(les faits sont réels, les noms sont d’emprunt)
Le hamster, vous connaissez ? Ce singulier petit animal qui n’a pas été gratifié d’un nom en France ; peut-être parce que, comme dit le Petit Larousse, c’est un rongeur d’Alsace et d’Europe Centrale. De toutes façons, les enfants aiment l’apprivoiser, tout comme le cobaye ou le lapereau.
Mais sa singularité, qu’il partage d’ailleurs avec l’écureuil, est de récolter, en saison propice, tout ce qui se mange : légumes, graines, fruits, et d’en emmagasiner des quantités énormes qu’il ne pourra jamais consommer. Tout comme l’écureuil, c’est dans ses bajoues qu’il transporte ses larcins.
Voilà pourquoi il existe chez nous des humains qui deviennent hamster sitôt que vous leur parlez d’une pénurie quelconque. Le dictionnaire bilingue traduit le verbe « hamstern » par « faire des provisions illicites ». Parle-t-on d’une crise du pétrole, du sucre, de l’huile…et aussitôt vous voyez se former des queues devant les stations service et se vider les rayons des grands magasins.
Une prolifération de ces hamsters humains a été constatée lors de la dernière guerre et de l’occupation nazie. La pénurie des choses les plus nécessaires à un ménage et le système des cartes alimentaires étaient alors fort incommodants, contraignants et impopulaires.
L’opération n’était certes pas sans danger. Il fallait jouer de ruse et de discrétion pour collecter dans les bonnes fermes du Ried du vrai beurre odorant, des œufs frais, des poulets dodus, des tranches de lard succulent…. Tous ces produits fermiers, le paysan devait les déclarer, les comptabiliser, les livrer au « Wirtschaftsamt », une sorte de bureau de contrôle du commerce. A la porte cochère de l’exploitation une affiche proclamait :
Hamsterer, entfernt euch vom Hof
Hier wird nichts « hinterum » abgegeben !
(Hamsterer, éloignez-vous de la ferme, ici on ne vend rien « par derrière »)
Mais le patriotisme alsacien ne se sentait pas concerné. Quand un contrôle fouinait dans un village du Ried, cela se signalait de ferme en ferme. Aussitôt on chassait volailles et cochons dans les champs, on cachait les lapins sous les lits, on camouflait, on planquait, on escamotait, on couvrait, on mentait avec assurance, effronterie et ingénuité.
Quant à nos vignerons, ils avaient une excellente monnaie d’échange, tout aussi clandestine : le vin. Zellenberg avait des liens privilégiés avec le village de Heidolsheim, dans le Ried de Marckolsheim, depuis qu’en 1939 notre commune avait hébergé pendant plusieurs semaines des réfugiés de ce lieu, obligés de quitter leurs maisons en raison de la proximité de la frontière de Rhin.
On m’a conté bien des aventures qu’ont vécues les courageuses mères de famille au cours de leurs expéditions. C'est qu'en général c'est à elles qu'incombait l’approvisionnement de leur nichée. Elles étaient aussi moins suspectes et plus douées pour ces opérations périlleuses. Pourtant l’expédition, c’était cinquante kilomètres avec un retour tout en montée et c’est là que les problèmes pouvaient surgir.
« J’avais acquis, entre autres choses, un beau coq vivant, dont on avait entravé les pattes, racontait Brigitte. Il était assis dans sa boîte en carton, sur mon porte-bagage. De temps en temps, il poussait des gloussements de protestation mais ne semblait pas trop désapprouver la promenade. Je pédalais allègrement sur la petite route assez cahoteuse quand un vilain nid de poule vint délivrer mon coq ! Il s’est fortement secoué, en donnant de violents coups d’ailes, s’est détaché et élancé hors de son gîte, pour s’envoler vers le pré qui bordait la route. De frayeur, j’ai failli me retrouver dans le fossé. J’ai posé mon vélo contre un arbre et je me suis mise en chasse ; chaque fois que je croyais saisir ma volaille, elle m’échappait à nouveau.
-Ah, ah ! On va à la chasse ! (en hochdeutsch)
Une grosse voix me fit lever la tête et un frisson parcourut tout mon être. Un homme coiffé d’un képi !
Mais il continua en alsacien :
-N’ayez pas peur, ich bin ke Schwob !
C’était le garde-champêtre d’Elsenheim. Quel soulagement ! Avec son aide, le coq réintégra bientôt sa boîte. Tout s’est bien terminé et le lendemain le bel oiseau fut condamné à la peine capitale.
Les émotions de Jeanne avaient été d’une autre nature. Elle s’était attardée chez les paysans qui n’étaient revenus des champs qu’à la nuit tombante. Elle décida donc de prendre la route nationale à Sélestat ; les petites routes qui serpentent à travers les bocages et les terres noires et humides où flottent des lambeaux de brouillard comme des âmes en peine, ces chemins qui longent des ruisseaux et des étangs lui faisaient peur.
Son sac de voyage bien arrimé par des courroies de cuir sur son porte-bagage contenait, comme à l’ordinaire, une poule grasse prête à cuire, des œufs, du lard, des noix, que sais-je encore… en somme un beau tableau de chasse de hamster.
Aux premières maisons de Sélestat elle fut inquiétée par un besoin pressant. Que faire, dans cet équipage ? Poser son trésor devant un restaurant ? Pas à conseiller. Elle opta pour la gare. La commission devenait urgente. Jeanne entra dans le hall. Pour comble de malchance, un gendarme allemand se tenait au milieu du hall. Alors Jeanne eut une idée : elle posa son vélo contre le mur, à cinq pas de l’agent et alla tout droit vers lui :
-Excusez-moi, auriez vous l’obligeance de surveiller un petit instant mon vélo ; je dois absolument aller là-bas ?
Elle avait dit cela très aimablement en « hochdeutsch », tout en désignant la porte marquée « Damen »
-Mais oui, madame, allez-y tranquillement.
Jamais le gardien de la loi n’aurait eu l’idée qu’on lui faisait garder un butin illicite. Jeanne revint, remercia chaleureusement le militaire, prit son vélo et se remit en route avec une ardeur nouvelle.
Oui, hamstern n’était pas toujours une expédition aisée et sans risque. Mais les femmes sont courageuses sitôt que le bien de leur famille est en jeu. Zellenberg et Heidolsheim furent des villages jumelés avant la lettre.
Le zèle fut même poussé par certains jusqu’à « hamstrer » une fiancée ou un mari !
Marcel Pfister 1975