De toute sa longue histoire, Zellenberg n’a jamais hébergé de famille juive dans ses murs. Sans doute le village était-il trop petit et trop pauvre pour qu’un fils de Jacob vienne s’y abriter. On affectionnait en général les localités où siégeait une seigneurie, comme Ribeauvillé ou Riquewihr. On y trouvait meilleure protection et plus fructueuses affaires. Sous l’Ancien Régime l’agriculture et l’artisanat étaient interdits aux Juifs. Il ne leur restait donc que le commerce et la banque.
C’est ainsi qu’au XVIIIe siècle, sur soixante quinze ménages que comptait Zellenberg, trois seulement n’étaient pas débiteurs des usuriers de Ribeauvillé.
Mais alors, comment fut-il possible qu’un Juif sortît de ce village ? Pourtant c’est une histoire authentique, mieux encore, une histoire d’amour.
Louis était né dans une famille bien chrétienne, vers la fin du siècle dernier. Il fréquenta notre école bien chrétienne et apprit le catéchisme sous la férule bien catholique du curé Birgy. Apprit est un euphémisme, j’en conviens ; du moins fréquenta-t-il les cours d’instruction catholique, car notre bon Louis n’éprouva jamais grande amitié pour la lecture. Lorsqu’il quitta l’école, il savait tout juste dessiner son nom.
Cela n’empêcha pas les Prussiens de le mobiliser en août 1914, comme bien d’autres, qu’ils soient professeurs ou illettrés.
Après que le Feldwebel lui eut rappelé par quel bout on tenait le fusil, Louis alla envahir la Belgique et se précipiter sur la Marne. Et voici qu’on se mit à prélever les Alsaciens pour des ennemis plus dignes d’eux. On les transporta sur le front russe, où ils songeaient un peu moins à déserter.
Au début de mai 1915, les Allemands engagèrent une offensive terrible en Galicie Occidentale, où neuf divisions d’infanterie étaient arrivées du front français. Notre Louis se trouvait en plein dans cet enfer de boue et de feu. Mais il n’eut pas à poursuivre les Russes dans leur retraite, car il eut la chance, c’en était une, d’être blessé. De lazaret en hôpital, le soldat Louis parcourut les arrières et se remit peu à peu, boitant plus qu’il ne fallait pour n’avoir plus à jouer au petit soldat.
On trouva donc mieux pour lui. On utilisa son incompétence pour en faire un parfait " Feldgendarm ", et on lui fit surveiller un atelier, où de nombreuses femmes polonaises confectionnaient des uniformes "feldgrau". Louis regardait ces femmes tailler, faufiler, piquer, et de fil en aiguille, il repéra une jeune personne assez coquette qui, ma foi, ne le méprisait pas. L’uniforme sans doute, mais aussi le petit ravitaillement clandestin que Louis procurait à la belle, à l’heure du " Pumpernickel " indigeste, le rendaient tellement sympathique ! Et tant il l’aima, et tant elle sut faire solide couture, qu’après l’Armistice Louis ramena sa belle en Alsace, le pays où coulent le lait et le miel.
Or, elle était Juive et s’appelait Sarah. Pour elle donc, il se fit Juif, se fit circoncire et, quelque temps après, l’épousa selon le rite de Moïse. Son parler prit un accent Yiddish et contribua à en faire le juif le plus authentique.
Comme il avait évidemment quitté l’uniforme de Feldgendarm, sa dame le trouva moins beau et lui devint moins fidèle: il appréciait si peu les jolies robes qu’elle aimait tant. Pour comble de déception le château en Espagne que Louis avait bâti à sa belle Sarah s’avéra être une modeste bicoque, à l’entrée du village de Zellenberg, et de plus habitée par des beaux-parents qui ne songeaient pas encore à céder la place.
Sarah s’en tint aux promesses de grande vie que lui avait faite son Louis : on la vit quelque temps se faire servir par sa belle-mère, et se bercer dans un hamac en belle robe blanche, entre les noyers de la place dite " Baumgarten " mais la vie lui parut bientôt intenable dans ce vignoble où hommes et femmes s’agitaient du matin au soir, taillant, piochant, liant, pulvérisant, sulfatant…Il lui fallait les distractions de la ville ; Louis lui donna Colmar.
Il y pratiqua un petit commerce ambulant, qui le faisait parfois réapparaître chez nous, sac à l’épaule, en quête d’une petite affaire. La communauté juive de Colmar le reçut à bras ouverts, et il devint bedeau et chantre à la synagogue.
Sarah lui donna deux enfants : un fils qui avait hérité des vertus de sa mère et devint un Israélite à col blanc, dont les affaires florissaient à Lyon ; et une fille qui revint au christianisme.
Louis devint un fidèle fils adoptif d’Abraham, jusqu’à ce que celui-ci le recueillit en son sein.
Marcel Pfister1979