Où comment meurt une République.
D’après la chronique de Jean Becker le plus jeune, datée de 1850-1851, trouvée dans un grenier et remise à Marcel Pfister vers 1960. Elle est presque entièrement écrite en langue allemande alors que l’Alsace est française depuis 1648. Explication :
Usage de la langue allemande en Alsace, après la Révolution française.
En 1789, les voyageurs français continuent à employer le mot Allemagne pour désigner l'Alsace. Une Alsace dont les habitants acceptent d'être qualifiés d'Allemands, sans que le terme n'ait une connotation négative. C'est à partir de la Révolution Française, en 1793-1794, que la légitimité de la langue allemande en Alsace est mise en cause. Les Alsaciens germanophones sont considérés par certains révolutionnaires comme des alliés des ennemis de la République. Le représentant de la Convention Lacoste avait même proposé de faire guillotiner un quart des Alsaciens et de ne laisser en Alsace que ceux qui avaient participé à la révolution, le reste devait être exproprié et déporté.
De 1800 à 1870, on assiste à une diffusion croissante du français, surtout après 1850. Durant le deuxième Empire, le français tend à devenir la langue dominante dans la haute bourgeoisie. Dans les milieux populaires la connaissance du français s'améliore chez les jeunes par l'école et le service militaire. Toutefois, elle reste très limitée car l'école reste souvent faite en allemand, les maîtres maîtrisant eux-mêmes mal le français et le service militaire n'étant pas généralisé. De plus, l'allemand demeure la langue des Eglises, de la littérature populaire, de la presse, du peuple, du foyer et du sentiment.
(D’après l’Office pour la Langue et la Culture en Alsace – OLCA)
Marcel Pfister a traduit et adapté ce texte dont un extrait photocopié est présenté en page 2. L’usage de la langue allemande est entrecoupé de réflexions en français.
" On m’appelle Jean Becker, le plus jeune. C’est qu’il y a, à l’heure actuelle, en notre village, trois Jean Becker. Le " vieux " est mon oncle paternel né en 1791. Jean Becker " le jeune " est son fils aîné, donc mon cousin germain, né en 1816. Je suis moi-même ainsi " le plus jeune " étant né en 1826. Notre maison paternelle se situe dans la " Hintergasse " ou rue de derrière, à gauche lorsque vous la remontez, et faisant l’angle du passage qui rejoint la "Vordergasse ", la rue de devant.
Aujourd’hui, trois février 1850, notre curé Gilbert Antoine Muller, conscient de l’insécurité des temps actuels, concluait son sermon par des paroles sibyllines, comme il les affectionne : " Priez mes frères, priez, car nous n’avons pas encore franchi le fossé ; nous ne l’avons même pas approché. Vous saurez un jour que je vous ai dit la vérité. " Traumatisés par de telles prémonitions, les gens se réunissent souvent devant la croix de mission pour prier.
L’après-midi du mardi 29 janvier, je me suis rendu chez le charron Jean Irion de Riquewihr, pour qu’il me refasse les pointes émoussées de nos pioches. Le piochage des vignes est bien le plus
pénible de nos travaux, et il est bon alors d’avoir des outils impeccables dès le printemps. Après son travail j’ai offert à Jean le charron un verre à l’auberge de l’Etoile, dans la grand-rue.
Le gourmet à l’Etoile est logé dans un imposant bâtiment, décoré de magnifiques fenêtres aux encadrements richement sculptés. Dans la grande salle, à notre étonnement, régnait une animation
insolite pour un jour de semaine. Autour d’une table plus d’une dizaine de jeunes gens formaient un groupe fasciné par le récit qu’un étranger leur débitait. Le narrateur pouvait avoir de trente
cinq à quarante ans, cheveux foncés, en brosse, menton énergique, regard vif quoique anxieux, qui lui faisait à tout moment tourner la tête vers la porte d’entrée. Il était vêtu d’un costume
gris-vert, sans insigne particulier. Il parlait le " Hochdeutsch " comme un berlinois, avec un débit rapide et un accent difficile à démêler pour un alsacien. Les jeunes ne se lassaient
pas de lui faire répéter plus intelligiblement ses paroles.
J’ai compris qu’il était un officier d’artillerie prussien, et qu’il avait déserté avec un certain nombre de ses hommes pour se joindre aux francs-tireurs badois. Ceux-ci l’avaient nommé colonel. On sait que le pays de Bade était secoué par une révolution et qu’on y avait proclamé la République. Mais la république badoise avait eu une courte vie et notre officier prussien avait dû fuir en France. Il avait cherché refuge dans différentes localités alsaciennes, et c’est ainsi qu’il se trouvait donc à Riquewihr et prenait une chambre à l’Etoile.
Nous étions attablés à proximité du groupe, devant une chope de blanc. A un certain moment je vis les deux frères S. se concerter à l’écart. Leurs mines de conspirateurs, leurs coups d’œil furtifs, leurs chuchotements, cela me parut inquiétant. L’un d’eux quitta la salle. Les jeunes qui entouraient leur héros posaient mille questions sur les évènements et la lutte malheureuse des badois.
Les jours sont courts en janvier et il était temps pour moi de rentrer. Le lendemain j’appris que le fils S. avait envoyé immédiatement, par un domestique, un mot à la gendarmerie de Ribeauvillé. Effectivement les gendarmes étaient arrivés dès quatre heures du matin et avaient emmené l’officier étranger. Si le pauvre homme est livré aux prussiens, on sait le terrible sort qui l’attend. Les jeunes de Riquewihr ont profondément désapprouvé la dénonciation. Plusieurs nuits de suite ils ont organisé un épouvantable charivari devant la maison des judas. C’est qu’à Riquewihr, comme chez nous, on a l’esprit républicain et on regrette l’échec badois.
En attendant je constate que dans toutes les communes on distribue des calendriers napoléoniens, en prévision des élections du 10 mars. Il s’agit d’élections complémentaires à l’Assemblée Législative. Cette Assemblée réunie le 25 mai 1849 comportait 180 " rouges " appelés aussi " montagnards " ce qui indisposait fort les bourgeois plutôt royalistes.
A présent donc 21 " rouges " déchus après les manifestations du 13 juin 1849 à Paris, devait être remplacés le 10 mars 1850 par des élections au suffrage universel. Chez nous, dans le Haut-Rhin, furent élus deux " blancs " : Dolfuss et Migeon, et un " rouge " : Kestner.
Non, certes, nous n’avons pas encore franchi le fossé, comme disait monsieur le Curé. En mai nous apprenons que le Président Louis Napoléon Bonaparte a concentré autour de Paris 135000 hommes et 230 canons. Ces forces paraissent sans doute suffisantes pour intimider les démocrates de la capitale. Mais 1852 approche ! Elu pour quatre ans en 1848, c’est le 8 mai 1852 que le mandat du Président de la République Louis Napoléon Bonaparte expire. Patience !
Je me demande s’il est bien normal qu’un homme, fût-il élu Président, puisse disposer à sa guise et pour ses desseins personnels de la jeunesse appelée sous les drapeaux. Ainsi le 9 mars 1850 les conscrits du canton de Kaysersberg ont passé le Conseil de Révision. Zellenberg a présenté quatre garçons : Louis Otter a tiré le n° 105; Aloïs Richert, le n°1 ; Charles Stirn le n° 70 et Philippe Heckly le n° 44. Que d’années de jeunesse sacrifiées !
Voici par exemple que le 23 avril 1850 Jean Schmith rentre définitivement du 10e Léger, où il s’était engagé pour sept ans sans être revenu une seule fois en permission. Il avait tiré le n° 16. Au moins est-il rentré, lui. Dans quel esprit? Après sept ans dans l’armée, peut-on faire encore un bon vigneron ?
On parle ces jours-ci de cette catastrophe d’Angers qui a secoué tous les Français. Le 3e bataillon du IIe Léger, pendant une manœuvre, a vu 300 de ses hommes se noyer dans le Maine, malgré les efforts des sauveteurs angevins. On comprend l’inquiétude des parents qui voient partir un fils dans l’armée, et le sentiment de révolte des pauvres qui ne peuvent pas, comme les privilégiés de la fortune, acheter un remplaçant.
Ces jours-ci Joseph Hassé est revenu du 1e Régiment de Chasseurs d’Afrique. Il s’était " vendu ", lui, et avait vécu de folles journées de plaisirs, jusqu’à épuisement de son pécule. Ses parents l’en avaient dissuadé vainement. A présent, ceux-ci vivent dans la misère à Guémar, et lui-même est devenu un vagabond. Puisse son exemple servir de leçon à d’autres !
La popularité du Président Louis Napoléon n’est pas unanime ni excessive. C’est ce qu’on a bien remarqué lorsqu’il a entrepris son voyage à travers l’Alsace, en août 1850. Comme tant de gens des localités environnantes, je me suis rendu moi aussi à Colmar, ce mardi 20 août. Cette liaison avec Colmar nous est grandement facilitée depuis cinq ans. En 1845 la station de chemin de fer d’Ostheim a été créée, et il suffit de faire une petite promenade à pieds jusqu’à cet endroit. Le spectacle de ces convois de voitures sur rails, traînés par une machine crachant à grand bruit ses fumées, vaut bien ce déplacement. Et le voyage en chemin de fer est moins coûteux et plus confortable qu’en diligence.
Le train présidentiel est arrivé à Colmar à cinq heures trente du soir, dans une gare richement décorée de drapeaux et de guirlandes. Il venait de Mulhouse, où la réception avait été fort peu sympathique, voire même chahutée. Pour cette raison le train avait une demi-heure d’avance. Des salves d’artillerie saluèrent le Président mais la Garde Nationale de Colmar avait manqué l’arrivée et ne put suivre le cortège qu’en débandade. Indignée, la garde démissionna.
Sur le passage de la calèche présidentielle on entendait surtout des cris de " Vive la République ! " qui laissaient le Président impassible, alors qu’une acclamation de " Vive Napoléon ! " lancée par-ci par-là se voyait gratifiée d’un salut et d’un sourire du Prince . Pourtant c’est bien à la République que Louis Napoléon doit son élection. Il portait fièrement l’uniforme d’un général de la Garde Nationale.
Le lendemain à onze heures du matin le président assista à une revue militaire sur le Champ de Mars, ce qui dura jusqu’à une heure moins le quart. Puis il se rendit à la gare.
Là, deux individus, Faustel et Dreyfuss l’attendaient pour le saluer à coups de cailloux. Ils furent aussitôt arrêtés. On apprit que Faustel avait été condamné à vingt jours de prison ; Dreyfuss était relaxé.
Il y a aussi chez nous, au village, des partisans et des adversaires de Louis Napoléon. Pour les premiers il est garant de la sécurité et de l’ordre dans le pays ; pour les autres il représente la fin des libertés et de la République et, qui sait, la guerre comme au temps de son oncle illustre.
Les fêtes officielles doivent toujours ranimer le patriotisme du peuple. L’anniversaire de Louis Napoléon est fêté chaque année vers le 15 août. Au soir du 12 août 1850 il y a à Ribeauvillé, un magnifique feu d’artifice, qu’on peut admirer depuis notre colline. Le 24 février 1851, anniversaire de la Révolution de 1848, il y a des festivités dans toutes les communes : Les cloches carillonnent, le drapeau tricolore est hissé. C’est que le 24 février 1848 le peuple de Paris avait pris les Tuileries. Louis-Philippe a été obligé d’abdiquer. Il faut savoir que Louis Napoléon en veut autant aux royalistes qu’aux " rouges ".
L’Assemblée Législative a voté le 31 mai 1850 une modification de la loi électorale, pour restreindre le suffrage universel, car elle craignait une montée des socialistes. Pour être électeur il faut, à présent, être domicilié depuis trois ans dans la commune. Thiers, le chef du parti de l’ordre royaliste, qualifiait de " vagabonds " les ouvriers obligés de changer de domicile pour trouver du travail. Ils sont près de trois millions qui perdent ainsi le droit de vote. On comprend leur aversion à l’égard de cette assemblée à majorité royaliste. Louis Napoléon saura, en temps opportun, profiter de cet état d’esprit.
Le 16 janvier 1851, au son du tambour, on nous fait savoir que la liste électorale pour 1851 est affichée à la mairie. Zellenberg compte maintenant 111 électeurs, pour 448 habitants.
Le dimanche 4 mai, à l’occasion du troisième anniversaire de la proclamation de la république, les cloches carillonnent dès le matin tôt. Il est clair que Louis Napoléon joue la carte de la République contre les Royalistes de l’Assemblée. Il saura de même gagner la sympathie du peuple en s’opposant à la nouvelle loi électorale. Et pourtant nous avons eu l’occasion, le 20 août 1850 à Colmar, de constater que le Prince-Président ne portait guère la République dans son cœur. Je la savais en grand danger, de son fait.
Alors donc, le 4 décembre 1851, le bruit court que Louis Napoléon aurait fait un coup d’état et dissous l’Assemblée. Le 5 nous arrrivent effectivement des dépêches télégraphiques datées du 2 décembre qui confirment ces rumeurs. Le Préfet fait afficher que toute réunion est interdite ainsi que tout rassemblement dans les rues, toute distribution de tracts, tout chant de tendance politique, tout cri séditieux…
On apprendra bientôt que les soulèvements du 4 décembre ont coûté près de quatre cents morts à Paris. Par milliers on compte les arrestations.
Tout ce mois de décembre 1851 il n’est question que du plébiscite annoncé pour les 20 et 21 du mois, où il faudra donner notre avis par oui ou par non. Si c’est oui, nous avons à nous satisfaire de la proposition ainsi rédigée :
" Le peuple français veut le maintien de l’autorité de Louis Napoléon Bonaparte et lui délègue les pouvoirs nécessaires pour faire une constitution sur les bases proposées dans sa proclamation du 2 décembre. "
Si c’est non, c’est évidemment le refus de la proposition.
Que ferons-nous, Grand Dieu ! Car Dieu seul mérite notre confiance ; qu’il nous conserve la paix, pour que nous ne connaissions pas les désordres et les atrocités qui se sont vus dans le Midi de la France.
A Zellenberg il y a eu 109 votants, qui tous étaient pour Louis Napoléon, comme je l’avais prévu, car j’avais pronostiqué que le Président aurait plus de 100 voix ici. Cela n’étonnera personne, car le curé Birgy, dans sa messe du matin, avait présenté Monsieur Bonaparte comme l’homme de la Providence Divine, ce qui a fait une forte impression sur ses fidèles.
Cependant je vous dirai confidentiellement que moi-même je me suis abstenu : j’aime trop la République.
Pourtant à l’avenir je serai prudent. J’éviterai dans ma chronique toute réflexion politique, car il est dangereux de s’extérioriser.
ET VIVE LA REPUBLIQUE QUAND-MEME !
Jean Becker, le plus jeune. "
Traduction et adaptation par Marcel Pfister 1974