Dimanche 11 mai 2008

1/ Au 19e siècle

 

On sait que la première voiture automobile de la région avait appartenu au curé Behra, qui administrait la paroisse de Beblenheim de 1895 à 1905. C’est donc avant la fin du 19e siècle que cet engin à trois roues pétaradait par les petites routes du vignoble. Routes sans doute étroites car, un jour, voulant éviter une charrette de foin qui grimpait vers le village, notre brave curé resta enlisé sur le bas-côté du chemin. Le moteur avait beau tousser et fumer, les roues patinaient : il était bel et bien piégé.

 

Grâce à Dieu, voici un paysan, dont l’attelage de deux chevaux traîne un char vide. Notre curé prie l’homme de lui prêter ses deux bêtes, pour tirer son automobile de ce faux pas. Mais le vigneron, méfiant devant cette machine infernale, et craignant pour ses chevaux, trouve le mot juste pour refuser ce service :

- Herr Pfarrer, unser Herrgott het g’sait : Gehet, und lehret alle Völker… Er het net g’sait : " fahret ".

(Le Seigneur a dit : Allez … et non pas roulez)

 

Hélas ! Il fallut attendre plus d’une heure encore pour trouver une âme compréhensive, qui remettrait l’engin sur la route. Pendant ce temps, les gamins du village, n’osant s’approcher, observaient de loin les efforts du curé. Peine perdue ! C’est alors que, reconnaissant le fils du sacristain, Monsieur Behra lui demanda de chercher son père et quelques voisins. C’est donc à bras d’hommes que la machine fut mise sur la voie.

 

Notre curé motorisé quitta sa paroisse en 1905 pour Heimersdorf, petit village du Sundgau. Bien entendu il emmena sa voiture. Pourtant depuis cette date elle ne reprit plus la route. Elle resta garée dans un coin de la grange du presbytère jusqu’en 1928, date de la mort du curé Behra. C’est là que mon collègue Edel l’y avait vue ; il avait recueilli en 1925 cette argumentation du curé :

"  Dans le Sundgau un curé qui se déplace en auto peut être traité de sorcier et, de toutes façons il serait considéré comme un prêtre indigne. "

 

 

2/ Au 20e siècle

 

Marcel Pfister 1970

 

Depuis ce temps le monde a bien évolué ; les moyens de locomotion aussi, et les déplacements par nécessité professionnelle sont devenus courants. En particulier, après la dernière guerre, la pénurie de prêtres a exigé que ceux-ci administrent plusieurs paroisses : offices, catéchisme, visite des malades… Aujourd’hui pour les prêtres comme pour bien des professions, l’automobile est devenue un outil de travail indispensable.

 

C’est ce que n’avait pas encore compris la mère de M. le curé Henri. Elle s’occupait de son ménage et, tout en se montrant fort déférente envers Monsieur le Curé, elle parlait parfois plus maternellement à son fils.

 

Notre brave curé avait acquis ce jour-là une petite Ford d’occasion, une toute petite deux-places d’un âge avancé. La maman en fit un complexe et considérait que son fils se payait là un luxe coupable. Elle se mit à prier pour que son révérend rejeton arrivât à d’autres sentiments.

 

Dès le second jour de sortie de la mini-Ford, lorsqu’elle remonta le village, il arriva que cette grosse dalle de pierre qu’on appelait le " gruyère ", et qui couvrait un regard au confluant des caniveaux des deux ruelles, il se trouva donc, on ne sait comment, que ce " gruyère " apparut juste devant la roue avant droite du véhicule. Le choc fut inévitable, le train avant fut définitivement faussé, tordu, triste à voir.

 

C’était donc la fin de la petite Ford. Sans doute avait-elle trop de jeu au volant et un accident plus grave aurait pu se produire.

 

Un moment donc la mère du curé fut rassérénée et se répandait déjà en action de grâce, croyant son fils guéri de ce qu’elle prenait pour un caprice regrettable. Mais lui au contraire, songeait à présent à une petite voiture neuve. Les occasions, c’est traître !

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  • Mon Dieu ! Une voiture neuve ! Mais que vont dire les gens ?
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La bonne maman se remit à prier avec plus de ferveur encore. Le curé rentra un jour avec une belle quatre chevaux Renault toute neuve, bleue, luisante, une merveille ! On allait vers Noël : joli cadeau!

 

La voiture fut rangée dans le garage de fortune, ouvert à tous les vents, couvert de tôles ondulées, entre le presbytère et la remise. La mère refusa d’aller la voir. Elle ressentait une certaine honte, en songeant au luxe que se payait son prêtre de fils. Elle n’oserait plus se montrer au village. Une voiture toute neuve!

 

Le lendemain matin notre curé alla retrouver avec joie sa jolie 4 CV dans son garage. La saison était froide déjà. Il avait gelé la nuit.

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  • Habille-toi chaudement! Tu vas encore te refroidir, avec ta voiture!
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L’auto aussi avait pris un coup de froid. Difficile de la faire démarrer. Normal, n’est-ce-pas ? Mais l’accu était neuf. Elle démarra à force d’insister. Le moteur ronfla. Très bien, laissons-le se réchauffer!

 

Au moment où M. Henri sortit de son carrosse il remarqua que sous le moteur, l’eau pleuvait abondamment. Hé ! Oui ! Le bloc moteur avait éclaté sous le gel, ainsi que le radiateur. Il aurait fallu vider toute cette eau la veille, comme il était alors de coutume, ou prévoir de l’antigel.

 

Le curé désolé arrêta le moteur et rentra au presbytère avec une mine de désespéré. La mère remarqua bien sur son visage, qu’il était arrivé une catastrophe.

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  • Mais oui, le moteur a gelé ; il a éclaté ! On ne peut que le remplacer.
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  • Mon Dieu ! C’est encore de ma faute ! Maintenant il faut que je cesse de prier, sinon je ne sais ce qui pourra arriver !
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Marcel Pfister 1970

 

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : TRADITIONS D'ALSACE
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