Lundi 11 août 2008

C’est de Monsieur Paul que je tiens le récit authentique qui suit. (L’humour selon Monsieur Paul)

Ma mère, disait-il, m’a appris bien des choses sur le passé de notre village et de ses habitants. Elle avait eu, en particulier, un oncle, frère de son père, qu’elle s’amusait à évoquer à tout propos, pour sa jovialité, son esprit vif et mordant, ses allures de bon vivant. Il portait bien son nom:  Froehlich ; il incarnait la gaieté.

Auguste Froehlich donc, célibataire, Conseiller Municipal et Chef du Corps des Sapeurs-Pompiers dès 1861, était alors un solide vigneron de trente quatre ans qui savait apprécier le bon vin. Il faisait partie du ménage de son frère Joseph, son aîné d’un an, mon grand-père maternel. La maison était spacieuse et s’ouvrait sur la Place de la Fontaine par un portail en plein cintre.

Un arrêté municipal du 3 juin 1862 avait chargé l’oncle Auguste de la surveillance de la fontaine, en sa qualité de " Commandant de la subdivision des Sapeurs-Pompiers de Zellenberg ". Un jour de juillet 1862 il vit donc depuis sa fenêtre arriver le forgeron Berger de Beblenheim, qui déposait près de la fontaine sa boîte à outils et s’apprêtait à réparer le tuyau d’écoulement de l’eau, comme on le lui avait demandé. Auguste, aussitôt, se mit en devoir de rejoindre l’artisan.

Entre voisins on se connaît, on se tutoie, on se taquine avec les sobriquets courants. Mais on ne se fâche jamais pour si peu. Or, il est connu que les Zellenbergeois sont " les ânes ", tout comme nos voisins de Beblenheim sont " les  escargots ". Allez donc savoir quelles vertus nous partageons avec ces bestioles. (voir chapitre " sobriquets ")

Toujours est-il que de loin Berger apostropha le Zellenbergeois :

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  • Salut Auguste ! Dis donc, c’est par ici, la Place de l’Ane,
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Mais Auguste a la répartie prompte et facile :

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  • Oui mon vieux ! La Place de l’Ane, c’est exactement là où tu te trouves !
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Et nos deux amis se mettent au travail de bonne humeur.

 

Un soir de novembre l’oncle Auguste revenait à pied de Hunawihr, où il avait eu à faire chez le charron. Sur la côte il vit arriver le landau du Docteur qui achevait sa tournée. Le Docteur Weisgerber était pour la famille Froehlich plus que le médecin ; de vieille connaissance, de même âge que l’oncle Auguste, il était un ami et avait passé chez lui plus de temps dans la cave qu’au chevet d’un malade. C’était un bien brave docteur, consciencieux, dévoué et jovial, faisant sourire les plus malheureux de ses malades, considérant que la meilleure potion était la confiance et un bon moral.

Le docteur fit arrêter son équipage pour échanger deux mots avec l’ami Auguste.

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  • J’ai failli ne pas te reconnaître : il fait presque nuit à cinq heures.
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  • Ah! oui ? J’aurais sans doute dû porter une lanterne, comme tu en as une sur ta calèche ! Dis-moi, que faut-il faire pour avoir un si beau nez rouge qui sert de lanterne ?
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  • Pour cela, cher ami, je te conseille une cure bien sérieuse de bon vin, à prendre chaque jour le plus consciencieusement possible.
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  • Merci pour la recette : Tu parles d’expérience, je vois. Bientôt tu n’auras plus besoin d’allumer la lanterne de ton landau.
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Il est vrai que le docteur ne refusait jamais un bon verre de vin après les visites à domicile. Mais Auguste exagérait évidemment à plaisir. Sur ce, nos deux amis reprirent chacun sa route.

 

Or, trois jours plus tard, le facteur apporta à l’oncle Auguste un joli pli timbré de Ribeauvillé. Quelle ne fut pas sa surprise : l’enveloppe contenait une note d’honoraires du Docteur Weisgerber : cinq francs pour une consultation.

- Qu’est-ce que c’est que ça ? Une facture du docteur ? Dis-donc, Adèle, il y avait un malade chez nous ?

 

Ma grand’mère, tout aussi étonnée :

- Une facture de Weisgerber ? Mais il a dû se tromper d’adresse. Grâce à Dieu nous n’avons pas eu de malade depuis longtemps. D’ailleurs, nous avons toujours payé comptant.

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  • Je n’y comprends rien ! La facture m’est adressée à moi, personnellement ! Il faut que je lui parle, que je lui mette ça sous le nez !
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  • Ne t’énerve pas, Auguste. C’est sûrement une erreur. Attends, la vieille Wagner est malade, et le docteur vient souvent la voir. Tu tâcheras de lui parler quand il viendra au village.
  •  

 

En effet, le soir même le landau du docteur remontait la rue et s’arrêtait sur la place de la fontaine. Après avoir attaché les rênes de son cheval à un piton du mur de la maison Fuchs, le docteur se dirigea vers le logement de la veuve Wagner, la seconde maison à droite dans la " Vordergasse ". Il y resta un bon moment.

 

Lorsque le docteur revint vers son cheval, l’oncle Auguste était là, parlant à la bête et lui grattant le front, ignorant ostensiblement la présence de son ami.

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  • Un drôle de citoyen, ton maître ! Je vais lui passer un de ces savons !
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  • De quoi te plains-tu, Auguste ?
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  • Dis donc ? Qu’est-ce qui t’as pris de m’adresser une facture, alors que personne n’a été malade chez nous ?
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  • Personne n’est malade ? Tant mieux ! Mais, malade ou pas, une consultation fait cinq francs!
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  • Une consultation ? Quelle consultation ? C’est toi qui me paraît malade !
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  • Mais, Auguste, c’est toi-même qui m’as demandé une consultation. Il y a trois jours, sur la côte de Hunawihr, tu m’as demandé une recette pour avoir un nez rouge. Je te l’ai donnée. Ce n’est pas une consultation, ça ?
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  • Oh ! Le monstre ! Grippe-sous ! Rapace ! Tiens, tu les as, tes cinq francs. Mais tu ne m’auras plus, je te le promets.
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  • Merci Auguste, une si bonne ordonnance mérite bien ça. Et maintenant, allons ensemble chez l’apothicaire en face, prendre pour les cinq francs notre remède.
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Le docteur prit l’oncle par le bras et les deux amis entrèrent ensemble à l’auberge " Au Cerf ". Ce soir là, pour retourner à Ribeauvillé, le docteur n’alluma pas la lanterne de son landau.

 

 

 Marcel Pfister 1982

 

 Monsieur Paul en 1975 (80e anniversaire)

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : TRADITIONS D'ALSACE
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