HISTOIRE (Révolution Française)

Samedi 31 mai 2008

Où comment meurt une République.

D’après la chronique de Jean Becker le plus jeune, datée de 1850-1851, trouvée dans un grenier et remise à Marcel Pfister vers 1960. Elle est presque entièrement écrite en langue allemande alors que l’Alsace est française depuis 1648. Explication :

Usage de la langue allemande en Alsace, après la Révolution française.

  En 1789, les voyageurs français continuent à employer le mot Allemagne pour désigner l'Alsace. Une Alsace dont les habitants acceptent d'être qualifiés d'Allemands, sans que le terme n'ait une connotation négative. C'est à partir de la Révolution Française, en 1793-1794, que la légitimité de la langue allemande en Alsace est mise en cause. Les Alsaciens germanophones sont considérés par certains révolutionnaires comme des alliés des ennemis de la République. Le représentant de la Convention Lacoste avait même proposé de faire guillotiner un quart des Alsaciens et de ne laisser en Alsace que ceux qui avaient participé à la révolution, le reste devait être exproprié et déporté.

De 1800 à 1870, on assiste à une diffusion croissante du français, surtout après 1850. Durant le deuxième Empire, le français tend à devenir la langue dominante dans la haute bourgeoisie. Dans les milieux populaires la connaissance du français s'améliore chez les jeunes par l'école et le service militaire. Toutefois, elle reste très limitée car l'école reste souvent faite en allemand, les maîtres maîtrisant eux-mêmes mal le français et le service militaire n'étant pas généralisé. De plus, l'allemand demeure la langue des Eglises, de la littérature populaire, de la presse, du peuple, du foyer et du sentiment.

(D’après l’Office pour la Langue et la Culture en Alsace – OLCA)


Marcel Pfister a traduit et adapté ce texte dont un extrait photocopié est présenté en page 2. L’usage de la langue allemande est entrecoupé de réflexions en français.

 

 

" On m’appelle Jean Becker, le plus jeune. C’est qu’il y a, à l’heure actuelle, en notre village, trois Jean Becker. Le " vieux " est mon oncle paternel né en 1791. Jean Becker " le jeune " est son fils aîné, donc mon cousin germain, né en 1816. Je suis moi-même ainsi " le plus jeune " étant né en 1826. Notre maison paternelle se situe dans la " Hintergasse " ou rue de derrière, à gauche lorsque vous la remontez, et faisant l’angle du passage qui rejoint la "Vordergasse ", la rue de devant.

 

Aujourd’hui, trois février 1850, notre curé Gilbert Antoine Muller, conscient de l’insécurité des temps actuels, concluait son sermon par des paroles sibyllines, comme il les affectionne : " Priez mes frères, priez, car nous n’avons pas encore franchi le fossé ; nous ne l’avons même pas approché. Vous saurez un jour que je vous ai dit la vérité. " Traumatisés par de telles prémonitions, les gens se réunissent souvent devant la croix de mission pour prier.

L’après-midi du mardi 29 janvier, je me suis rendu chez le charron Jean Irion de Riquewihr, pour qu’il me refasse les pointes émoussées de nos pioches. Le piochage des vignes est bien le plus pénible de nos travaux, et il est bon alors d’avoir des outils impeccables dès le printemps. Après son travail j’ai offert à Jean le charron un verre à l’auberge de l’Etoile, dans la grand-rue. Le gourmet à l’Etoile est logé dans un imposant bâtiment, décoré de magnifiques fenêtres aux encadrements richement sculptés. Dans la grande salle, à notre étonnement, régnait une animation insolite pour un jour de semaine. Autour d’une table plus d’une dizaine de jeunes gens formaient un groupe fasciné par le récit qu’un étranger leur débitait. Le narrateur pouvait avoir de trente cinq à quarante ans, cheveux foncés, en brosse, menton énergique, regard vif quoique anxieux, qui lui faisait à tout moment tourner la tête vers la porte d’entrée. Il était vêtu d’un costume gris-vert, sans insigne particulier. Il parlait le " Hochdeutsch " comme un berlinois, avec un débit rapide et un accent difficile à démêler pour un alsacien. Les jeunes ne se lassaient pas de lui faire répéter plus intelligiblement ses paroles.



J’ai compris qu’il était un officier d’artillerie prussien, et qu’il avait déserté avec un certain nombre de ses hommes pour se joindre aux francs-tireurs badois. Ceux-ci l’avaient nommé colonel. On sait que le pays de Bade était secoué par une révolution et qu’on y avait proclamé la République. Mais la république badoise avait eu une courte vie et notre officier prussien avait dû fuir en France. Il avait cherché refuge dans différentes localités alsaciennes, et c’est ainsi qu’il se trouvait donc à Riquewihr et prenait une chambre à l’Etoile.

Nous étions attablés à proximité du groupe, devant une chope de blanc. A un certain moment je vis les deux frères S. se concerter à l’écart. Leurs mines de conspirateurs, leurs coups d’œil furtifs, leurs chuchotements, cela me parut inquiétant. L’un d’eux quitta la salle. Les jeunes qui entouraient leur héros posaient mille questions sur les évènements et la lutte malheureuse des badois.

Les jours sont courts en janvier et il était temps pour moi de rentrer. Le lendemain j’appris que le fils S. avait envoyé immédiatement, par un domestique, un mot à la gendarmerie de Ribeauvillé. Effectivement les gendarmes étaient arrivés dès quatre heures du matin et avaient emmené l’officier étranger. Si le pauvre homme est livré aux prussiens, on sait le terrible sort qui l’attend. Les jeunes de Riquewihr ont profondément désapprouvé la dénonciation. Plusieurs nuits de suite ils ont organisé un épouvantable charivari devant la maison des judas. C’est qu’à Riquewihr, comme chez nous, on a l’esprit républicain et on regrette l’échec badois.

 

En attendant je constate que dans toutes les communes on distribue des calendriers napoléoniens, en prévision des élections du 10 mars. Il s’agit d’élections complémentaires à l’Assemblée Législative. Cette Assemblée réunie le 25 mai 1849 comportait 180 " rouges " appelés aussi " montagnards " ce qui indisposait fort les bourgeois plutôt royalistes.

A présent donc 21 " rouges " déchus après les manifestations du 13 juin 1849 à Paris, devait être remplacés le 10 mars 1850 par des élections au suffrage universel. Chez nous, dans le Haut-Rhin, furent élus deux " blancs " : Dolfuss et Migeon, et un " rouge " : Kestner.

Non, certes, nous n’avons pas encore franchi le fossé, comme disait monsieur le Curé. En mai nous apprenons que le Président Louis Napoléon Bonaparte a concentré autour de Paris 135000 hommes et 230 canons. Ces forces paraissent sans doute suffisantes pour intimider les démocrates de la capitale. Mais 1852 approche ! Elu pour quatre ans en 1848, c’est le 8 mai 1852 que le mandat du Président de la République Louis Napoléon Bonaparte expire. Patience !

Je me demande s’il est bien normal qu’un homme, fût-il élu Président, puisse disposer à sa guise et pour ses desseins personnels de la jeunesse appelée sous les drapeaux. Ainsi le 9 mars 1850 les conscrits du canton de Kaysersberg ont passé le Conseil de Révision. Zellenberg a présenté quatre garçons : Louis Otter a tiré le n° 105; Aloïs Richert, le n°1 ; Charles Stirn le n° 70 et Philippe Heckly le n° 44. Que d’années de jeunesse sacrifiées !

Voici par exemple que le 23 avril 1850 Jean Schmith rentre définitivement du 10e Léger, où il s’était engagé pour sept ans sans être revenu une seule fois en permission. Il avait tiré le n° 16. Au moins est-il rentré, lui. Dans quel esprit?  Après sept ans dans l’armée, peut-on faire encore un bon vigneron ?

On parle ces jours-ci de cette catastrophe d’Angers qui a secoué tous les Français. Le 3e bataillon du IIe Léger, pendant une manœuvre, a vu 300 de ses hommes se noyer dans le Maine, malgré les efforts des sauveteurs angevins. On comprend l’inquiétude des parents qui voient partir un fils dans l’armée, et le sentiment de révolte des pauvres qui ne peuvent pas, comme les privilégiés de la fortune, acheter un remplaçant.

Ces jours-ci Joseph Hassé est revenu du 1e Régiment de Chasseurs d’Afrique. Il s’était " vendu ", lui, et avait vécu de folles journées de plaisirs, jusqu’à épuisement de son pécule. Ses parents l’en avaient dissuadé vainement. A présent, ceux-ci vivent dans la misère à Guémar, et lui-même est devenu un vagabond. Puisse son exemple servir de leçon à d’autres !

 

La popularité du Président Louis Napoléon n’est pas unanime ni excessive. C’est ce qu’on a bien remarqué lorsqu’il a entrepris son voyage à travers l’Alsace, en août 1850. Comme tant de gens des localités environnantes, je me suis rendu moi aussi à Colmar, ce mardi 20 août. Cette liaison avec Colmar nous est grandement facilitée depuis cinq ans. En 1845 la station de chemin de fer d’Ostheim a été créée, et il suffit de faire une petite promenade à pieds jusqu’à cet endroit. Le spectacle de ces convois de voitures sur rails, traînés par une machine crachant à grand bruit ses fumées, vaut bien ce déplacement. Et le voyage en chemin de fer est moins coûteux et plus confortable qu’en diligence.

Le train présidentiel est arrivé à Colmar à cinq heures trente du soir, dans une gare richement décorée de drapeaux et de guirlandes. Il venait de Mulhouse, où la réception avait été fort peu sympathique, voire même chahutée. Pour cette raison le train avait une demi-heure d’avance. Des salves d’artillerie saluèrent le Président mais la Garde Nationale de Colmar avait manqué l’arrivée et ne put suivre le cortège qu’en débandade. Indignée, la garde démissionna.

Sur le passage de la calèche présidentielle on entendait surtout des cris de " Vive la République ! " qui laissaient le Président impassible, alors qu’une acclamation de " Vive Napoléon ! " lancée par-ci par-là se voyait gratifiée d’un salut et d’un sourire du Prince . Pourtant c’est bien à la République que Louis Napoléon doit son élection. Il portait fièrement l’uniforme d’un général de la Garde Nationale.

Le lendemain à onze heures du matin le président assista à une revue militaire sur le Champ de Mars, ce qui dura jusqu’à une heure moins le quart. Puis il se rendit à la gare.

Là, deux individus, Faustel et Dreyfuss l’attendaient pour le saluer à coups de cailloux. Ils furent aussitôt arrêtés. On apprit que Faustel avait été condamné à vingt jours de prison ; Dreyfuss était relaxé.

Il y a aussi chez nous, au village, des partisans et des adversaires de Louis Napoléon. Pour les premiers il est garant de la sécurité et de l’ordre dans le pays ; pour les autres il représente la fin des libertés et de la République et, qui sait, la guerre comme au temps de son oncle illustre.

Les fêtes officielles doivent toujours ranimer le patriotisme du peuple. L’anniversaire de Louis Napoléon est fêté chaque année vers le 15 août. Au soir du 12 août 1850 il y a à Ribeauvillé, un magnifique feu d’artifice, qu’on peut admirer depuis notre colline. Le 24 février 1851, anniversaire de la Révolution de 1848, il y a des festivités dans toutes les communes : Les cloches carillonnent, le drapeau tricolore est hissé. C’est que le 24 février 1848 le peuple de Paris avait pris les Tuileries. Louis-Philippe a été obligé d’abdiquer. Il faut savoir que Louis Napoléon en veut autant aux royalistes qu’aux " rouges ".

 

L’Assemblée Législative a voté le 31 mai 1850 une modification de la loi électorale, pour restreindre le suffrage universel, car elle craignait une montée des socialistes. Pour être électeur il faut, à présent, être domicilié depuis trois ans dans la commune. Thiers, le chef du parti de l’ordre royaliste, qualifiait de " vagabonds " les ouvriers obligés de changer de domicile pour trouver du travail. Ils sont près de trois millions qui perdent ainsi le droit de vote. On comprend leur aversion à l’égard de cette assemblée à majorité royaliste. Louis Napoléon saura, en temps opportun, profiter de cet état d’esprit.

Le 16 janvier 1851, au son du tambour, on nous fait savoir que la liste électorale pour 1851 est affichée à la mairie. Zellenberg compte maintenant 111 électeurs, pour 448 habitants.

Le dimanche 4 mai, à l’occasion du troisième anniversaire de la proclamation de la république, les cloches carillonnent dès le matin tôt. Il est clair que Louis Napoléon joue la carte de la République contre les Royalistes de l’Assemblée. Il saura de même gagner la sympathie du peuple en s’opposant à la nouvelle loi électorale. Et pourtant nous avons eu l’occasion, le 20 août 1850 à Colmar, de constater que le Prince-Président ne portait guère la République dans son cœur. Je la savais en grand danger, de son fait.

 

Alors donc, le 4 décembre 1851, le bruit court que Louis Napoléon aurait fait un coup d’état et dissous l’Assemblée. Le 5 nous arrrivent effectivement des dépêches télégraphiques datées du 2 décembre qui confirment ces rumeurs. Le Préfet fait afficher que toute réunion est interdite ainsi que tout rassemblement dans les rues, toute distribution de tracts, tout chant de tendance politique, tout cri séditieux…

On apprendra bientôt que les soulèvements du 4 décembre ont coûté près de quatre cents morts à Paris. Par milliers on compte les arrestations.

 

Tout ce mois de décembre 1851 il n’est question que du plébiscite annoncé pour les 20 et 21 du mois, où il faudra donner notre avis par oui ou par non. Si c’est oui, nous avons à nous satisfaire de la proposition ainsi rédigée :

"  Le peuple français veut le maintien de l’autorité de Louis Napoléon Bonaparte et lui délègue les pouvoirs nécessaires pour faire une constitution sur les bases proposées dans sa proclamation du 2 décembre. "

Si c’est non, c’est évidemment le refus de la proposition.

Que ferons-nous, Grand Dieu ! Car Dieu seul mérite notre confiance ; qu’il nous conserve la paix, pour que nous ne connaissions pas les désordres et les atrocités qui se sont vus dans le Midi de la France. 

 

A Zellenberg il y a eu 109 votants, qui tous étaient pour Louis Napoléon, comme je l’avais prévu, car j’avais pronostiqué que le Président aurait plus de 100 voix ici. Cela n’étonnera personne, car le curé Birgy, dans sa messe du matin, avait présenté Monsieur Bonaparte comme l’homme de la Providence Divine, ce qui a fait une forte impression sur ses fidèles.

 

Cependant je vous dirai confidentiellement que moi-même je me suis abstenu : j’aime trop la République.

Pourtant à l’avenir je serai prudent. J’éviterai dans ma chronique toute réflexion politique, car il est dangereux de s’extérioriser.

 

ET VIVE LA REPUBLIQUE QUAND-MEME !

 

Jean Becker, le plus jeune. "

 

 

 

 

Traduction et adaptation par Marcel Pfister 1974

 

Par Jean Marie PFISTER
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Jeudi 8 mai 2008

Ou la Révolution Française vue d’ici

 

" François Antoine Muller, avec sa femme Eudokia Anna Tichkeva Russienne, venant ensemble de Moscou. Anno 1785 "

 

C’est la carte de visite de F. A. Muller, sur la maison cossue qu’il a fait construire à son retour de Moscou. Né à Zellenberg en 1737, il était allé trouver fortune et épouse au pays de la grande Catherine, en exerçant ses talents de perruquier.

Le même François Antoine Muller s’était déjà taillé une belle popularité chez nous en 1786, par sa participation très active et déterminante à la révolte du village contre le sergent recruteur Ottinger, contre sa kermesse (Kilbe) et contre son activité au service du prince Maximilien. (voir " la kilbe de 1786 ")

C’est donc lui qui va nous faire revivre les débuts de cette période agitée que fut la Révolution Française, tels que notre village les a vécus.

 

1/ Mécontentements.

 

J’aurais pu couler des jours calmes et heureux avec mon épouse Eudokia, dans cette maison spacieuse et confortable. Sans voisins immédiats, on y jouit d’une vue splendide vers l’est, sur la plaine d’Alsace et vers l’ouest, sur la chaîne vosgienne.

Une belle rente constituée par mon travail en Russie de la Grande Catherine et par la belle dot de mon épouse de noblesse terrienne, nous permettait d’envisager sans soucis le second demi-siècle de mon âge.

J’ai toujours aimé l’aventure et c’est bien cela qui m’avait causé quelques émotions dans l’affaire de la kilbe de 1786. C’était le début d’un enchaînement de circonstances qui me plongèrent dans des activités politiques.

En ces dernières décades du siècle nous sommes entrés dans une période singulièrement agitée, où chaque mois, chaque semaine apporte des bouleversements inattendus, imprévisibles, à tel point qu’on parle souvent de révolution. Il règne effectivement un grand malaise dans tout le pays et le peuple excédé passe facilement à l’action violente, comme cela s’est fait chez nous en 1786.

Le vigneron est fort mécontent : malgré les belles vendanges constatées depuis 1778, son revenu baisse par suite de spéculations et de méventes. En 1788 encore nous notons une récolte pléthorique, mais sans joie, puisque les négociants en profitent pour faire baisser les prix. Et voici qu’en 1789, de fortes gelées ont tout détruit : c’est la catastrophe. Pour payer les impôts, dîmes, corvées et autres charges, nos vignerons s’endettent auprès des juifs de Ribeauvillé, les deux frères Abraham et Isaac Wormser, au point de ne plus pouvoir trouver les 15% d’intérêts qu’on leur réclame.

Les laboureurs de la plaine ne sont pas plus heureux. Lorsque les récoltes sont bonnes, elles ne profitent qu’aux blatiers, qui font baisser honteusement les prix offerts.

Nous pourrions livrer nos excédents aux régions voisines mais les droits perçus pour y entrer sont exorbitants.

Et voici que les moissons de 1788 et 1789 sont franchement mauvaises à cause des pluies interminables, des orages violents, des inondations désastreuses et des gels prolongés en hiver. On se met alors à piller les greniers des abbayes et les convois de grains et de farine. Dès 1788 le pain est rationné en ville.

Le peuple constate que les riches bourgeois, la noblesse, le haut-clergé, les abbayes, se rassasient aux dépens du paysan qui s’endette pour payer ses impôts. Le régime féodal est la cause des malheurs du peuple.

Notre prévôt Michel Stirn sent s’étioler toute considération due à son rang. La jeunesse se permet de le croiser sans le saluer, sans se découvrir, sans lui adresser ce salut déférent qui lui revient de droit.

Afin d’être au courant de ce qui se passe dans le pays, je me rends souvent en char-à-bancs, avec mon épouse, à Colmar chez des amis négociants. J’ai appris qu’une Assemblée Provinciale s’est réunie le 18 août 1787 à Strasbourg. Mais des ordres, des ordonnances et des lois, nous en sommes gavés jusqu’à ne plus savoir où donner de la tête.

Je fus très surpris de voir un jour de la mi-mars 1789, le brave Schultheiss Michel Stirn se présenter à ma porte. Je le reçus fort courtoisement. Il me dit à peu près ceci :

 

-Monsieur Muller, vous avez la considération de la population et l’expérience que vous ont donnée vos voyages. J’ai pensé qu’il était opportun de vous mettre au courant des évènements qui semblent se préparer en France. Le district de Colmar me transmet toutes sortes de papiers, de notices, de règlements … Je serais bien content si vous vouliez bien les examiner. Voyez-vous, il y a des mesures à prendre, des réunions à organiser….

2/ Doléances

 

Nous avons bavardé une heure encore devant un verre de riesling, puis le prévôt, me laissant ses papiers officiels, convint avec moi d’un rendez-vous chez lui, avec ses jurés. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés le samedi 28 mars chez le Schultheiss. Par décret du 24 janvier 1789 le Roi avait convoqué les Etats Généraux pour le mois de mai prochain. Notre district de Colmar-Sélestat nommait deux membres de la noblesse : Victor de Broglie et le Baron de Flaxlanden ; deux membres du clergé : l’Abbé de Murbach et le Curé Pinelle ; et trois membres du Tiers-Etat : Reubell, avocat à Colmar, Kauffmann et Hermann.

Quant à nous, il nous fallait convoquer les bourgeois pour la rédaction de notre " cahier de doléances ". Il fallait y noter tout ce qui, à notre avis, devait être changé. Nous ne nous faisons pas d’illusions, mais c’est déjà un soulagement de pouvoir exprimer ce qu’il fallait subir et taire jusqu’à ce jour.

Une liste des " bourgeois actifs ", Français âgés d’au moins 25 ans, domiciliés à Zellenberg et inscrits au rôle des impositions a été établie. On les convoqua dans la salle d’école. Le Schultheiss pria instamment les hommes présents de veiller à ce qu’on ne manquât pas de respect envers sa majesté le Roy Louis XVI et le sérénissime Prince Maximilien-Joseph. Les évènements de 1786 avaient vraiment échaudé notre Prévôt.

A Riquewihr on rédigea le cahier de doléances dès la fin mars. Les vignerons y notèrent leurs soucis concernant l’extension du vignoble vers la plaine, où on ferait mieux de semer du blé. On n’était pas pressé chez nous d’organiser la séance : dans l’indécision, on ajournait.

Enfin on décida de réunir les " citoyens actifs " le 29 juin 1789. Les gens affluèrent, par curiosité surtout. Un sentiment secret de revanche faisait sourire tous ces braves bourgeois dont certains pensaient avoir provoqué la Révolution Française par leur action de 1786.

Ayant demandé le silence, Michel Stirn, le Schultheiss expliqua le but de la réunion. Il leur apprit qu’une Assemblée Nationale était réunie à Versailles et qu’il s’y préparait d’importants changements pour tout le pays. Il leur lut la lettre du Roy qui disait : " Je souhaite connaître les doléances de mon peuple de manière que par une mutuelle confiance et un amour réciproque entre le souverain et ses sujets… les abus de tous genres soient réformés et prévenus par de bons et solides moyens… "

Il y eut de frénétiques applaudissements et des " vive le Roy " très spontanés et sincères. Le peuple français aime son roi et, face aux injustices féodales, répète : " Ah si notre bon Roy le savait ! "

Donc, cette fois, il saura.

Je demandai la parole : " Oui mes amis, le roi sait aujourd’hui que les choses vont très mal en France. Le pays est gravement endetté. Les paysans sont mécontents. Nos impôts grimpent. Le blé est mal payé aux laboureurs et le vin se vend mal, vous le savez bien. La vendange de cette année sera telle que les juifs de Ribeauvillé viendront saisir nos vaches et nos chevaux. C’est la noblesse qui est cause de tous nos maux : gens inutiles et paresseux, parasites qui ne paient pas d’impôts au roi.

  •  

  • Muller ! cette fois vous allez trop loin, coupa le Schultheiss. Vous manquez de respect envers notre seigneur, le Prince Maximilien-Joseph !
  •  

     

  • Voyons monsieur le prévôt, les dîmes qu’on nous prélève étaient destinées à l’entretien des églises et au soulagement des pauvres. Mais ces messieurs du Haut-Clergé, se disputent les sommes pour entretenir leur oisiveté de courtisans. Eh! bien, je propose que soient supprimés tous les impôts et toutes les corvées. Ceux qui sont d’accord parmi vous lèvent la main. "
  •  

Dans la salle on était unanime. Mais les jurés regardaient anxieusement leur prévôt et certains levaient la main en hésitant car le prévôt restait de bois. Je continuai :

  •  

  • Jusqu’à ce jour, la seigneurie a nommé les préposés de la ville. Les bourgeois demandent qu’à l’avenir les autorités communales soient élues parmi eux. D’accord ?
  •  

Même unanimité bruyante dans la salle. Protestation du Schultheiss qui se voyait mis en cause.

  •  

  • J’ajoute : la kilbe ne doit plus dépendre de la seigneurie mais de l’autorité communale.
  •  

Bruyants applaudissements.

  •  

  • Par ailleurs, tous nos droits et privilèges de bourgeois libres doivent être maintenus. 
  •  

Et on discuta et on proposa. On ajouta encore bien des articles. Le prévôt et ses jurés se retirèrent d’abord. Quelques vignerons apportèrent du vin et on célébra dignement une si importante journée.

Deux jours plus tard, en char-à-banc, accompagné du juré Jean Adam Roeckel, j’ai porté notre cahier de doléances à l’Hôtel de Ville de Colmar. Là, les élus du district de Colmar ont réuni tous ces vœux et doléances en un seul cahier qu’ils ont emporté à Versailles, à l’Assemblée Nationale.

 

 

3/ Bouleversements.

 

Je ne crois pas que notre cahier, pas plus que les pétitions des autres villages, aient été étudiés attentivement par nos députés, d’autant plus qu’ils venaient un peu tard. Celui de Bennwihr par exemple n’a été rédigé que le 6 août 1789 ; les villes avaient fait entendre leurs voix bien plus tôt : dès le 4 avril pour Strasbourg et fin mars pour Colmar.

Il ne fallait s’en formaliser car les évènements se précipitaient à tel point que les changements décidés par l’Assemblée Nationale dépassèrent en bien des points les doléances du peuple.

Le 14 décembre 1789 vinrent les décrets pour la mise en place des nouvelles municipalités. En même temps l’Alsace fut divisée en deux départements avec Strasbourg et Colmar comme capitales, puisque Mulhouse était encore ville suisse.

A Zellenberg il fallut donc établir la liste des " citoyens actifs " qui seuls avaient le droit de voter. Pour être citoyen actif il faut être français majeur de 25 ans accomplis, domicilié dans la commune et payer une contribution directe. Enfin, il fallait n’être point dans l’état de domesticité, c’est à dire de serviteur à gage.

Pour notre commune, comptant moins de 500 âmes, les membres du corps municipal devaient être au nombre de trois, y compris le Maire. Les électeurs choisiront en plus six notables qui formeront le conseil général de la commune, avec les membres du corps municipal. Tous les élus seront nommés pour deux ans. Le maire, qui reste deux ans en fonction, pourra être réélu pour deux ans, mais non trois fois de suite.

 

Nous avons fixé nos élections au dimanche 28 février. Les citoyens actifs se sont réunis en assemblée électorale dans la salle commune dans l’après-midi à trois heures. C’est encore Michel Stirn qui a présidé la réunion, assisté de ses jurés. Une urne, que le menuisier Jean Stirn avait confectionnée pour la circonstance, était disposée devant le jury sur la table.

 

On procéda d’abord à l’élection du maire. Les candidats étaient Michel Stirn, Jean Becker, Jean Wernier et moi-même. A l’appel de leur nom, les électeurs ont introduit leur bulletin dans l’urne. Après dépouillement, j’ai été nommé maire avec une très forte majorité. La salle a applaudi chaleureusement à la proclamation du résultat. Nous avons continué par l’élection des deux assesseurs qui furent Jean –Michel Stirn et M. Geiger. Enfin les six notables furent présentés sur une liste unique ; comme les bourgeois n’avaient pas composé de seconde liste, cette élection se fit également sans problème. Dans l’incertitude de ce que réservaient les bouleversements en cours, les bourgeois préféraient s’abstenir de se présenter.


4/ Le nouveau Maire.

 

Après la publication des résultats, il a fallu que les membres du corps municipal prêtent le serment de " maintenir de tous leurs pouvoirs la constitution du Royaume, d’être fidèles à la Nation, à la loi et au Roi, et de bien remplir leurs fonctions. "

Tout cela se passa sans incidents et se termina joyeusement par quelques bons verres de vin.

J’ai bien appris depuis ce jour ce que coûte l’honneur d’être, par ces temps incertains, le Maire d’une commune. J’ai installé chez moi, au premier, mon bureau pour y classer toute la paperasse, celle d'abord que me remit Michel Stirn, avec un visible soulagement, en me souhaitant bien du plaisir ; celle ensuite qui continuait d’affluer du district de Colmar.

Le décret du 14 décembre 1789 énonçait tous les devoirs du Maire.

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  • Art 49. Les corps municipaux auront deux espèces de fonctions à remplir : les unes propres au pouvoir municipal, les autres propres à l’administration générale de l’Etat.
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  • Art 50. Les fonctions propres au pouvoir municipal sont : régir les biens et revenus communs des villes, bourgs, paroisses et communautés… ; diriger et faire exécuter les travaux publics qui sont à la charge de la communauté ; administrer les établissements qui appartiennent à la commune ; faire jouir les habitants d’une bonne police, de la salubrité, de la sûreté et de la tranquillité dans les rues, lieux et édifices publics…
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5/ Les biens du clergé

 

L’Assemblée de Versailles avait, le 2 novembre 1789 mis les biens du Clergé "  à la disposition de la Nation. " Ce qui signifiait que les propriétés de l’Eglise, presbytère, vignes, cour dîmière, … devaient être vendues aux enchères publiques et que le curé serait logé par la commune.

Mais tout comme mon prédécesseur Michel Stirn, j’ai décidé de ne jamais précipiter les choses et de me concerter avec les communes environnantes. D’ailleurs, dans toute l’Alsace on était du même avis, si bien qu’un décret du 17 octobre 1790 ordonna l’exécution de la loi " en Alsace comme partout ailleurs. Tous les décrets qui venaient de l’assemblée ces années là reflétaient un esprit nettement anti-religieux.

Les autorités religieuses, et en particulier le Cardinal de Rohan protestèrent énergiquement contre toutes ces mesures et menaçaient d’excommunication les acquéreurs des biens ecclésiastiques. De son côté mon épouse venue de la sainte Russie, me dissuadait impérativement d’entreprendre quoi que ce soit contre l’Eglise et ses biens.

Au début de 1791 on nous réitéra l’ordre de demander au Curé le serment civique imposé par le décret de 1790. Comme chacun s’y attendait, notre brave curé Herrenberger le refusa nettement, et nous avons décidé de fermer l’œil là-dessus. La lutte contre l’Eglise prenant un tour de plus en plus violent, notre Curé Ulrich Herrenberger vint me trouver un soir de l’été 1791 et m’annonça qu’il allait émigrer, comme beaucoup de ses collègues, pour ne plus me causer d’ennuis, car tôt ou tard j’aurais à rendre compte à son sujet.

Il ne me dit rien sur son lieu de refuge. En chaire, le dimanche 9 août 1791 il fit ses adieux aux paroissiens, leur disant qu’il partait en voyage pour un certain temps. Le curé Jean Martin Schneider de Riquewihr avait également refusé le serment civique et quitta sa paroisse le 13 août, probablement avec lui.

Le 21 août 1791 on nous gratifia d’un nouveau curé, Joseph Dessier qui, lui, se déclara prêt à jurer fidélité à la constitution. Et voici le procès verbal du serment civique du curé :

" Aujourd’hui, à la date du 9 octobre 1791 nous, Maire et Municipalité réunie de Zellenberg, déclarons que Joseph Dessier, curé constitutionnel du lieu, a prêté le serment prescrit en notre maison commune en présence de la municipalité réunie, d’être fidèle à la nation, de maintenir de toutes ses forces la liberté et l’égalité ou de mourir à son poste en les défendant. "

J’ajoute que la bonne volonté du Curé Dessier et le sérieux avec lequel il a exercé ses fonctions, nous ont évité bien des ennuis, dans la paroisse et vis à vis des autorités administratives.

Comme tous les biens ecclésiastiques étaient "  mis à la disposition de la Nation " il fallut faire l’inventaire de l’église. Voici un extrait du procès verbal :

" Aujourd’hui, 21 octobre 1792, le maire et la municipalité ont nommé 2 commissaires : André Sattler et Mathieu Rustenholtz, qui ont opéré une perquisition dans l’église de la localité et ont constaté s’y trouver :

deux calices, un ostensoir et un ciboire que la loi a déjà autorisés ; à part cela il n’y a rien en argent ou en or dans notre église paroissiale ; mais nous avons grand besoin dans notre église en ornements, en linge d’autel, bannières et orgues et autres nécessités semblables. En plus notre église a très peu de revenus qui lui reviennent de quelques parcelles de terre... "

6/ Les émigrés

 

Il y avait également la question des émigrés, dont les biens devaient être confisqués au profit de l’Etat. Interrogés au sujet d’éventuels émigrés de la commune, nous avons répondu :

" Aujourd’hui, 20 mai 1792, il a été examiné par l’assemblée municipale les biens des émigrés qui pourraient se trouver dans la banlieue de Zellenberg. Nous n’avons pas connaissance de tels biens, sinon d’un certain Conseiller Ratius qui, comme nous croyons savoir, est au service du Prince Max, si donc il est à considérer comme émigré, il possède effectivement divers biens en notre banlieue. "

On nous fit savoir que le curé Herrenberger aussi était à considérer comme émigré. Ses biens, prés et champs, furent confisqués comme domaine national.

Quant au Prince Maximilien Joseph, on sait qu’il a émigré vers ses possessions allemandes, car il avait en autres titres, ceux de Duc de Bavière, de Prince Palatin du Rhin… Dès le 8 août 1789 la famille du Prince avait émigré à Deux-Ponts puis à Mannheim. Le Prince lui-même était encore resté dans son hôtel à Strasbourg. En 1790 il fit transporter ses archives de Ribeauvillé à Strasbourg. En juillet 1791, peu de jours après l’arrestation du Roi Louis XVI à Varennes, Maximilien Joseph quitta précipitamment Strasbourg de nuit et traversa le Rhin en canot.

En effet, ce soir là, un de ses soldats du Royal Alsace, fidèle à son Prince et Colonel, vint le prévenir qu’on allait l’arrêter la nuit même, et qu’il devait donc au plus vite quitter la ville. Le Prince se déguisa en paysan et quitta l’hôtel des Deux Ponts par une porte dérobée avec son fidèle compagnon. Tous deux sortirent sans incident par la porte des pêcheurs. Ils trouvèrent une hutte de pêcheur dont le propriétaire était connu du soldat. Pour quelques pièces d’or le pêcheur les conduisit de l’autre côté du Rhin.

Son hôtel de Strasbourg, les châteaux de Bischwiller, de Ribeaupierre, de Zellenberg et tous les biens de la famille furent mis en vente comme biens nationaux.

Il est vrai que notre château de Zellenberg n’est plus qu’une ruine que les glissements de terrain et le manque d’entretien condamnaient de toutes façons. Les enchères se sont faites à Ribeauvillé ; c’est un bourgeois de cette ville, Christophe Bott qui l’a acheté et l’a démantelé en vendant les pierres de taille et les moellons.

 

 

7/ La chapelle St Maximin

 

Nous avons pu faire profiter notre église d’une vente de biens nationaux. Le 29 avril 1792 la chapelle St Maximin de Guémar a été mise en adjudication. Comme l’acquéreur, Joseph Umbdenstock de Guémar se voyait dans l’obligation de démolir cette chapelle, nous avons entrepris des démarches pour obtenir les autels latéraux pour notre église paroissiale. C’est que nous n’avions jusqu’à ce jour que les autels vermoulus transférés depuis la chapelle St Michel. (l’ancienne chapelle du château)

Le Directoire du District de Colmar répondit : "  Le Directoire autorise la commune de Zellenberg à faire enlever à ses frais les deux autels collatéraux de la Chapelle St Maximin de Guémar, à charge de les enlever et faire poser à ses frais dans l’église paroissiale de Zellenberg avec la plus grande économie. "

Ces tableaux venaient à peine d’y être posés, en 1787 ; les autels étaient donc tout neufs. Voilà des biens nationaux bien employés. L’un de ces tableaux, celui dit du Sacré Cœur, représente la Reine de France, épouse de Louis XV, Marie Leczinska, en prière ; les révolutionnaires, heureusement, ne le savaient pas.

 


8/ La fin du mandat de maire

 

Dans le chambardement général, même notre calendrier est renversé. Notre curé Dessier, fonctionnaire chargé de recevoir les actes d’état civil, et qui jusqu’en 1792 les avait rédigés en latin, tout comme son prédécesseur Herrenberger, a noté en clôture du registre de 1792 :

"  ce jour d’hui, le 9 septembre (en réalité décembre) 1792, l’anne premier de la Républick Enconséquence de la loy du 20 7bre 1792 N.1821 le présent registre a été ce jour d’hui clos et arretté par Nous François Antoine Muller et Jean-Michel Stirn et Jean-Adam Roekel procureur de la commune de la ville de Zellenberg au dit lieu le 9 décembre 1792 l’an premier de la République Françoise . "

Relevons que notre curé possédait sans doute mieux le latin que le français.

Les registres suivants sont donc rédigés en français.

 

Heureusement pour moi, mon mandat de Maire va vers sa fin puisque les nouvelles élections sont fixées au quatorze décembre 1792. Les gens sont de plus en plus excités, de plus en plus énervés par les incertitudes des lendemains. Les uns déplorent les inégalités des hommes lors des élections, où les riches continuent à avoir seuls la parole. Pour être électeur il faut payer une contribution de la valeur de trois journées de travail, pour être électeur au second degré, posséder un revenu égal à la valeur de 150 à 200 journées de travail et pour être éligible il faut payer 52 livres d’impôts.

D’autres s’indignent de la lutte engagée contre l’Eglise Catholique et les prêtres. Les Pasteurs ne sont pas inquiétés, ni dans leur fonction ni dans leurs biens. Les Protestants alors ne se font pas de cas de conscience pour acheter les biens nationaux provenant de notre Eglise. Certaines de nos bourgeoises n’osent plus assister aux offices religieux, notre Curé étant un " Prêtre jureur " comme on dit.

Il y a une crainte nouvelle : l’Assemblée a déclaré la guerre à l’Autriche au mois d’avril 1792 et l’invasion nous menace. On parle de mobilisation, de conscription, de Patrie en danger ! On commence par lever des volontaires . Comme l’enthousiasme n’est pas délirant, on peut craindre le pire pour nos jeunes célibataires. Le 2 septembre 1792 l’Assemblée Législative prévient que "  tous ceux qui refuseraient de servir personnellement seront déclarés infâmes traîtres à la Patrie et dignes de la peine de mort. "

Il y a aussi la question du partage des " communaux ", ces terres indivises ouvertes à la pâture du bétail et qui sont en général des friches mal entretenues. Plusieurs communes ont sollicité le partage de ces terres entre les habitants, pour qu’elles soient mieux rentabilisées. Mais les riches qui ont du bétail, sont contre ces partages. Encore une cause de dissension.

Pour chacune de ces raisons le Maire finit par être un bouc émissaire qu’il faut abattre ! Je n’exagère pas !

Le 22 mai 1792, entre minuit et une heure du matin on a voulu me tuer. Mais oui, deux balles de fusil ont été tirées à travers mes volets et mes fenêtres du rez-de-chaussée, vers le lit où nous reposions, mon épouse et moi-même. J’ai aussitôt fait venir pour constat Jean Adam Roekel, Jean-Michel Stirn et M. Geiger, membres de la Municipalité. Nous avons effectivement retrouvé deux balles de plomb dans notre matelas !

Dans l’émotion du moment nous avons décidé de donner nos démissions. Cependant, après discussion et réflexion, et pour nous réserver la possibilité de mener notre enquête, nous avons convenu, le lendemain, de patienter jusqu’aux nouvelles élections de décembre.

 

9/ Nouvelles élections

 

Le 14 décembre 1792 on renouvela la Municipalité. Les citoyens actifs, comme pour les premières élections, se sont réunis dans la salle du Conseil. D’entrée j’ai précisé que je n’étais plus candidat, ce que fit également Jean –Adam Roeckel. Furent donc élus : Jean Becker, Maire ; Jean-Michel Stirn, Procureur ; Jean Wernier et Laurent Rudolf, assesseurs ; Joseph Dessier, agent municipal pour recevoir les actes d’Etat Civil.

Je leur souhaite bien du plaisir, et beaucoup de prudence !

 

 

10/ Réflexions sur un mandat !

 

Ces deux années passées au service de la révolution bien plus que de la commune, m’ont permis de faire sur mes concitoyens des observations intéressantes. Tout d’abord, il est notoire que celui qui assume des fonctions administratives, serait-ce avec le sentiment et la volonté de rendre service à ses administrés, n’a pas à attendre d’eux de la reconnaissance. Il sera en toutes occasions, le bouc-émissaire disponible pour porter les rancunes et les griefs que suscite une administration hors de portée du peuple.

L’expérience de ces débuts révolutionnaires me fait craindre que chaque fois qu’une autorité s’effondre, fût-elle royale ou religieuse, tyrannique ou débonnaire, toute autorité s’en trouve malade. Les velléités de désobéissance sont contagieuses.

Les bouleversements dont est victime l’Eglise Catholique Française ont trouvé le peuple désemparé. La conviction religieuse des gens modestes n’est pas faite de théologie savante, mais tient de la tradition et de l’éducation. Elle reste liée à la présence active de son Curé. L’action anti-cléricale de l’Assemblée a donc profondément perturbé les paroisses.

Ainsi voit-on des gens, des femmes surtout, bouder les offices du Curé Constitutionnel Dessier et se réunir vers le soir à l’église pour un chapelet et quelques cantiques. D’autres par contre ne se formalisent pas et fréquentent les offices du "  Prêtre jureur " comme s’il ne s’était rien passé.

Certes, chez nous comme ailleurs, il est des individus qui ont mal digéré d’anciennes rancunes pour des affaires de dîme ou d’enfants adultérins, et qui croient trouver à présent l’occasion de baver leur fiel contre l’Eglise affaiblie. La réprobation générale les condamne et, en définitive, notre paroisse reprend peu à peu son allure d’antan. "

 

 

 

Marcel Pfister 1982

Par Jean Marie PFISTER
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Dimanche 13 avril 2008

La kilbe du 4 juillet 1786

 

 

Prologue

 

Un village est un être vivant : il naît, grandit, se développe en traversant des crises de croissance.

Zellenberg est né au flanc d’un coteau et son berceau était décoré de sarments de vignes. Il semble bien que des moines bénédictins venus du monastère de Luxeuil au IXe siècle baptisèrent cet enfant, qui n’avait alors pour tout domaine qu’une petite église sise à l’emplacement du cimetière actuel, et un modeste ermitage, une " cella ".

Quelques siècles plus tard, mais que sont les siècles pour un village, l’enfant avait vu son domaine s’agrandir de plusieurs cours ou fermes, des " casa dominica cum granica " dont s’occupaient alors les bénédictins de Marmoutiers et, après eux, les bénédictins d’Erstein et enfin, au XVIe siècle, le chapitre des nobles Chanoines de la cathédrale de Strasbourg.

Ainsi donc Zellenberg eut de pieux éducateurs dans son enfance, ce qui explique que le village est resté catholique au milieu de localités protestantes. Ces doctes personnages avaient confié sa protection aux sires de Horbourg, qui le dotèrent dès 1252 d’un manteau de murailles agrémenté d’un château fort.

Lorsque s’éteignit la maison de Horbourg, au milieu du XIVe siècle, les sires de Ribeaupierre prirent leur succession.

Peu à peu Zellenberg s’installa complètement sur la colline, à l’abri de ses murailles. Au XVe siècle le village du bas, " das nidere dorff Zellenberg " se réduisit bientôt à la seule église paroissiale. Celle-ci dut d’ailleurs être sérieusement restaurée après la guerre de Trente Ans. On préféra alors abriter le culte dans la chapelle St Michel du château.

L’enfance de ce village fut donc marquée d’évènements divers; nos princes nous valurent tantôt de belles festivités, mais plus souvent de dures épreuves pendant de nombreux conflits armés où la ville et le château subirent les affres des sièges.

Alors, lorsqu’on sent monter la sève de l’adolescence, on ne s’accommode plus des brimades, des obligations, des redevances et des interdits. Les jeunes de tous les temps savent cela. Un besoin d’émancipation, de libération de toute contrainte suscite des conflits d’insubordination, des atmosphères de fronde et de rebellions. C’est la première crise de croissance, celle de l’adolescence.

On était alors au XVIIIe siècle. Un vent de changement soufflait sur tout le pays. Partout on se mettait à secouer le joug de l’ancien régime, avec les privilèges et les droits féodaux des nobles, avec les charges fiscales qu’imposaient le roi, la noblesse et l’église, avec les mille entraves aux libertés humaines.

Dans tout le pays des frictions, des craquements, des sabotages, des résistances plus ou moins passives présageaient la tempête. De plus en plus on braconnait le gibier et les poissons, on coupait les arbres, on désertait les corvées.

Le corset de nos murailles était devenu gênant et d’ailleurs dérisoire, si bien qu’en 1760 on bâtit la nouvelle église hors des murs. Et en 1785 François Antoine Muller, revenant de Moscou, érigea un manoir à l’écart de la vieille ville, près de la fontaine à balancier. Alors, pourquoi encore se formaliser d’anciennes coutumes et de privilèges désuets. On transforma les fossés de la ville (propriété seigneuriale) en potagers. On perça les murailles de portes; et tout cela sans se soucier de requêtes ou d’autorisations en due forme. Le bailli s’énerva en vain. L’autorité " parentale " devenait bien fragile. Pour sauver les apparences, on rédigea par la suite quelques baux emphytéotiques. Certains bourgeois, dont les maisons se trouvaient à peu de distance du mur d’enceinte, agrandirent leurs logements jusqu’à ces murailles et y appuyèrent des chevrons, élargissant ainsi les combles. D’ailleurs à la fin du siècle la grande Révolution vint entériner toutes ces actions, et le château lui-même, dernier vestige de la puissance " paternelle " fut démantelé.

Notons qu’en 1786, trois ans donc avant la Révolution Française, les habitants de Zellenberg firent leur propre petite révolution. C’est surtout aux jeunes qu’il convient d’attribuer l’honneur de ce soulèvement pour les libertés, pour s’opposer aux droits féodaux, pour se défaire en particulier du honteux racolage, ce symbole du régime.

Le racolage: Avant l’établissement de la conscription, l’armée du roi se recrutait par voie d’engagements. Depuis le règne de Louis XIV l’engagement devait, en principe, être volontaire. Mais en fait, il résultait en général de moyens déloyaux et rusés, abusant de la crédulité des pauvres.

Les faits racontés dans le récit qui suit sont réels, historiques. Les personnages ont vécu ; leur état civil se retrouve dans les registres paroissiaux de la commune et leurs noms dans les procès-verbaux établis sur cette affaire. (pièces déposées aux archives départementales du Haut-Rhin)

 1/ Les corvées

-Ouf, il fait déjà bien chaud, et il n’est que six heures.

-Vas-y doucement. J’arrive à peine à te suivre. Tu sais, je ne veux pas me tuer pour le prince !

Ils étaient trois robustes jeunes paysans, à abattre par larges andains le grand pré de la " Greff ", propriété seigneuriale. A cette époque, en 1786, chaque homme de Zellenberg devait annuellement deux journées de corvée à la seigneurie. C’était une vieille coutume et le " Rotbuch " de 1490 spécifiait : un jour pour piocher les vignes, et un jour pour les sarcler. Philippe, Frédéric et Antoine avaient accepté de bon gré de prendre la faux plutôt que la pioche, lorsque le bailli Lichtenberger les en avait priés. D’autres, d’ailleurs, réglaient cette obligation féodale en espèces.

Le pré s’allongeait dans ce thalweg où court un petit ruisseau caché dans les aubépines et les saules. Ici stagnent les brouillards matinaux ; c’est pourquoi la vigne évite ces fonds menacés par les gelées printanières. Le soleil émergeait de derrière les monts de la forêt noire et dorait les pentes vosgiennes de ses chaudes couleurs. Vers le midi, comme un galion voguant sur la houle de nos collines vertes de vignoble, avec en gaillard d’avant son château médiéval, notre petite ville sur son promontoire dominait son domaine comme un petit Carcassonne alsacien, ceint de murailles et de tours. C’est ainsi que les graveurs bâlois, du nom de Merian, l’ont admirablement dessinée pour la postérité.

Quant au " Prince ", son Altesse Sérénissime, monsieur le Prince Maximilien Joseph des Deux-Ponts, Prince Palatin du Rhin, Duc de Bavière, Comte de Ribeaupierre et de Hohenack, Brigadier des Armées de sa Majesté très Chrétienne, Mestre-de Camp propriétaire du Régiment d’Alsace, etc…., il résidait le plus souvent dans son hôtel de Strasbourg ou dans ses châteaux de Bischwiller ou des Deux-Ponts, plus rarement à Ribeauvillé, et seulement par courtes apparitions à Zellenberg.


Le soleil matinal de juin allumait déjà les gouttelettes de rosée sur les herbes en pleine floraison et le rythme régulier des trois faux avait repris sa cadence. On parlait peu, si ce n’est pendant la petite pause, au bout du champ. Alors les lames chantaient sous les caresses de la pierre; et aussitôt le ballet reprenait ;

-Tiens, la Suzanne amène le casse-croûte !

-Eh oui, il est sept heures au clocher.

-Dépêchez-vous, les garçons. Pour chacun deux œufs durs, du pain, de la piquette. Et bon appétit !

-Merci Suzanne. C’est à la cuisine du château que tu as eu tout ça ?

-Mais naturellement. Et je vous ai bien servis ; Vous ne pouvez pas vous plaindre.

Le château fournissait repas et boisson aux hommes de corvée. En saison froide, c’était plutôt une soupe épaisse de farine grillée.

Les hommes épluchaient consciencieusement leurs œufs, et se passaient le tonnelet (le loyala) de trois à quatre pots.(Le pot valait environ un litre et demi)

-Alors, ma petite Suzy, on te fait travailler dur au château ?

C’est Antoine Rudolf qui exprimait ainsi une sympathie particulière pour la jolie Suzanne, que le bailli Georges Lichtenberger avait prise à son service. Elle ne rechignait pas à l’ouvrage.

-Oh, pas plus que je n’en faisais à la maison : le ménage, la cuisine. Le vieux Mathis s’occupe du reste, de la basse-cour, de l’écurie…

-Tu sais, il n’est pas très beau, ton château. Chaque tempête démolit un peu plus ses murailles ; et le sol bouge ! (La colline est sujette aux glissements de terrains.) On ne répare plus rien !

-Mais l’habitation est encore bonne! Les murs, les tours, pourquoi les réparer, ils ne servent plus à rien !

-Oui, tout ça c’est le passé qui s’écroule! ajouta Philippe. Et ce n’est pas dommage. Mais ce qui tient bon, c’est nos impôts, nos dîmes, nos corvées. Personne n’ose ouvrir le bec ! Nos grands-parents, nos parents se sont toujours laissé tondre comme des moutons. Moi, ça me met en boule ! Antoine, tu ne crois pas, toi, que la jeunesse d’aujourd’hui n’a plus cette mentalité-là ?

-Là je suis bien d’accord. Mais ce n’est pas encore nous qui allons y changer grand chose; que pouvons-nous faire, sinon serrer nos poings dans nos poches ?

-Ca dépend ! ça dépend ! Laisse venir l’occasion ! intervint Frédéric.

-L’occasion ?…. Regarde, elle vient par le chemin de Ribeauvillé. Va donc t’y frotter !

L’occasion dont parlait Antoine, débouchait au sommet de la côte sous la forme d’un groupe de cinq cavaliers.

 

En 1252 Walter III de Horbourg construisit le château et fortifia l’agglomération de Zellenberg qui pouvait donc prétendre au nom de ville. L’évêque de Strasbourg Henri, avait permis à Walter III de construire le château " in sumitate montis dicti Zellenberg " à la condition que cette forteresse serait toujours sa propriété et que les portes lui en seraient toujours ouvertes.

Sur deux côtés le château avait une double enceinte et le côté nord avait sa défense avancée constituée par la ville elle-même entourée de murailles. Le château comptait quatre tours d’angles rondes et un donjon très élevé côté nord, protégeant l’entrée et le pont-levis qui enjambait le Halsgraben, sans eau évidemment.

A la veille de la Révolution, le Château était en fort mauvais état et les glissements de terrain causaient d’inquiétantes lézardes. Ce fut donc une ruine que l’on vendit comme bien national à un bourgeois de Ribeauvillé, Christian Bott, en 1791.

 

 

2/ Une visite surprise.

 

-Mon Dieu, dit Suzanne, il faut que je retourne vite au château : on va certainement avoir du monde !

Pendant que, d’un pas léger, la petite bonne reprenait le chemin du bourg, nos trois faucheurs suivirent un moment des yeux ce petit peloton de militaires, qui prenait le chemin du village, ce qui les intriguait fort. Ils se remirent à leur besogne sous un soleil de plus en plus ardent, en bougonnant.

-Qu’est-ce qu’ils veulent encore, ceux-là ?

Vers midi, le pré était tondu, et l’herbe étalée. Les trois jeunes gens, faux à l’épaule et le pas lourd, remontèrent vers le bourg.

-On n’a pas vu revenir les cavaliers ; ils sont sans doute encore au château, opinait Frédéric.

-C’étaient, je crois, des hommes du Royal-Alsace de Strasbourg. Il y avait un officier, disait Philippe.

-Possible, ajoutait Frédéric ; mais que veulent-ils ?

-Suzanne pourra peut-être nous l’apprendre.

Antoine précisait qu’il allait la voir le soir même, lorsqu’elle chercherait le lait chez lui, à la maison. Soulignons qu’Antoine, le dernier des dix enfants de son père Laurent décédé depuis deux ans, était resté célibataire jusqu’à ce jour, et vivait au foyer de sa mère, née Marguerite Becker, et de son grand frère Laurent qui dirigeait à présent l’exploitation. C’est donc avec des suppositions et un peu d’inquiétude que les trois amis rentrèrent chez eux. L’après midi n’apporta rien de nouveau, sinon qu’on vit repartir les cavaliers vers Ribeauvillé, pendant qu’on retournait le foin. Il y avait bien un capitaine, un bas-officier et trois hommes. Ils disparurent derrière la côte.

Ce soir là Antoine attendait sa petite Suzy, plus tendu qu’à l’ordinaire. Lorsqu’il entendit son pas léger crisser sur le gravier de la " Hintergasse ", il sortit de la porte cochère.

La maison Rudolf avait été acquise par le grand-père d’Antoine , Jean Rudolf, né à Stauffen en Brisgau, qui, en 1684 avait épousé Catherine Ulrich de Zellenberg. Il avait fait la connaissance de Catherine pendant les vendanges, cette époque de l’année où se nouaient souvent des liens avec des vendangeurs venus de Bade, de Suisse ou du Sundgau.

-Bonsoir Suzy ! Alors, ces cavaliers, t’as des nouvelles ?

-Oui, de bonnes nouvelles ! Nous avons la kilbe cette année ! Figure-toi : c’étaient des gens du Royal-Alsace, un capitaine et un sergent-major. Ils ont mangé à la table du bailli. Entre deux plats, j’ai compris qu’ils parlaient de la fête patronale. Après deux heures , avant de se mettre en selle, le sergent, c’était Ottinger, tu sais, celui qui a été ici il y a trois ou quatre ans, avant de partir il m’a dit : " Suzel, on va danser le quatre juillet, hein ! "

Antoine rougit, interloqué un moment. Puis :

-Ah oui !…C’est ça, la bonne nouvelle ! Tu te réjouis de danser avec lui… Bien… Va, le lait est prêt, dans le pot !

Et Suzanne n’eut même pas le temps de voir disparaître Antoine par l’escalier de la cave. Restée seule, elle prit son lait disposé comme à l’habitude sur une petite table à l’entrée du cellier ; elle vida le pot de quatre chopines dans son bidon et retourna au château, encore toute décontenancée par l’attitude d’Antoine. Elle repassa dans sa tête ce qu’elle avait bien pu dire de blessant. Point de doute, Antoine était jaloux, jaloux parce que ce sergent lui avait parlé de kilbe et de danse.

-Qu’il est bête ! se dit-elle. Mais c’est bien la preuve qu’il m’aime, et qu’il tient à moi…

Rassurée, elle arriva au château. Pendant ce temps Antoine, assis sur la dernière marche de l’escalier, ruminait et ressassait les dernières paroles de Suzy. Il évoquait l’odieuse figure de ce sergent Ottinger, déjà trop connu dans le pays.

De rage et de dépit, il alla remplir un gobelet du meilleur vin qui mâturait dans les fûts de chêne ; il le vida d’un trait, resta encore un instant songeur, puis, brusquement remonta au cellier et se précipita dans la rue, descendit une vingtaine de mètres, traversa la petite place, poussa un portail à sa droite et appela :

-Philippe !

Sorti de l’ombre de son étable, derrière le cellier, Philippe Becker était là, un peu surpris.

-C’est toi ? Qu’est-ce qui se passe ? Du nouveau à propos des militaires de ce matin ?

-Du nouveau, oui. Avec le capitaine il y avait Ottinger, le sergent recruteur d’il y a trois ans ! Eh bien, ces gens sont venus pour nous annoncer qu’ils tiendront la kilbe, avec la bénédiction du Prince Max !

-C’est Suzanne qui t’a dit ça ?

-Elle vient de l’apprendre ; et ce Ottinger l’a déjà invitée pour la danse, le salaud !

-T’en fais pas pour la danse ; nous ne la lâcherons pas, ta Suzy. Mais il s’agit d’autre chose. Tu sais comme ils ont pris au piège le Littinger Pierre et le Max Doritam, il y a trois ans. Ottinger paie largement à boire, promet des fortunes, raconte des aventures, rit, fait rire, fait boire encore et puis fait signer aux pauvres diables un engagement dont ils ne peuvent plus se défaire. Tu vois, c’est ça qu’il faut empêcher, parce qu’il y a encore assez de pauvres bougres chez nous pour se laisser prendre. Ecoute, nous en reparlerons aux camarades. Il faut être nombreux et bien s’entendre, bien se serrer les coudes !

-D’accord, je vais en parler à Frédéric. En ce moment je peux le trouver chez Wernier " Au Cerf ". J’y vais tout de suite.

-Ne t’emballe pas. Si tu veux, on se retrouve avec les amis après-demain, samedi soir à huit heures au cerf . D’accord ?

-Après-demain ?… Bon, si tu veux. On aura le temps de prévenir les camarades . Alors salut, je vais déjà voir Frédéric.

Tandis qu’Antoine franchissait d’un pas rapide la place qui s’étend devant la maison de Philippe pour se rendre chez Jean Wernier, l’aubergiste-gourmet " Au Cerf ", Philippe alla s’asseoir sur le banc de pierre de son jardin.

Depuis une vingtaine d’années, à l’instar de quelques autres bourgeois dont les maisons s’adossaient au mur d’enceinte de la ville, son père avait percé cette épaisse muraille d’une porte qui permettait donc d’aller de plain-pied de la cave au jardin, dans l’ancien fossé, le " Grabengarten ".

 

 

3/ Les privilèges s’effritent

 

Depuis le début du siècle, les bourgeois constataient que les fossés et le rempart de la ville n’étaient plus d’aucune utilité stratégique, mais constituaient tout autour des murailles une large zone de friches. Ils se mirent donc peu à peu à s’en faire des potagers, s’appropriant ainsi, sans formalités, des terres qui, en somme, revenaient à la seigneurie.

En 1731 le chancelier de son Altesse Sérénissime rendit son maître attentif à cet empiétement, précisant que, selon la lettre d’investiture de l’Evêché de Strasbourg, suzerain de la seigneurie, cette dernière avait en jouissance:

" …Burg Zellenberg samt Zwing und Bann… " Ce mot Zwing veut dire le rempart et les fossés qui environnent la ville. Le mot Bann comprend les communes desquelles le seigneur peut disposer…

Le chancelier accusait : " Il y a plusieurs années que les habitants de Zellenberg ont commencé à défricher les fossés et le rempart pour en faire des potagers, et ce de leur propre chef, sans la permission du seigneur, par la seule négligence des Receveurs et Prévôts du lieu, qui devaient empêcher ces sortes d’entreprises. "

" Parmi ces habitants se trouvait le nommé Mathieu Viccant, Receveur du Grand Chapitre de Strasbourg, lequel défrichait une place de la longueur de la maison de dîme et curiale. Les prédécesseurs de M. Niceron, curé du lieu, voyant la procédure du Prévôt et consorts, ont cru être dans le même droit, et commencèrent à défricher derrière la maison curiale sans autorisation ; ils se sont mis en possession jusqu’aujourd’hui… "

Ces procédés débutèrent dès 1711, l’exemple venant, comme on l’a vu dans cette accusation, des notables eux-mêmes. Pour arranger les choses, on régularisa ces appropriations par des baux " emphytéotiques " de longue durée et héréditaires (Erblehen). Ainsi donc les nobles cédaient, et, devant l’intransigeance des bourgeois, abdiquaient peu à peu leur autorité.

Les rusés bourgeois de Zellenberg trouvèrent un revenu nouveau à tirer de ces parcelles, comme le précise le Garde-Chasse Jean Stirn dans son rapport daté du 10 janvier 1767.

" …depuis qu’il fait clair de lune, les habitants de Zellenberg demeurant sur les murs de cette ville et qui ont des jardins potagers aux pieds de ces murailles, avec des échelles sur lesquelles ils peuvent monter et descendre à tout instant, savent se servir de cette commodité pour tirer les lièvres qui viennent se nourrir des choux que ces particuliers plantent expressément dans leurs jardins et qu’ils y laissent en hiver pour amorcer les lièvres et pour avoir la commodité de les tirer par les fenêtres où ils sont à l’affût pendant la clarté des nuits.

…Le comparant entend toutes les nuits beaucoup de coups de fusil, mais avant qu’il puisse arriver à l’endroit d’où il les a entendus, les délinquants se sont déjà emparés des lièvres et se sont sauvés par le moyen des échelles qu’ils ont appliquées à leurs volets… "

Le braconnage était, au XVIIIe siècle, pour les bourgeois, une débrouillardise pour laquelle on ne se faisait aucun cas de conscience. Pourquoi le gibier n’appartiendrait-il qu’au seigneur, qui le laisse pulluler et détruire les récoltes ?

Aussi, ne nous étonnons pas de lire le rapport du 28 avril 1742 de Jean Hoffmann, bourgeois et forestier de Zellenberg : il nous conte comment il trouva le sieur Séraphond, curé du lieu, en train de chasser dans les vignes avec un fusil. Les Dîmes rentraient si mal qu’il fallait bien s’aider soi-même pour que le ciel aidât. Le sieur Séraphond cachait son fusil dans l’église du bas. Adam Ringeisen de Ribeauvillé et Adam Roeckel de Zellenberg l’y ont trouvé, derrière l’autel, chargé de plombs à lièvres.

Un autre rapport du 5 janvier 1765 fait par Jean Stirn, forestier assermenté accuse le curé Dillenschneider d’avoir tiré sur un lièvre depuis les fenêtres de sa " maison curiale " et de l’avoir vite récupéré, aidé de sa cuisinière.

Bientôt on trouva les échelles trop incommodes pour se rendre aux jardins ; le presbytère avait déjà sa sortie sur le potager. Puisqu’on avait construit l’église nouvelle hors des murs et qu’on ne fermait plus la porte la nuit, ces protections moyenâgeuses devenant bien dérisoires, on se mit, l’un après l’autre, à percer le mur d’enceinte pour pouvoir ainsi, depuis la cave, sortir de plain-pied dans le jardin.

 

 

4/Un projet de kilbe

 

Ce soir-là Philippe alla goûter l’agréable tiédeur du crépuscule derrière sa maison. Il voulait rester seul pour réfléchir à cette affaire, qui l’avait bien un peu énervé. D’une nature apparemment calme, pondérée, et pourtant bouillonnant dans l’âme lorsqu’on voulait porter atteinte à ses prérogatives, à son indépendance, il n’extériorisait guère ses sentiments. Toucher aux privilèges de sa petite ville, c’était aussi s’en prendre à lui. Il comptait des aïeux, des oncles , prévôts de ce lieu ou dîmiers du Grand Chapitre de Strasbourg.

De vils racoleurs, des recruteurs mercenaires, fourbes et malhonnêtes allaient venir imposer leur kermesse le jour de la fête patronale, pour profiter de l’affluence et de la gaieté du jour et prendre au piège de naïfs jeunes gens qu’ils auront enivrés.

-Vous avez pu, il y a trois ans, chambrer quelques braves garçons que vous n’avez plus lâchés après leur malheureux trait de plume. C’était si simple : tout juste une croix au bas d’un papier illisible ! et lorsque, dessoûlés, ils imploraient, ils pleuraient comme des gosses, vous, vous avez ri et vous avez empoché votre prime. Mais cette fois, nous sommes prévenus : votre sordide commerce d’esclaves ne réussira plus. S’il le faut, nous arracherons la plume des mains de vos proies.

La nuit porte conseil. Le lendemain, lorsque le bon vieux curé Herrenberger remontait au village, au sortir de sa messe matinale, pour regagner son beau presbytère tout neuf (il venait d’être achevé deux ans auparavant) Philippe se tenait devant son portail.

-Belle journée, Monsieur le curé !

-Bonjour mon fils. Je sens que tu veux me dire quelque chose.

-C’est bien ça, Monsieur le Curé. Auriez vous une minute ? C’est important, ce que j’ai à vous apprendre.

-Eh bien ! viens donc jusque chez moi.

Le prêtre, grand, voûté, la soutane un peu roussie par le soleil et la pluie, marchait à côté du jeune homme légèrement plus petit que lui mais droit, hâlé, un solide gaillard de vingt huit ans.

-Alors, mon garçon, tu veux donc te marier ? C’est ça ?

-Ah non ! ce n’est pas ça, Monsieur le Curé. Voyez-vous ce n’est pas d’une affaire personnelle que je voulais vous entretenir.

-Bien, bien, alors, vas-y !

-Voilà. Vous avez peut-être vu vous-même, hier matin, monter cinq cavaliers vers le château ?

-Les soldats ? Oui, et alors ?

-C’est pour la kilbe qu’ils sont venus. Le bailli leur a donné tout loisir d’organiser leur kermesse le jour de la fête patronale, pour faire du racolage, vous savez, comme il y a trois ans !

-Ah oui ?… Et qui t’a si bien renseigné ?

Le curé était visiblement troublé. Il s’assit dans son vieux fauteuil de velours rouge râpé.

-C’est la Suzy du château. Il y avait ce Ottinger de la dernière fois. C’est lui qui lui a tout dit.

- Je n’aime pas ça !…Non, je n’aime pas ça du tout. Ecoute, en attendant je te remercie de m’avoir prévenu. Si tu en sais davantage, viens me voir. Je réfléchirai . Je verrai ce qu’on peut faire. Je vais en parler à mes confrères.

Et tandis que Philippe s’en retournait chez lui où l’attendaient déjà Antoine et Frédéric pour s’occuper du foin coupé la veille, le vieux curé arpentait en diagonale la spacieuse entrée de son logis et en oublia de déjeuner.

Quelque temps après, on vit le septuagénaire, plus voûté que jamais, redescendre vers l’église et s’y installer dans le premier banc, mi-assis, mi à genoux, le front dans ses mains. C’est ici qu’il était venu consulter son premier collègue, son défunt prédécesseur Jean Dillenschneider. A l’entrée du chœur, au bas des marches, une dalle de grès rose abritait depuis dix ans le repos de cet éminent confrère.

Longtemps il resta ainsi, à méditer, à réfléchir, à implorer la compétence de son illustre prédécesseur qui aurait pu, avec plus d’autorité que lui-même, conjurer l’orage. Il s’en faisait un sérieux cas de conscience, se sachant responsable de ses paroissiens devant le Juge Suprême. C’était bien connu : les jeunes gens qui s’engageaient dans l’armée étaient perdus, moralement perdus et perdus pour l’Eglise. Les méthodes des racoleurs étaient si éprouvées, si malignes et perverses, que les jeunes paysans naïfs s’y laissaient prendre comme des lapins au lacet. Quelques jours plus tard c’était le voyage gratuit en fourgon militaire vers Strasbourg où, dès l’arrivée en caserne, commençaient les épreuves. Il fallait subir les anciens, les sergents. On logeait par escouades de 15 à 20 hommes dans une seule pièce, où l’on cuisinait et dormait. Les hommes de troupe étaient ainsi isolés de la société et tout comme les colporteurs et les vagabonds, échappaient totalement à la sollicitude de l’Eglise.

Alors lui, Ulrich Herrenberger promit à son digne prédécesseur et à St Ulrich son auguste patron et patron de la paroisse, de défendre son troupeau contre les loups ravisseurs.

Lorsqu’il releva la tête, comme au sortir d’un cauchemar, il remarqua que la sueur perlait sur son front. Il s’essuya, s’assit un moment puis, lentement, reprit le chemin du presbytère. Les enfants descendaient bruyamment l’escalier de bois de leur école. Leur maître, Jean Baptiste Hunckler, les suivait d’un regard sévère, accoudé à une fenêtre au-dessus de la porte d’entrée de la ville. C’est là qu’on avait installé la vaste salle de classe. C’est là aussi que le prévôt Michel Stirn réunissait de temps en temps ses jurés.

La rue était inondée par cette vague d’enfants et on pouvait se demander ce que le brave magister pouvait bien inculquer, à coups de baguette, à cette cinquantaine de marmots, nombre presque doublé en hiver : le catéchisme, l’histoire biblique, des cantiques certes, un peu de lecture et de calcul aussi. Que pouvait-on exiger de plus pour un salaire annuel de douze florins et quatorze mesures de vin ; il est vrai que chaque enfant versait six deniers d’écolage par trimestre et apportait chaque jour d’hiver sa bûche de bois. Mais il était essentiel que le maître d’école fût bien soumis au curé et au Schultheiss, qu’il s’acquittât avec scrupule de ses autres fonctions : sacristain, organiste, sonneur de cloches, remonteur de l’horloge communale et garde à la porte d’entrée de la ville.

Un peu plus tard donc maître Hunckler, coiffé d’une petite calotte noire, descendit les quelques pas qui séparaient sa demeure de l’église et alla tirer sur la corde qui se balançait dans le chœur, pour annoncer l’angélus et la fin d’une matinée de travail. Du haut de la tour où il réglait et remontait l’horloge, il vit converger de toutes parts les pas traînants et fatigués des vignerons, la pioche sur l’épaule. Avec une secrète fierté, maître Hunckler se sentait un peu l’arbitre du travail quotidien.

Ce jour-là, tout comme les autres, les vignes furent piochées, les foins furent rentrés, les bêtes menées à paître puis abreuvées à la fontaine. Et notre magister arbitra une fois de plus la fin d’une chaude journée d’été.

Ce même soir Antoine évita la porteuse de lait. Bouderie ? Epreuve imposée par la jalousie ? Discrétion au sujet de ce qui se tramait ? Qui sait ? On s’était bien promis d’être très discret, de feindre l’indifférence, pour éviter qu’un plan d’action fût déjoué. Le samedi soir des jeunes gens apparemment assoiffés par la chaleur de cette mi-juin si caniculaire se retrouvèrent chez Jean Wernier, " au Cerf ". L’aubergiste leur ouvrit la petite salle du fond où on serait plus tranquille. Lui-même avait été mis au courant de l’affaire par Antoine et Frédéric dès l’avant-veille.

Une douzaine de garçons avaient répondu au rendez-vous : Antoine Rudolf et Frédéric Laurent Stinnes, la trentaine révolue, étaient les plus âgés ; Jean Georges Fuchs, le protégé et voisin d’Antoine n’avait que seize ans. Mais ce fut Philippe Becker, dont le calme et le bon sens lui donnaient une sorte d’autorité admise qui parla :

-Vous êtes tous au courant de l’affaire. Eh bien, je voudrais d’abord que vous ayiez tous la fierté de bourgeois libres de notre petite ville, car nous avons à défendre des privilèges vieux de cinq siècles ! Nous ne nous laisserons pas imposer la kermesse des militaires et des racoleurs. Nous voulons seuls, avec notre curé et les notables de la ville, disposer de notre fête patronale. Certes nous savons que le Schultheiss ne nous sera d’aucun secours : nommé par le bailli, il ne peut faire que ses volontés. Vivement le jour où nous élirons nous-mêmes nos notables, nos jurés, notre prévôt ! Et où nos corvées profiteront à la ville et non plus au château.

-Mais dans notre affaire, il nous faut avant tout éviter que des camarades d’ici et des environs soient enrôlés par ruse et par force, comme cela s’est fait il y a trois ans. Vous devez savoir ce qui attend le soldat en caserne…

Philippe dépeignit sans ménagement le sort du jeune engagé. Lorsqu’il ajouta que, dégoûté, le soldat essayait parfois de déserter, ce qui pouvait le mener au peloton d’exécution, il ne fallut pas davantage de paroles pour décider chacun à l’action. Mais que faire ? on en discuta fort et toutes les formes de violences furent envisagées. Jean Michel Alter, le ferblantier de vingt quatre ans, mit en garde contre de tels procédés, qui pouvaient avoir des suites trop graves.

-Ecoutez, soyons rusés. Empêchons-les de parler, de faire leur propagande, en entonnant ensemble des chansons dès qu’ils ouvrent la bouche…

-Posons-leur des questions stupides, pour faire rire à leurs dépens…

-Et s’ils servent à boire, surtout ne buvez pas ! Pas une goutte ! Videz vos verres sous la table !

Antoine, qui n’avait que sa Suzy en tête, dit :

-Vous savez bien, ils feront la danse, ils prendront nos filles ! Et alors ?

-Ecoute, Antoine, -c’est Philippe qui répondait,- laisse donc ce Ottinger faire quelques danses avec Suzy….

-Hein ? Quoi ?…

-Laisse moi parler. Suzy nous rendra un grand service. Elle proposera une promenade au Schlossberg à son danseur. Ainsi Ottinger sera séparé de ses hommes. Et nous aurons un bon motif pour lui faire la leçon, sans mettre le racolage en cause ! Nous serons par hasard à trois ou quatre derrière les sureaux du chemin et nous prendrons l’oiseau en flagrant délit, d’autant plus que Ottinger est marié ! Et Suzy sera hors de cause.

-Ah oui ? Tu crois ? Et tu penses que Suzy va marcher ? Et qu’elle saura tenir sa langue ?

-Mais oui, elle marchera ! Et pour ne pas mettre trop longtemps sa langue à si rude épreuve, on ne la mettra au courant de notre plan qu’à la veille de la kilbe.

-Eh bien ! Tu feras bien de te charger toi-même de la convaincre.

-Bien, bien, je m’en charge, Antoine ! Laisse moi faire. Mais vous tous, pas un mot de tout cela à personne ! Jurez-le !

Eh oui, ces jeunes gens se prenaient au sérieux. Ils levèrent la main et jurèrent de garder le secret. Dès ce moment il ne fut plus question de la kermesse. Si bien que, lorsque quinze jours plus tard une escouade du Royal-Alsace, avec tambour et trompette, traversa le village et les localités voisines, pour annoncer la kilbe du quatre juillet, ce fut cette fois pour les parents et les vieux la consternation. Il y eut parmi eux des protestations, des jurons …

-Il faut faire quelque chose, il faut empêcher ça !

Mais personne ne fit rien, n’empêcha rien, comme par le passé. Et lorsqu’un jeune souriait, on se fâchait : " Vous les jeunes, vous ne pensez qu’à vous amuser ! Mais ça vous passera… "

Philippe était retourné voir le curé et l’avait mis au courant.

-Surtout pas de violences, mes enfants ! Pas de blessures, pas de sang !

-Ne vous faites pas de soucis, Monsieur le Curé. Nous serons assez nombreux pour n’avoir pas à lui faire de mal, à ce brave sergent ! Nous lui caresserons tout juste son bel uniforme !

-Soyez prudents ! Ottinger a l’appui sans réserve de ses maîtres. Et le prince n’est pas enclin à lui enlever le privilège qu’il lui a donné sur toutes les kilbes des environs : il apprécie trop le service qu’il lui rend, en fournissant son régiment en recrues. Vois-tu, j’ai parlé à mon cher collègue Dupont de Bennwihr. Il m’a fait part de la lettre qu’il a envoyée l’an passé, à ce propos, à messire Radius, le chancelier du Prince Max.

-Et alors ?

-Malgré l’habileté de cette lettre que j’ai pu lire, la kilbe a eu lieu ! Eh oui, mon garçon, rien à faire de ce côté.

-Bon ! Alors à nous de jouer !

Il y eut aussi, parmi les bourgeois, un homme qui ne put se résoudre à la passivité. François Antoine Muller n’était d’ailleurs pas un bourgeois comme les autres. Fils du maître tailleur Antoine Muller, originaire de Pfaffenheim, il était né à Zellenberg en 1737. Comme tous les artisans, notre maître tailleur était vigneron pendant la bonne saison, réservant l’aiguille aux périodes creuses de la viticulture. Le fils préféra l’art du perruquier qu’il alla apprendre à Ribeauvillé. Comme le médiocre ne lui convenait pas, il partit faire son tour de France, s’arrêtant longtemps à Paris, où il se mit au courant de la mode. Il coiffa tant de beau monde que, revenu au pays, il devint le perruquier des princes et des princesses de Ribeaupierre et de leur cour nombreuse. Son frère Jean-Jacques, de douze ans plus jeune, apprit chez lui le même métier.

François Antoine avait pris goût aux voyages, à la grande ville et au beau monde. Après 1770 il décida de partir pour la Russie où régnait Catherine II , la grande Catherine, et où on était encore tout enjoué des idées, de la langue et de la mode française. Dans ce voyage, il fut accompagné du jeune Paul Antoine Stössel qui avait à peine vingt ans ; il comptait faire fortune dans le commerce de drap et avec son métier de tailleur d’habits.

Nos deux Zellenbergeois s’établirent à Moscou, chacun de son côté et firent de bonnes affaires. François Antoine Muller coiffa la haute société à la mode parisienne et fit ainsi la connaissance d’une jeune beauté russe, de vingt ans plus jeune que lui : Eudokia Anna Tischkeva, de la noblesse terrienne russe. Ainsi donc, nanti d’une jolie femme, d’une dot intéressante et d’une fortune personnelle bien arrondie, François Antoine revint à Zellenberg au début de 1780. Il fit aussitôt construire un manoir cossu hors de la cité, près du vieux puits dit " Schwenkelbrunnen ". Son compagnon Stössel avait également épousé une femme russe, mais il ne revint plus au pays.

Notre perruquier avait également rapporté de Russie des idées que les philosophes français, Montesquieu, Voltaire, Diderot… avaient semées là-bas. La Tsarine elle-même, qui parlait parfaitement notre langue, disait : " Le souverain est toujours coupable, si ses sujets sont mécontents de lui . "

Mécontent, on l’était alors, à Zellenberg. Muller pensa d’abord s’entretenir là dessus avec le curé, dont la réputation d’homme instruit, sensé et discret lui valait la confiance de tous.

-Si vous, Monsieur le Curé, si vous ne dites qu’un mot, cette Kilbe n’aura pas lieu. Vous avez tout le village avec vous, à part le Schultheiss, qui doit évidemment prendre le parti de ses maîtres. Mais tous marcheront, si vous ne dites qu’une bonne parole.

-Je sais, mon ami, je sais ; mais il y a sans doute un moyen de réagir. Mais je vous en supplie : sans violence ! Si une résistance organisée dégénérait en rixe, les conséquences pour certains seraient plus graves que l’enrôlement dans l’armée du roi. Si vous êtes pour une action, je vous en prie, trouvez une solution…pacifique. Oui, je suis allé voir le prévôt, je lui ai parlé, même un peu durement. Rien à faire de ce côté-là. Ecoutez, allez donc voir Philippe Becker.

-Ah oui ? Donc il vous en a déjà parlé ? Bien, très bien, j’irai le voir.

C’est ainsi qu’Antoine Muller fut mis au courant. Avec son frère Jean, il organisa l’action des bourgeois. Cette fois le village entier sut bientôt qu’on allait, de concert, organiser un sabotage en règle de la kilbe. Les Muller avaient donné des consignes précises que seul le Prévôt et ses jurés ignoraient. Mais les jeunes gardèrent le secret de leur propre stratégie.



Par Jean Marie PFISTER
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Dimanche 13 avril 2008

 


5/ Préparatifs

 La jeunesse ne modifia en rien ses occupations habituelles, ses sorties, les rencontres le soir, où l’on bavarde près de la fontaine, où on taquine de loin le groupe des filles qui parlent chiffons, broderies et trousseau.

 Antoine, Philippe et Frédéric préféraient en général la promenade par le Schlossberg, où le chemin fait le tour de la colline et offre un splendide panorama au coucher du soleil. Sans doute le plan conçu par Philippe y était-il pour quelque chose dans ces sorties : au passage on constatait que les massifs de sureau sur le bord du chemin étaient assez touffus pour pouvoir s’y cacher. C’était essentiel. On choisit l’endroit exact, non loin du sentier qui conduisait à la poterne du château. En somme, c’était simple et l’opération devait réussir parfaitement, à la condition d’une totale discrétion.

A quoi pouvaient bien s’intéresser ces jeunes vignerons, au milieu des ceps alignés à perte de vue? Tantôt des feuilles marquées de taches suspectes les inquiétaient, car on était alors impuissant devant les maladies du vignoble. Tantôt d’indésirables insectes roulaient les feuilles en cigare ; il fallait alors organiser des chasses à ces nuisibles et on s’adressait au maître d’école qui se mettait en campagne avec son bataillon d’enfants. Il n’y avait pas d’autre moyen de lutte que de récolter les charançons ou les papillons.

Mais il y avait des soirs dorés où le spectacle était ravissant. Quelle symphonie de tons chauds au soleil du soir, entre les champs, les vignes et les bois. On s’asseyait alors sur la murette de pierres sèches. Et soudain s’élevait la voix de la cloche du soir de Béblenheim à laquelle répondait le tintement lointain de l’angélus de Bennwihr et notre petite cloche y joignait son Ave Maria argentin.

Ces soirs là, les jeunes gens faisaient des projets : ils abolissaient alors toute contrainte médiévale. Ils devenaient eux-mêmes jurés ou prévôt. Ils organisaient leur petite cité, sa voirie, ses fontaines, sa sécurité ; ils réglaient la culture et le commerce du vin. Ils imaginaient leur monde sans ces parasites qu’étaient les nobles et les militaires. Philippe, tout imprégné des idées de Jean Jacques Rousseau, dont Jean Wernier, l’aubergiste lui avait prêté le Contrat Social, citait par cœur des phrases révolutionnaires qu’il avait lues : " Aucun homme n’a une autorité naturelle sur son semblable et la force ne produit aucun droit…. Les lois doivent être des actes de la volonté générale…. "

-Je me demande, intervenait Antoine, d’où Jean Wernier tient ces livres de Rousseau ? Ils sont pourtant interdits chez nous !

-C’est un client suisse qui lui a procuré le Contrat Social. En Suisse, on imprime des choses qu’on trouve dangereuses ici.

-Mais comment des idées peuvent-elles être dangereuses? s’interrogeait naïvement Frédéric.

-C’est que nos grands seigneurs ne veulent pas entendre parler de changement. Ils ont une autre façon que nous de considérer le monde. Ils ne savent penser qu’en baillis, en comtes, en princes, tout comme d’autres gens ne savent parler qu’en Anglais ou qu’en Russe. Ils trouvent que les idées des autres sont fausses, subversives et dangereuses pour l’équilibre et la paix de la société, de leur société.

La justice que nous voyons comme l’égalité des enfants de Dieu est pour eux le respect sacré de leurs privilèges et la soumission des petites gens, puisque le ciel les a fait roturiers.

-Et le roi, il y quand même le roi ?

-Oui, le roi, il est bien protégé, dès son enfance par la cour, contre toute pensée libérale et chrétienne. Il est prisonnier du régime sans le savoir !

Philippe ne tarissait pas sur ces sujets qui le passionnaient et sa conviction était communicative. Mais la cloche du couvre-feu les ramena à la réalité.

 Il faut bien le dire, la bouderie d’Antoine à l’égard de Suzy n’était pas bien sérieuse. Depuis ce jeudi premier juin que les militaires étaient venus troubler, Antoine avait retrouvé le calme, à cause surtout du projet astucieux que Philippe avait élaboré et qu’il avait divulgué jusqu’à ce jour qu’à ses deux amis les plus sûrs : lui-même et Frédéric.

Donc dès le dimanche suivant Antoine attendait la porteuse de lait derrière sa porte. Elle faillit s’effrayer, mais ce n’était sans doute qu’une ruse pour tomber dans ses bras. Aucun secret ne fut trahi ; Suzy n’eut même pas l’idée qu’il y en eût un.

-Dis-moi, tu étais jaloux du sergent ?

-Jaloux ? pourquoi ? de ce bas-officier ?

-Mais oui, avoue donc ! cela me prouvera que tu m’aimes !

-Alors, il te faut des preuves ?

Les preuves furent si concluantes que lorsque Suzy reprit le chemin du château, elle croyait marcher sur un nuage.

 6/ La fête patronale  

Le lundi trois juillet arriva avec ses forains, ses manèges, ses boutiques, ses loteries. Le matin du quatre juillet tout cela était monté et rangé au bas de la porte de la ville, sur le " Thorgut ", entre le fossé appelé " Wäsch " et la chapelle du calvaire. Deux fourgons militaires accompagnés de six cavaliers en fringants uniformes s’installèrent sous les jeunes tilleuls et les noyers à l’ombre de la nouvelle église. Une place de danse fut balayée et délimitée par des cordes.

La vieille cloche sonna pour la grand’messe. Les gens affluaient en grand nombre vers l’église, car pour la fête patronale on avait, comme de coutume, invité oncles, tantes, cousins et cousines, et même des amis du voisinage. Ils étaient arrivés avec des chargements de victuailles, des gâteaux, des corbeilles de cerises et de fraises.

Les femmes avaient mis pour la circonstance leurs plus beaux atours : amples jupes noires et corselet de velours foncé brodé de fleurs; vers le col émergeait une chemise de lin blanc. Un bonnet noir à bords de dentelle tuyautée se nouait par des rubans sous le menton.

Les jeunes filles s’habillaient pareillement mais en couleurs claires : bas blancs joliment tricotés, tablier blanc d’étoffe fine, bordé de dentelle, coiffe claire brodée de paillettes ou de fleurs et encadrée de dentelle finement gaufrée.

Les jeunes gens avaient mis ce jour-là leur culotte de velours nouée sous le genou, sur des bas blancs, et la veste plus ou moins longue ouverte sur un gilet clair, gris ou jaune. Les hommes sortaient la plupart en pantalon et redingote foncés. Leur chemise se terminait par un col droit, empesé et ouvert par-devant. Le tricorne du dimanche les coiffait assez uniformément.

Le sieur Stirn, le Prévôt, avait revêtu sa belle culotte de velours bleu foncé, nouée par un ruban à boucle et des bas fins bleu pâle. Son habit bleu roi à la française, au col droit, aux manches à larges revers, et le tout bordé de brocard, laissait entrevoir un gilet gris clair. Il représentait dignement sa fonction, surtout qu’à l’église, à sa place d’honneur en tête de ses jurés, il était exposé aux regards de tous les bourgeois.

Le village entier arborait son plus gai sourire, avec ses drapeaux et ses guirlandes de verdure, ses rubans, ses rameaux verts, ses rues jonchées de fleurs et de feuillage: car la procession allait promener le Saint Sacrement et les bannières de St Ulrich et de Ste Agathe à travers le bourg.

Déjà l’orgue éructait ses accords hoqueteux sous les doigts de maître Hunckler, qui faisait à l’adresse du souffleur des gestes désespérés, car le soufflet n’arrivait pas à alimenter tous les jeux ouverts pour l’entrée solennelle. Hélas! Il était bien vétuste, cet instrument, et on l’avait démonté dans la vieille église du bas pour le rebâtir ici sans trop de frais. D’ailleurs tout dans l’église respirait l’indigence; les autels vermoulus venaient de la chapelle St Michel qu’on démolissait. Mais un nuage d’encens remplissait tout le chœur et cachait pudiquement toute cette misère. Du moment que le cœur y était, tout prenait des allures de fête, et pour ces braves gens Maître Hunckler était un artiste, et le chœur de l’église était une vision de paradis.

Dans son sermon le curé Herrenberger qui, malgré la coutume, n’avait pas voulu se faire remplacer ce jour là, prônait les vertus du grand St Ulrich. N’avait-il pas su protéger son peuple contre la horde guerrière des Esclavons, en l’abritant derrière les murailles qu’il avait données à sa ville d’Augsbourg pour qu’aucune de ses brebis ne se perde. Il avait été discret, le bon curé, mais son accent pathétique avait touché les cœurs, et chacun avait compris ses insinuations.

Tout aussi fervente fut la procession à travers la ville. Personne ne songeait au délabrement du dais qui abritait le Saint Sacrement ni aux franges des bannières. Après l’office les hommes firent, selon la coutume, la causette devant l’église et l’appariteur après quelques sons de sa cloche, annonça les publications officielles que le Schultheiss lui avait remises le matin même.

-Toute la population est cordialement invitée par la Sérénissime Altesse le Prince Maximilien Joseph, à participer joyeusement, après les vêpres, à la kilbe pour laquelle elle a assumé tous les frais et chargé le sergent major Ottinger du régiment Royal Alsace de l’organisation.

Ce qui, alors, put paraître singulier, c’est qu’aucune voix ne s’éleva, aucune exclamation, aucune protestation ; Pourtant, dans le silence, on entendit :

-Ja, ja, ‘s werd scho luschtig ware !

-Still ! Baschtian !

Ce rappel à l’ordre énergique que Knellwolff Jacob lança au savetier Sébastian Lichtlen frappa singulièrement Messire Jean Adam Roeckel, le juré, qui aussitôt alla trouver le Prévôt Michel Stirn.

-Herr Schultheiss, il se passe quelque chose dans le village. J’ai l’impression qu’il va arriver quelque chose à la kilbe !

-Ah ! Bah ! Je sais bien qu’il y a des gens qui ronchonnent ; ils n’ont qu’à surveiller leurs garçons pour qu’ils ne boivent pas trop. C’est vrai que monsieur le Curé est venu me sermonner à ce sujet. Mais ce n’est pas moi qui ai organisé la kilbe !

-Voyez-vous, j’ai idée qu’il y aura des bagarres. Avez-vous prévu assez de gardes ?

-Certainement. J’ai commis cinq gardes, qui seront en permanence sur la place. Et il y a les militaires. Allez donc, il ne se passera rien.

Les fumets qui s’échappaient des fenêtres ouvertes appelaient à table. C’était un de ces jours où la ménagère la plus dépourvue savait faire des miracles d’abondance et de raffinement. On servait des bouillons de poule aux quenelles de moelle ! Puis le jambon et la salade pour ouvrir l’appétit. Venaient ensuite poulets et canards à la broche accompagnés de légumes et ce mets fort apprécié depuis quelques dizaines d’années chez nous : " Ardäpfel ", la pomme de terre ! Les maisons plus aisées servaient un rôti de veau ou de bœuf ; le porc était la viande des dimanches ordinaires. Le tout évidemment arrosé des meilleurs vins du pays qu’on aimait dorés et parfumés. Enfin arrivaient les larges tartes aux cerises, aux fraises ou aux framboises avec beaucoup de crème fouettée.

En début d’après midi la vieille cloche surprenait tout le monde. Pendant que l’organiste et ses chantres écorchaient le latin des psaumes, les hommes s’assoupissaient dans les bancs et les enfants énervés pensaient aux balançoires, aux chevaux de bois, au mât de cocagne ou aux courses en sac qui, tout à côté, les attendaient. Les femmes apeurées priaient Dieu pour qu’il n’arrivât rien de grave tout à l’heure.

Les servants de messe faisaient fumer leur encensoir et sonner leurs clochettes, réveillant les dormeurs pour la bénédiction finale.

 7/ La kilbe

L’église déversa dans la rue son flot de fidèles. Déjà en ordre de parade, le tricorne fleuri sur la perruque blanche, l’uniforme flambant neuf, notre escouade faisait vibrer ses tambours et sonner ses trompettes. Toute la ribambelle des marmots suivit les soldats pour un tour de ville. Lorsque le cortège revint sur la place, ce furent les enfants qui mirent la kilbe en branle. Déjà l’orgue de barbarie égrenait ses airs populaires.

Par groupes, par familles, les vignerons arrivaient, bavardaient en un brouhaha de foire. On se glissait sur les bancs installés autour de la place de danse, on s’attablait autour d’un pot de vin blanc. Les jeunes garçons se groupaient autour du jeu de quilles tandis que les filles se promenaient bras-dessus bras-dessous en lignes qui barraient la rue.

Toute l’animation vint d’abord des divertissements de la marmaille bruyante ; sans tarder, les gamins voulaient dépouiller le mât de cocagne de ses appâts tentants : filets pleins de fruits, de gâteaux, de bonbons, fusils et sabres de bois et même un bel uniforme de petit soldat. C’est qu’on savait grimper, chez nous, et les cerisiers en savaient quelque chose. Les garde champêtres aussi. Pourtant, alors qu’il ne fallut qu’un geste bref pour détacher jouets ou friandises, l’uniforme aux épaulettes d’or résistait à tous les efforts. Ce fut un gamin de douze ans, Joseph Doritam qui, muni d’une serpette de vigneron, résolut le problème. Il se laissa glisser vivement du mât, son costume sous le bras. Et tandis que tous applaudissaient, Ottinger en personne emmena le jeune Joseph pour lui faire endosser l’uniforme gagné.

Pendant ce temps le manège des tout petits tournait et les étalages de toutes sortes s’achalandaient. Soudain, un roulement de tambour attira les regards vers la place de l’église où un fourgon militaire était aménagé en tréteau de spectacle. Sur ce plateau, une table, deux chaises ; en toile de fond une immense affiche bariolée représentant un magnifique soldat brandissant un drapeau et surmonté de l’inscription:

Avis aux jeunes gens

Qui aiment la gloire et l’argent !

L’artiste, on en trouve toujours chez les militaires, avait encadré son dessin d’une multitude de feuilles de lauriers, de médailles et d’ordres de chevalerie.

-Mesdames, messieurs ! venez voir notre nouveau capitaine! Voyez le bel officier sorti de vos rangs !

Et pendant que les soldats au garde-à-vous présentaient leurs armes, on vit arriver sur l’estrade le jeune Joseph Doritam, dans l’uniforme qu’il venait de gagner, fier, beau, hautain comme un vrai officier. Le public ne put s’empêcher d’applaudir et le sergent major Ottinger d’enchaîner:

-Eh bien, qu’attendez-vous, jeunes gens, pour endosser un si bel uniforme ? …

Mais il ne put continuer. Les applaudissements se firent soudain très bruyants ; il s’y mêla un tintement de cloches de vaches, que les hommes retiraient de dessous leurs blouses; sur les tables, gobelets, verres, cruches y ajoutèrent leur tintamarre. Et les bravos étaient si joyeux que Ottinger ne savait plus s’il devait s’en féliciter ou se fâcher. Voyant qu’il ne pouvait décidément pas poursuivre pour l’instant, il ordonna à ses hommes d’ouvrir le bal. Un deuxième fourgon était disposé en estrade pour les musiciens qui s’y installèrent et commencèrent par une marche entraînante et rythmée. Ottinger eut alors la satisfaction de voir converger les garçons et les filles. Comme tout ce monde attendait que quelqu’un fît le premier pas, Ottinger qui avait déjà repéré la pimpante Suzy, lui demanda d’ouvrir le bal avec lui. D’autres couples suivirent, d’abord les jeunes des villages environnants puis, peu à peu, la place de danse fut saturée.

Entre temps la jeunesse des villages voisins était donc arrivée, par joyeux groupes de garçons et de filles; c’était toujours ainsi que les jeunes se rendaient aux kermesses, gais et unis. C’était ainsi que le soir ils rentraient tous ensemble; et on entendait alors leurs chants et leurs rires se fondre dans la nuit en direction de Ribeauvillé, de Bennwihr ou d’Ostheim.

Tout se passait au mieux : les vieux bavardaient devant leur verre de vin. Ils avaient sagement rangé leurs clarines sous les bancs. Quelques-uns même se mêlèrent à la danse. Les jeunes gens s’attablèrent à leur tour ; ils participaient également à la danse, mais sans exubérance. François Roeckel faisait tourner Catherine Aubry, sa fiancée et Philippe s’affichait avec sa promise, Catherine Froelich. Les jolies cousines de Frédéric, Martine et Barbara Stines ne manquaient pas de cavaliers.

De l’autre côté de la rue les enfants s’en donnaient à cœur joie, aux manèges, aux courses, au tir, à la pêche au trésor…

Jugeant que tout était bien en train, Ottinger s’approcha de la longue table des garçons tout en leur faisant servir une cruche de vin blanc.

-C’est ma tournée, garçons, Allons donc, un peu plus de gaieté !

-Merci sergent. Ne vous donnez pas cette peine, je vais servir !

Philippe saisit la cruche et… ;

-Maladroit ! Et en plus la cruche est cassée !

-Je m’excuse ! Dommage pour le bon vin !

-Pas grave ! Suzy, apporte un autre cruchon!

Cette fois Ottinger remplit lui-même les verres. Il ne remarqua pas que Jean Hoffmann et Joseph Bucher assis vis-à-vis à l'autre bout de la table se parlaient des yeux et, sur un signe, renversèrent du pied le tréteau ; tous les verres roulèrent à terre.

-Ah ! non alors, vous le faites exprès ?

Ottinger, dépité, s’en alla, sourdement hué par cette jeunesse qui, décidément ne se laissait pas faire. Il se tint un long moment près des musiciens, parcourant des yeux toute cette joyeuse assemblée. Ayant découvert Suzy qu’Antoine venait de reconduire près du groupe des jeunes filles, il la pria de refaire une danse avec lui. Antoine, à peine assis, eut un tel sursaut de rage qu’il fallut le retenir.

-Tu ne vas pas nous gâter ça ! Tu vois bien que tout marche comme prévu. Calme-toi, tu auras ta vengeance tout à l’heure. Patience, Antoine !

Après quelques danses, Ottinger s’approcha d’une table où six jeunes gens de Hunawihr semblaient bien joyeux.

-C’est ma tournée, garçons !

Cette fois le sergent major ne fut pas éconduit. Aussi, après avoir rempli les verres, s’assit-il parmi eux.

-A la santé du roi !

Et on leva joyeusement les verres à la santé du roi.

-Et à la santé de notre prince Max !

Il s’entama alors une conversation animée sur la belle vie du soldat, l’uniforme tant prisé par les filles, les primes à encaisser, les repas copieux au régiment !…Très attentif à ses clients, Ottinger remplissait constamment les verres. Cela dura une bonne demi-heure. Jugeant le fruit mûr pour être cueilli, Ottinger se leva et se rendit sur son estrade, où la table portait un registre ouvert. Il fit signe aux musiciens d’arrêter la danse. Un roulement de tambour annonça qu’il allait parler.

-Mesdames, messieurs, chers amis! Vous savez que nous ne sommes pas venus uniquement pour vous organiser une joyeuse journée, ce qui est déjà un beau geste, n’est-ce pas ?

Un tonnerre d’applaudissements et de bravos s’éleva de toute la place. Il fallut un roulement de tambour pour rendre la parole au sergent recruteur.

-Nous nous faisons du souci pour l’avenir de vos jeunes gens. Le vignoble n’arrive pas à les nourrir décemment, et le piochage est bien pénible, n’est-ce pas ? Regardez-nous, jeunes gens ! voyez ces joyeux tambours, ces gais musiciens, ces beaux uniformes ! Rien de plus facile pour vous, d’être des nôtres ! Son Altesse Sérénissime le Prince Maximilien Joseph vous appelle ! Allons, venez donc ici, vous, là-bas, Jean, Marx, Sepp…, jeunes garçons d’Hunawihr. Venez, voyez ce que nous vous proposons! Allons, du courage ; cela n’engage à rien ! Venez !

Effectivement quatre des six garçons de Hunawihr se levaient, hésitant un peu, s’encourageant l’un l’autre. Une mère cria :

-Sepp ! Blieb do ! reste ici, n’y va pas !

Mais la bouche pâteuse notre Sepp répondait :

-I well jo numa ge lüeja ! Je veux seulement aller voir.

Alors s’éleva une clameur de cloches, de huées, un tohu-bohu infernal ; les hommes et les jeunes gens de Zellenberg se levèrent et entourèrent l’estrade d’une haie infranchissable. On ne comprit pas ce que criait Ottinger pour protester. Cela dura bien un quart d’heure. Attiré par tout ce tintamarre, le Schultheiss arriva. Il chercha du regard les gardes qu’il avait chargés de l’ordre public. Dans la foule il aperçut Jean Alter et Georges Littinger, le fusil à la bretelle, et hurlant comme tout le monde. Il tenta de s’approcher d’eux en se frayant péniblement un passage dans ce monde agité. Mais malicieusement, ceux-ci s’éloignèrent, faisant la sourde oreille. Messire Stirn, s’approchant de la tribune où déjà quatre soldats contenaient la foule, fit reculer de sa propre autorité ses administrés énervés. Peu à peu le calme revint.

Comme il n’est rien de plus efficace que la musique pour calmer les esprits, Ottinger fit repartir la danse. Il empocha quelques papiers et se mit à flâner parmi la foule pour l’observer. Lorsque l’ambiance sembla redevenue normale, il se rapprocha par petites étapes, comme par hasard, de la table des jeunes de Hunawihr. Elle se trouvait de l’autre côté de la place de danse; on se poussa pour qu’il prît place. Il fit servir encore un pot de vin et se montra fort jovial et bavard. François Roeckel remarqua, tout en dansant, que Ottinger se levait de table d’un air satisfait, en rangeant soigneusement dans sa poche des papiers pliés. François vint aussitôt en rendre compte à Philippe et à ses amis. Ottinger avait donc réussi à faire quelques victimes. Les contrats signés par ces garçons ivres étaient apparemment en lieu sûr. Il fallait donc récupérer à tout prix ces documents que le sergent major garderait sans doute précieusement dans sa poche.

L’après midi avançait. Il allait être l’heure de fourrager les bêtes et de traire. L’un après l’autre, les hommes remontèrent la rue du village pour aller s’occuper de l’étable et les femmes, pour préparer la soupe. La longue table des jeunes se trouva soudain désertée. On se bousculait moins sur la place et les danseurs évoluaient plus aisément.

 C’est alors que Suzy fit remarquer à son beau sergent-major que, les jeunes gens étant allés s’occuper des bêtes, on pourrait bien faire une petite promenade du côté du Schlossberg. Ottinger n’en crut pas ses oreilles. Ainsi donc, malgré le sabotage organisé de son racolage, il avait pu mettre en poche quatre engagements signés et de surcroît il allait pouvoir conter fleurette à la jolie Suzy. Quelle revanche sur ces jeunes rustres malpolis !

 

 

 Le chemin du Schlossberg était bordé d’épais buissons de prunelliers et de sureaux qui promettaient une promenade discrète ; par ailleurs, affairés aux étables, les bourgeois n’allaient pas les inquiéter.

On quitta la place sans se faire remarquer, Suzy par la droite et en contournant l’église, Ottinger par la gauche, la rejoignant sur le chemin. Serrant sa belle par la taille, le beau galant lui montra qu’il trouvait aussi les mots choisis pour racoler les belles filles.

Soudain quelqu’un jaillit du buisson. Suzy poussa un cri et s’échappa en courant à perdre haleine vers la poterne du château. Antoine se tenait devant Ottinger, les traits crispés par une telle rage que le militaire, instinctivement se mit en garde et saisit le pommeau de son épée.

-Ainsi donc, salaud ! c’est nos filles que tu viens racoler maintenant ?

-Doucement mon ami ; Suzy me trouve sans doute plus aimable et plus fier qu’un grossier petit paysan!

A l’instant même il se sentit empoigné par derrière, par des mains de fer qui lui retenaient les bras et les jambes, le bâillonnaient. On lui arrachait méthodiquement tous les boutons et parements de son bel habit et de sa veste et même le plumet de son tricorne. On s’emparait des papiers trouvés dans une poche de sa veste et on mit à la place toute la passementerie cueillie sur l’uniforme. L’épée fut retirée du fourreau et jetée dans les vignes.

Les jeunes gens s’y étaient mis à six pour n’avoir pas à blesser leur victime : pendant que François et Philippe, aidés par Jean Alter, Jean Hoffmann et Joseph Doritam maintenaient fermement le sergent, Frédéric le dépouillait de ses parements. Quant aux papiers, il les brûla sur place, devant les yeux effarés du sergent.

-Et voilà ! ceux-là, tu ne les auras pas ! Maintenant, va te pavaner avec ton bel uniforme ! Et surtout, ne reviens plus jamais à Zellenberg !

On le lâcha. Blanc de rage, il resta coi un moment, examinant sa tenue.

-Ca vous coûtera cher !

Il s’en retourna lentement vers la place de l’église , ramassant au passage son épée pour la remettre au fourreau, pendant que nos jeunes amis rentraient chez eux.

Ottinger se réfugia dans son fourgon, dont il fit tirer la bâche. Il fit arrêter immédiatement le bal. Les gens qui se trouvaient encore sur la place firent alors un vacarme de clarines et de huées à tel point que les soldats se rangèrent en ligne le long du chariot, l’arme au pied. Les bourgeois comprirent qu’il valait mieux se disperser, d’autant plus qu’il était l’heure du souper.

Lorsque la place fut vidée, les soldats cherchèrent les chevaux à l’écurie communale, le " Gaststall " ; ils rangèrent les deux fourgons. Une demi-heure après tout fut prêt pour le départ .

A ce moment le bailli et le prévôt arrivèrent, consternés. Il y eut une discussion brève et assez violente, et le convoi se mit en route. Nos deux notables restèrent encore un instant à discuter. Le Schultheiss éleva la voix :

-Oui, d’accord ! mais qu’allait-il faire dans le chemin du Schlossberg ?

Enervés et bien mal à l’aise, nos deux édiles remontèrent ensemble la rue du village. On apprit plus tard que les militaires avaient rejoint le château de Ribeauvillé, pour rendre compte sans doute au chancelier Radius des évènements regrettables et pour y passer la nuit.

Chez nous, ce soir là, aucun des jeunes du village ne s’aventura plus dans les rues. On craignait d’y tomber dans les mains de l’escouade qui, cette fois, aurait certainement réussi de force les engagements ratés pendant la journée. C’est que les méthodes étaient variées et au besoin brutales, pour recruter les soldats du roi.

8/ Inquiétudes

  Les lendemains de kermesse sont en général moroses, à cause de mauvaises digestions, maux de tête, bouche pâteuse, alors qu’il faut reprendre le joug quotidien, qu’on avait si bien oublié. La kilbe s’était achevée cette fois après les sept heures du soir, alors qu’à l’ordinaire le couvre-feu ne sonnait qu’à dix heures.

Ce cinq juillet là une vague obsession pesait sur tout le village. Evidemment on s’attendait à des suites. Lesquelles ? L’incertitude était pénible. Pour les jeunes gens, héros principaux d’une action téméraire, la crainte des suites possibles était fortement tempérée par le sentiment d’avoir entrepris et réussi ce qu’il fallait faire, et par la conscience d’être approuvés par la quasi-totalité du village.

Dans la matinée Frédéric, Philippe, François et Antoine se rendirent ensemble au presbytère, où le bon sourire du curé Herrenberger les rassura. Ils lui firent le récit détaillé des faits. On supputa les suites possibles . Le curé proposa de rédiger une requête à l’intention de l’intendant de la Cour d’Ensisheim, et qui serait signée par toute la population. Il informerait également l’évêché , en priant Monseigneur de bien vouloir intervenir favorablement auprès de la chancellerie d’Ensisheim, vu la noble intention qui avait animé la jeunesse, et l’opposition de tous les villages aux méthodes du racolage Tandis que le curé se mettait à ses écritures, les jeunes quittèrent le presbytère un peu rassurés. Dans l’après-midi on vit arriver Messire Radius, le chancelier du prince Maximilien Joseph, accompagné de son greffier Barth. Ils se rendirent au château où furent convoqués aussitôt Schultheiss et jurés. Une heure plus tard ces notables descendirent ensemble sur la place de l’église où traînaient encore des séquelles de la kermesse : papiers, débris de verre, fleurs et rameaux fanés, pieux et planches… D’après ses gestes, le prévôt semblait expliquer au chancelier la disposition des lieux. Puis chacun s’en retourna chez soi.

Deux jours passèrent sans incident. Alors arriva le Brigadier de la maréchaussée de Colmar avec deux hommes. A la suite du prévôt et de ses jurés, tous montèrent dans la " Ratstube ", la salle du conseil, qui était aussi la salle d’école. Maître Hunckler était donc en congé ce jour-là et ses élèves ne s’en plaignaient pas. Ainsi fut ouverte l’enquête et l’appariteur eut fort à faire pour convoquer accusés et témoins. Cette enquête préliminaire ne donna aucune clarté, car chacun n’accusait que les militaires et surtout leur chef, le sergent-major. Quand le brigadier leva la séance, il ne trouva rien de plus à dire que :

-C’était une véritable conjuration de la ville entière. Il nous faut d’autres témoins !

Les habitants de Zellenberg établirent pour le tribunal d’Ensisheim une liste de témoins : ils furent tous récusés. On les considérait tous comme des complices ; même les cinq gardes qu’avait nommés le prévôt et qui l’avaient trahi, contrevenant à ses ordres et à leur devoir. Antoine Muller figura dans le procès verbal avec cette note :

"… homme fougueux, est avec son frère Jean Muller, à la tête de la rébellion. C’est lui qui a comploté avec les autres et qui a concouru à demander le sieur curé en aide… "

L’enquête fut fort longue; elle dura plus d’un mois. Le chancelier Radius résuma pour ses maîtres l’affaire en ces termes :

" Les habitants de Zellenberg se sont élevés en corps de communauté contre le seigneur, le prévôt et les préposés ; depuis environ deux mois ils sont en une espèce de guerre ouverte. Ils ont présenté à l’Intendance des requêtes signées de tous. Le sieur Bailli du département les a vérifiées. Son avis partira demain.

Les prévôt et préposés ont favorisé la tenue de la fête du sergent major par un zèle pour le service du Roi. Les garçons de Zellenberg se sont opiniâtrés à résister au seigneur et à leurs chefs, puisqu’ils étaient instigués par les habitants.

Monsieur le Commandant de la Province a ordonné une information qui a été faite par le sieur Brigadier de la Maréchaussée de Colmar, les témoins lui ont été administrés par les personnes mêmes qui assistaient à la rixe . Le sieur Brigadier a entendu six témoins de Hunawihr et deux de Ribeauvillé, puisque ces deux endroits ne sont pas impliqués dans le procès. Ils en ont pu trouver davantage de Hunawihr.

Cette information n’est donc pas dans la catégorie des enquêtes faites pour et contre devant les tribunaux de justice civile. Monsieur le Commandant fait informer, s’il est permis de dire ainsi, d’office. Son information est impartiale. Il ne cherche que la vérité ; dès qu’il l’a trouvée, il décide. L’on n’a jamais vu procéder par des enquêtes et contre-enquêtes.

Il est prouvé que les habitants de Zellenberg résistaient en corps à la tenue de la fête par le sergent major Ottinger . Ils crurent que c’était enfreindre leurs privilèges. Ils étaient à la veille de se réunir tous pour chasser le sergent et pour l’assommer, si le prévôt n’avait pas trouvé le secret d’y mettre ordre.

Le curé du lieu s’est mis du côté des garçons et des bourgeois ; il a blâmé le prévôt pour n’avoir pas tenu avec eux. Il a nourri, alimenté la fureur et il a appuyé les révoltés d’une lettre de recommandation pour Strasbourg. La maison curiale était donc pour ainsi dire le foyer de tous ces maux. L’intrigue du curé donne de nouvelles forces à la chicane.

Tous les témoins indiqués par les garçons sont de la ville de Zellenberg. Ils sont eux-mêmes intéressés dans la contestation. Ils ont intrigué, soutenu les querelleurs, puisqu’ils croyaient défendre leurs propres intérêts. Leur animosité contre le seigneur est prouvée. Ils sont en procès avec lui à l’Intendance. Ils sont donc récusables de droit. Ils seraient juge et partie en même temps. "

Et puis passèrent de longues semaines d’inquiétude, de crainte, de suppositions, d’hypothèses. Tantôt c’était l’espoir que tout serait étouffé grâce à une puissante intervention. Tantôt c’était la dépression noire, qui ôtait toute joie au travail. Les natures humaines sont bien diverses face à l’adversité : tandis que Frédéric à tout propos trouvait un mot pour rire de l’aventure, Philippe affectait une fière indifférence, cependant qu’Antoine se morfondait dans les prévisions les plus désespérées, heureux cependant que Suzy ne pût être inquiétée en aucune façon. Elle avait parfaitement et discrètement joué son rôle.

 

 

 

Par Jean Marie PFISTER
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Dimanche 13 avril 2008

9/ Sanctions

  Le matin du mercredi seize août vint mettre un terme à toute incertitude: vers les dix heures, on vit arriver la maréchaussée de Colmar, huit cavaliers conduits par le sieur brigadier qui avait mené l’enquête. Le prévôt et le bailli accompagnèrent dans la salle du conseil le brigadier et les deux bas-officiers qui suivaient leur chef. Aussitôt, par l’appariteur, le prévôt fit convoquer une dizaine de jeunes gens dont la liste lui fut remise, ainsi que leurs parents.
d’Ostheim, un fourgon militaire bâché, fermé, attelé de deux chevaux, un murmure général s’éleva, percé parfois par un cri de douleur ou de colère, par une exclamation quasi hystérique d’une mère au désespoir.
 

Comme un feu de paille cette nouvelle alarmante fit le tour de la petite cité. On vit s’agglutiner près de la porte de la ville une foule de plus en plus nombreuse. L’angoisse se lisait sur tous les visages. On s’interrogeait, on parlait bas, on répandait des informations fragmentaires, incertaines, imaginaires. Des femmes pleuraient.

Lorsqu’ arriva, par la route

Le curé Herrenberger était venu, lui aussi, pâle, voûté ; il s’efforça de trouver, pour ces femmes éplorées et ces jeunes gens atterrés, des paroles réconfortantes, leur faisant surtout prendre conscience de la parfaite solidarité qui unissait le village entier. Il ne put parler beaucoup car, à une fenêtre de la salle du Conseil, apparaissait le Schultheiss. Il appela par leurs noms les dix jeunes gens convoqués, et leur ordonna de monter, avec leurs parents, dans ce prétoire.

Quatre soldats de la maréchaussée se plantèrent ensuite devant l’entrée. La foule levait vainement les yeux, silencieuse, pour surprendre si possible, quelques bribes intelligibles d’en haut. Dans la salle, tel un tribunal, le sieur Brigadier, le Prévôt et le Bailli étaient assis derrière une table flanquée des deux bas-officiers, devant ces deux douzaines de gens debout et angoissés. La femme de Jean Hoffmann-père s’évanouit. On permit aux femmes de s’asseoir sur un banc placé le long du mur. Il fut à peine nécessaire de demander le silence. Seule la voix du soldat-charretier qui faisait tourner son fourgon devant la porte de la ville, troublait cette pesante atmosphère.

Le sieur Brigadier donna lecture des sanctions, d’une voix claire, appuyant ses mots qui faisaient mal et les noms des condamnés.

"  En exécution des ordres de Monsieur le Marquis de la Salle, Lieutenant Général des Armées du Roy, Commandant en Chef en la Province d’Alsace, à nous adressés du 13e du présent mois d’aoust, il a ordonné au Brigadier de la maréchaussée de la Résidence de Colmar, d’arrêter et de conduire dans les prisons de Colmar, les nommés Frédérique Stinnes, François Roeckel, Antoine Rudolph et Philippe Becker, pour y être détenus, savoir ledit Stinnes pendant un mois, et lesdits Roeckel, Rudolph et Becker pendant quinze jours, et ne seront lesdits particuliers élargis de prison à l’expiration du temps prescrit pour leurs détentions respectives qu’après qu’ils auront payé solidairement tous les quatre, les frais de geôlage, ceux des différentes requêtes de plaintes portées contre eux, les frais de réparation à faire à l’uniforme du sergent Ottinger, et ceux de vérification et courses de la maréchaussée.

- En exécution des mêmes ordres, ledit Brigadier de maréchaussée arrêtera et conduira dans les prisons de Ribeauvillé les nommés Jean Alter, Jean Hoffmann, Georges Litinger, Joseph Doritam, Jean-Georges Fuchs et Joseph Bouchert, pour être détenus pendant huit jours et ensuite élargis après avoir payé les frais de geôlage et de capture de la maréchaussée.

- A l’égard du sergent Ottinger plaignant, il est par les mêmes ordres débouté de sa demande et renvoyé à ce pouvoir au juge ordinaire pour obtenir des dommages et intérêts, s’il y a lieu.

Fait à Colmar, le 14e Aoust 1786. "

 

A plusieurs reprises, le brigadier avait du interrompre sa lecture, tant elle faisait saigner les cœurs maternels et se crisper les fiertés paternelles. L’un des bas-officiers avait, phrase par phrase, traduit en Alsacien le texte lu par son chef. Les jeunes étaient restés stoïques.

On ordonna aux parents de se retirer, après avoir embrassé leurs fils. Ce fut bien pénible ; les garçons durent consoler leurs mères : les gros travaux étaient faits, et on reviendrait bientôt ! Et puisqu’on n’avait rien à se reprocher, bien au contraire, on allait fièrement supporter ces brimades.

Lorsque les parents eurent enfin quitté la salle, les bas-officiers ouvrirent leurs sacoches de cuir, et on entendit un crissement de chaînes. On a beau être convaincu de son innocence, le fait de se voir enchaîné est si infamant, qu’en descendant l’escalier et en sortant dans la rue, encadrés par les soldats en armes, les jeunes gens baissaient la tête, et certains firent des efforts héroïques pour ne pas pleurer. Trois d’entre eux n’avaient pas vingt ans. La foule était sidérée. Le vieux curé qui voulut s’approcher fut écarté par les soldats. Il ne put dire que deux mots :

-Courage, mes amis, nous pensons à vous !

On fit monter dans le fourgon Frédéric , François, Antoine et Philippe. Le brigadier, avec quatre autres cavaliers, encadrèrent le char qui aussitôt partit pour Colmar, pendant que Frédéric Stinnes entonnait, pour rompre cette pesante atmosphère :

" O ! dü lieber Augustin

Alles esch hin ! "

C’était pourtant lui, le plus durement puni. Le convoi était descendu par le " Muselweg " vers Ostheim, où il rejoignait la route royale n° 83.

Les six autres jeunes gens, accompagnés du second bas-officier et de ses hommes à cheval, se mirent en route à pied, enchaînés les uns aux autres vers la prison de Ribeauvillé. Lamentable spectacle que de voir cette jeunesse défiler comme des esclaves d’un autre temps, parce qu ‘elle avait osé se révolter contre l’injustice des puissants.

Alors que les regards suivaient cette triste procession jusqu’au moment où le dernier cavalier avait disparu derrière la côte, chacun fut saisi d’un si pénible sentiment de vide et de misère, que tous retournèrent chez eux sans un mot, les yeux humides.

Le Schultheiss, auquel personne n’avait adressé la parole, se sentit affreusement seul. Lui aussi regagna sa maison. Le Bailli avait déjà pris discrètement le chemin du Schlossberg.

Le lendemain, s’étant ressaisi, le curé Herrenberger alla dès le matin trouver le Schultheiss. Il s’enquit sur les termes exacts des condamnations. Une discussion assez vive s’ensuivit, car le prêtre osa reprocher au prévôt de n’être en aucune façon intervenu pour défendre les jeunes. La servilité ne devait pas aller jusqu’à accepter l’injustice. Le curé demanda au prévôt de s’enquérir de toute façon le plus tôt possible sur le montant à verser selon les dispositions de la condamnation. Il serait juste que le village entier prît ces frais à sa charge. Le curé Herrenberger informa le prévôt qu’il allait, dimanche en chaire, demander cela à ses paroissiens.

Ce qu’il fit. Il y avait peu de familles aisées à Zellenberg, en cette veille de la révolution française. Mais les sommes nécessaires furent largement couvertes.

 

 



10/ Retour triomphal

 

Au soir du 23 août, François Antoine Muller tira hors de sa remise son char à bancs encore tout neuf, tout élégant avec ses roues jaunes. Plus petites à l’avant pur permettre tous les virages, mais hautes jusqu’aux sièges à l’arrière, ces roues amortissaient les cahots du chemin par de bons ressorts à lames d’acier. Un soufflet de cuir noir abritait le cocher du soleil comme de la pluie. Derrière lui, deux bancs garnis de coussins de cuir noir bourrés de crin pouvaient recevoir six personnes.

Antoine Muller avait fait construire cette voiture par un charron de Ribeauvillé, pour promener sa jeune épouse et lui faire voir sa si jolie patrie, bien plus variée et plus pittoresque que la monotone plaine russe. On se rendait aussi en char à bancs au marché de Ribeauvillé et parfois à Colmar.

Cette fois Muller plaça sa calèche rustique au milieu de sa cour, pour lui faire, à grande eau, une toilette sérieuse. Il graissa les roues, l’axe de direction, la " mécanique ", et cira les cuirs et les harnais.

Le 24, dans la matinée, il revint s’affairer autour de son char à bancs, aidé par sa belle Eudokia, car il s’agissait de le décorer de verdure et de fleurs. On en mit dans les rayons des roues, autour du soufflet, et des guirlandes partout.

L’après-midi, à deux heures et demie, " Brun " fut attelé dans les brancards. On ajouta à son collier un gros bouquet de marguerites et de bleuets, que les gosses avaient rapportés des prés et des champs.

Antoine Muller prit les rênes, et hue ! en route allègrement pour Ribeauvillé !

Il était trois heures lorsqu’il s’arrêta devant la prison. Le gardien était prévenu, les formalités étaient en ordre et les garçons arrivèrent, pâles et déjà amaigris par ce court séjour ; ils sautèrent au cou de leur libérateur, et l’embrassèrent avec des yeux pleins de larmes.

- En voiture, mes amis, pour une première étape !

Le char redescendit la ville, et déjà il s’arrêtait au " Pfifferhüs ", la bonne auberge des Ménétriers. Là, François Antoine Muller offrit un bon casse-croûte de lard et de pain blanc, arrosé d’un riesling pétillant.

Quelle fête ! Car depuis huit jours le brouet clair et le pain noir n’avaient guère été nourrissants.

Et puis, en route pour Zellenberg ! A découvrir de loin la petite ville si joliment juchée sur sa colline les six jeunes gens eurent les yeux humides : il leur semblait avoir été absents durant des mois.

Au sommet de la côte de Rimelsberg attendaient déjà parents et amis, qui formèrent un heureux cortège jusqu’au bourg. On chantait, on riait, on oubliait les pénibles journées passées.

Une semaine plus tard François Antoine Muller partit dès le matin avec son même équipage, pour Colmar. On lui délivra les quatre jeunes gens ; leur bonne conduite, et le règlement rapide des frais avaient si favorablement impressionné les autorités, qu’on remit à Frédéric son surcroît de détention.

Leur retour triomphal mit fin à tout ce drame.

La vie reprit son cours quotidien. Dans les vignes, où les femmes émondaient les sarments trop vigoureux, on avait amplement matière à jaser ; cela rendait la besogne plus distrayante. Les petites brouilles furent reprises là où on les avait laissées ; cela rendait la vie moins monotone.

Cela trompait aussi ce vide laissé après le dénouement de l’affaire. On avait été tellement accaparé par toutes ces émotions, ces événements, ces attentes, ces craintes et ces espoirs, que brusquement le calme revenu semblait insolite. Il est vrai que le risque entrepris fièrement, le sentiment de participer à une action téméraire mais juste, créent une certaine euphorie, une sorte de bonheur, de satisfaction morale. Et voici que tout est révolu ; le héros redevient vigneron, et retourne à sa tâche quotidienne, obscure, dure et sans gloire. Il y a presque le regret que l’aventure soit déjà du passé. Mais le salaire des risques encourus, c’était cette fierté, ce bonheur de s’être un temps élevé hors du quotidien. Il n’en fallait pas plus. Et on en parlera longtemps encore.

L’an d’après Philippe Becker épousa Catherine Froehlich. La même année il eut la douleur de perdre l’un après l’autre, ses parents. Jean Alter fut marié à Barbara Blanck, cependant qu’Antoine Rudolph donnait des signes inquiétants quant à sa santé.

Ottinger ne se montra plus jamais à Zellenberg. Pendant de nombreuses années, la kilbe ne fut plus tenue.

L’année où François Roeckel épousa Catherine Aubry, en 1789, de grands évènements se préparaient en France.

Le 29 juin de cette année-là, les bourgeois de Zellenberg se réunirent dans la salle du Conseil pour rédiger ensemble leur cahier de doléances. Puisque le bon Roy Louis XVI désirait " connaître les souhaits et doléances de son peuple, de manière que, par une mutuelle confiance et par un amour réciproque entre le Souverain et ses sujets, il soit apporté le plus promptement possible un remède efficace aux maux de l’Etat, et que les abus de tous genres soient réformés et prévenus par de bons et solides moyens. "

Eh ! oui ! Il était temps de supprimer tous ces impôts, corvées, quels qu’ils soient !

La kilbe ne devra plus dépendre de la seigneurie, mais de l’autorité communale. La seigneurie ne devra plus nommer les préposés de la commune; à l’avenir les autorités communales devront être choisies et élues par les bourgeois de la ville.

Ces vœux exprimés par les jeunes il y a trois ans, étaient maintenant inscrits dans les cahiers de doléances. Ils allaient se réaliser plus vite que prévu. Certes le roi Louis XVI ne s’occupa point de notre humble cahier de vœux. Pourtant ses dispositions essentielles furent appliquées bientôt.

 

François Antoine Muller fut le premier Maire élu de Zellenberg.

   

 

Marcel Pfister 1980
Par Jean Marie PFISTER
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