que faire, dans cet équipage ? Poser son trésor devant un restaurant ? Pas à conseiller. Elle opta pour la gare. La commission devenait urgente. Jeanne entra dans le hall. Pour comble de malchance, un gendarme allemand se tenait au milieu du hall. Alors Jeanne eut une idée : elle posa son vélo contre le mur, à cinq pas de l’agent et alla tout droit vers lui :

-Excusez-moi, auriez vous l’obligeance de surveiller un petit instant mon vélo ; je dois absolument aller là-bas ?

Elle avait dit cela très aimablement en « hochdeutsch », tout en désignant la porte marquée « Damen »

-Mais oui, madame, allez-y tranquillement.

 

            Jamais le gardien de la loi n’aurait eu l’idée qu’on lui faisait garder un butin illicite. Jeanne revint, remercia chaleureusement le militaire, prit son vélo et se remit en route avec une ardeur nouvelle.

 

             Oui, hamstern n’était pas toujours une expédition aisée et sans risque. Mais les femmes sont courageuses sitôt que le bien de leur famille est en jeu. Zellenberg et Heidolsheim furent des villages jumelés avant la lettre.

 

            Le zèle fut même poussé par certains jusqu’à « hamstrer » une fiancée ou un mari !

             

 

 

 

                                               Marcel Pfister 1975

Par Jean Marie PFISTER
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Dimanche 13 avril 2008

Drame dans une porcherie

 

 

 

C’était en 1943, donc pendant l’occupation allemande. En pleine nuit, vers deux heures du matin, monsieur Paul, alors " Burgermeister " de la commune, fut réveillé en sursaut par le grésillement intempestif de la sonnerie de la porte d’entrée, entrecoupé d’appels dramatiques. C’était la voix éraillée du voisin, l’aubergiste " A la belle fleur " ou plutôt " Zur Blume ", qui, modulée par une terrible angoisse, priait l’édile municipal d’arriver très vite, un drame affreux s’étant passé chez lui.

Lucien, l’aubergiste, dont la chancelante allure trahissait autant son terrible bouleversement que son habituelle ébriété, conduisit monsieur Paul directement vers l’écurie, en contournant l’auberge. Il lui expliquait, chemin faisant, de façon bien embrouillée, que quelqu’un avait assassiné un sous officier de l’armée allemande, et l’avait déposé dans sa porcherie. La victime, toutefois, ne devait pas être tout à fait morte, car des cris affreux et d’horribles blasphèmes dans la langue de Goethe s’échappaient de ce lieu sinistre absolument obscur. Quand Lucien alluma la faible lampe électrique, on put constater que le pauvre homme gisait effectivement dans une mare de sang. Son uniforme, aux insignes d’un Feldwebel, en était souillé : la blessure devait être profonde, le blessé délirait.

Un gros porc, qui se trouvait dans le même réduit, était également sanguinolent sous le ventre, s’étant couché apparemment, dans le sang du pauvre homme.

Quelques voisins, ameutés par les cris, étaient arrivés. On transporta le blessé dans la salle de l’auberge. Il ne tenait pas debout, tant la perte de sang l’avait semble-t-il affaibli. Il divaguait en paroles inintelligibles, où seuls les jurons avaient une consonance bien germanique.

Le blessé fut déposé à terre, sur une couverture ; on desserra le ceinturon, on lui retira le fourreau où manquait la dague. On dégrafa la veste, on la déboutonna, pour dégager et reconnaître la blessure. Cependant, fait curieux, la chemise ne portait pas la moindre trace de sang. On tourna et retourna avec précaution la victime : rien ! le diagnostic s’avéra très compliqué. On se remit à examiner la tunique : du sang partout, mais pas la moindre déchirure, pas le plus petit accroc ! Quelle arme singulière avait-on utilisée ?

A ce moment là quelqu’un arriva de la porcherie, avec l’arme ensanglantée du crime : le glaive, la baïonnette du Feldwebel.

-Oui, et la véritable victime est encore couchée sur la paille de la porcherie !

-Quoi ? Comment ! Qui est-ce ? Il est mort ? !

-Non, c’est le cochon ! C’est lui qu’on a voulu assassiner.

Il fallut se rendre à l’évidence : le Feldwebel était ivre comme un Russe. On l’avait bien vu toute la soirée au " Cerf ", en compagnie de garçons du village, qui lui faisaient goûter le " nouveau ". A cette époque il se buvait allégrement, le vin nouveau, laiteux, parfumé, encore légèrement doux. La soirée s’était prolongée jusqu’au-delà de minuit. Le pauvre soldat ne tenait plus sur ses jambes. Retourner dans cet état à son cantonnement de Ribeauvillé était strictement impossible. Quelques garçons, qui ne se trahirent pas par la suite conduisirent le noble représentant de l’armée des vainqueurs jusqu’au bas du village. Aller plus loin eût été une gageure ; on ne pouvait pourtant pas l’abandonner au bord de la route ! Les nuits étaient déjà bien fraîches en novembre.

Héberger cette victime de notre arme secrète dans ce coin chaud et tranquille qu’était la porcherie de Lucien, fut une idée accueillie avec enthousiasme, et le Feldwebel s’endormit sur la paille.

A un certain moment pourtant la grosse truie, dont on avait violé le domicile, se demanda qui pouvait bien empester d’odeurs vineuses son paisible logis. Elle se leva donc en grommelant et alla fourrer son groin rose sous le nez du chevalier teuton fatigué.

Celui-ci eut un sursaut de frayeur, saisit son glaive et, dans l’obscurité totale, donna un coup au hasard. Il cria, pesta, jura jusqu’à ce qu’on vint et qu’on le trouva baigné de sang, mais de sang de porc.

 

 

 

 La suite, on la connaît, mais pas la fin de l’histoire.

 

Le Feldwebel resta donc couché sur le sol de l’auberge, gratifié d’une couverture pour qu’il ne prît pas froid et d’un sac enroulé pour reposer sa tête.

Le cochon, dont l’hospitalité avait été si mal récompensée, fut soigné : la blessure au ventre n’était finalement pas trop grave.

Le lendemain matin Lucien voulut s’enquérir de la santé de son hôte ; il trouva la place abandonnée, la couverture et le sac dans un coin, la porte ouverte.

Mais l’épilogue de cette histoire causa encore quelques émotions. Deux Feldgendarmen se présentèrent chez le "  Burgermeister ".

-Un fait très grave s’est produit dans votre commune, et les conséquences seront terribles ! Un Feldwebel de la noble armée allemande a été agressé, molesté et, s’il ne s’était pas défendu héroïquement, comme seul peut le faire un Allemand, on l’aurait assassiné ! Nous ne connaissons pas les agresseurs mais il sera facile de les trouver, car le Feldwebel a réussi à les blesser sérieusement, puisque son uniforme a été taché de sang. Donc, Herr Burgermeister, vous allez nous assister dans notre enquête, car le fait est de la plus grande gravité. Si la population cache les agresseurs, tout le village sera " ungesiedelt " en Prusse Orientale !

-Mais, messieurs, prenez donc place et parlons calmement.

-Comment ! ? Vous pouvez être calme dans une telle affaire ?

-L’affaire n’est pas ce que vous croyez. J’ai déjà fait mon enquête, et je vous prie de m’écouter.

-Ah oui ! Vous voulez étouffer l’affaire avec de bonnes paroles. Mais cela n’ira pas ainsi, cette fois ! C’est bien trop grave !

-Mais non ! Quand je vous aurai mis en face de l’agresseur, (car il seul, et il est enfermé), alors vous verrez que vous avez tout intérêt à étouffer cette affaire.

-Vous l’avez ? Vous l’avez enfermé ? Nous voulons le voir ! Nous allons l’interroger nous-mêmes !

-A votre aise ! Mais d’abord permettez que je vous raconte exactement ce qui s ‘est passé.

 

Monsieur Paul narra donc la cocasse aventure du brave Feldwebel vaincu par le " nouveau " , et que de bons jeunes gens ont sauvé des dangers de la route et du froid en l’hébergeant comme ils purent, dans un endroit chaud et tranquille.

-Alors, ne pensez-vous pas que, pour l’honneur de l’armée allemande, et pour éviter des ennuis au Feldwebel qui, comme notre bon vieux Noé, ne connaissait pas la puissance du vin nouveau, ne croyez-vous pas qu’il est prudent d’étouffer cette affaire ?

 

Les deux gendarmes étaient d’abord sidérés. Puis ils osèrent sourire, et enfin partirent de gros éclats de rire.

-Et maintenant, si vous le voulez, allons voir l’agresseur.

Et l’affaire en restera là.

 

  

 

Marcel Pfister 1975 
Par Jean Marie PFISTER
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