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Dimanche 13 avril 2008 7 13 /04 /Avr /2008 06:20

 


5/ Préparatifs

 La jeunesse ne modifia en rien ses occupations habituelles, ses sorties, les rencontres le soir, où l’on bavarde près de la fontaine, où on taquine de loin le groupe des filles qui parlent chiffons, broderies et trousseau.

 Antoine, Philippe et Frédéric préféraient en général la promenade par le Schlossberg, où le chemin fait le tour de la colline et offre un splendide panorama au coucher du soleil. Sans doute le plan conçu par Philippe y était-il pour quelque chose dans ces sorties : au passage on constatait que les massifs de sureau sur le bord du chemin étaient assez touffus pour pouvoir s’y cacher. C’était essentiel. On choisit l’endroit exact, non loin du sentier qui conduisait à la poterne du château. En somme, c’était simple et l’opération devait réussir parfaitement, à la condition d’une totale discrétion.

A quoi pouvaient bien s’intéresser ces jeunes vignerons, au milieu des ceps alignés à perte de vue? Tantôt des feuilles marquées de taches suspectes les inquiétaient, car on était alors impuissant devant les maladies du vignoble. Tantôt d’indésirables insectes roulaient les feuilles en cigare ; il fallait alors organiser des chasses à ces nuisibles et on s’adressait au maître d’école qui se mettait en campagne avec son bataillon d’enfants. Il n’y avait pas d’autre moyen de lutte que de récolter les charançons ou les papillons.

Mais il y avait des soirs dorés où le spectacle était ravissant. Quelle symphonie de tons chauds au soleil du soir, entre les champs, les vignes et les bois. On s’asseyait alors sur la murette de pierres sèches. Et soudain s’élevait la voix de la cloche du soir de Béblenheim à laquelle répondait le tintement lointain de l’angélus de Bennwihr et notre petite cloche y joignait son Ave Maria argentin.

Ces soirs là, les jeunes gens faisaient des projets : ils abolissaient alors toute contrainte médiévale. Ils devenaient eux-mêmes jurés ou prévôt. Ils organisaient leur petite cité, sa voirie, ses fontaines, sa sécurité ; ils réglaient la culture et le commerce du vin. Ils imaginaient leur monde sans ces parasites qu’étaient les nobles et les militaires. Philippe, tout imprégné des idées de Jean Jacques Rousseau, dont Jean Wernier, l’aubergiste lui avait prêté le Contrat Social, citait par cœur des phrases révolutionnaires qu’il avait lues : " Aucun homme n’a une autorité naturelle sur son semblable et la force ne produit aucun droit…. Les lois doivent être des actes de la volonté générale…. "

-Je me demande, intervenait Antoine, d’où Jean Wernier tient ces livres de Rousseau ? Ils sont pourtant interdits chez nous !

-C’est un client suisse qui lui a procuré le Contrat Social. En Suisse, on imprime des choses qu’on trouve dangereuses ici.

-Mais comment des idées peuvent-elles être dangereuses? s’interrogeait naïvement Frédéric.

-C’est que nos grands seigneurs ne veulent pas entendre parler de changement. Ils ont une autre façon que nous de considérer le monde. Ils ne savent penser qu’en baillis, en comtes, en princes, tout comme d’autres gens ne savent parler qu’en Anglais ou qu’en Russe. Ils trouvent que les idées des autres sont fausses, subversives et dangereuses pour l’équilibre et la paix de la société, de leur société.

La justice que nous voyons comme l’égalité des enfants de Dieu est pour eux le respect sacré de leurs privilèges et la soumission des petites gens, puisque le ciel les a fait roturiers.

-Et le roi, il y quand même le roi ?

-Oui, le roi, il est bien protégé, dès son enfance par la cour, contre toute pensée libérale et chrétienne. Il est prisonnier du régime sans le savoir !

Philippe ne tarissait pas sur ces sujets qui le passionnaient et sa conviction était communicative. Mais la cloche du couvre-feu les ramena à la réalité.

 Il faut bien le dire, la bouderie d’Antoine à l’égard de Suzy n’était pas bien sérieuse. Depuis ce jeudi premier juin que les militaires étaient venus troubler, Antoine avait retrouvé le calme, à cause surtout du projet astucieux que Philippe avait élaboré et qu’il avait divulgué jusqu’à ce jour qu’à ses deux amis les plus sûrs : lui-même et Frédéric.

Donc dès le dimanche suivant Antoine attendait la porteuse de lait derrière sa porte. Elle faillit s’effrayer, mais ce n’était sans doute qu’une ruse pour tomber dans ses bras. Aucun secret ne fut trahi ; Suzy n’eut même pas l’idée qu’il y en eût un.

-Dis-moi, tu étais jaloux du sergent ?

-Jaloux ? pourquoi ? de ce bas-officier ?

-Mais oui, avoue donc ! cela me prouvera que tu m’aimes !

-Alors, il te faut des preuves ?

Les preuves furent si concluantes que lorsque Suzy reprit le chemin du château, elle croyait marcher sur un nuage.

 6/ La fête patronale  

Le lundi trois juillet arriva avec ses forains, ses manèges, ses boutiques, ses loteries. Le matin du quatre juillet tout cela était monté et rangé au bas de la porte de la ville, sur le " Thorgut ", entre le fossé appelé " Wäsch " et la chapelle du calvaire. Deux fourgons militaires accompagnés de six cavaliers en fringants uniformes s’installèrent sous les jeunes tilleuls et les noyers à l’ombre de la nouvelle église. Une place de danse fut balayée et délimitée par des cordes.

La vieille cloche sonna pour la grand’messe. Les gens affluaient en grand nombre vers l’église, car pour la fête patronale on avait, comme de coutume, invité oncles, tantes, cousins et cousines, et même des amis du voisinage. Ils étaient arrivés avec des chargements de victuailles, des gâteaux, des corbeilles de cerises et de fraises.

Les femmes avaient mis pour la circonstance leurs plus beaux atours : amples jupes noires et corselet de velours foncé brodé de fleurs; vers le col émergeait une chemise de lin blanc. Un bonnet noir à bords de dentelle tuyautée se nouait par des rubans sous le menton.

Les jeunes filles s’habillaient pareillement mais en couleurs claires : bas blancs joliment tricotés, tablier blanc d’étoffe fine, bordé de dentelle, coiffe claire brodée de paillettes ou de fleurs et encadrée de dentelle finement gaufrée.

Les jeunes gens avaient mis ce jour-là leur culotte de velours nouée sous le genou, sur des bas blancs, et la veste plus ou moins longue ouverte sur un gilet clair, gris ou jaune. Les hommes sortaient la plupart en pantalon et redingote foncés. Leur chemise se terminait par un col droit, empesé et ouvert par-devant. Le tricorne du dimanche les coiffait assez uniformément.

Le sieur Stirn, le Prévôt, avait revêtu sa belle culotte de velours bleu foncé, nouée par un ruban à boucle et des bas fins bleu pâle. Son habit bleu roi à la française, au col droit, aux manches à larges revers, et le tout bordé de brocard, laissait entrevoir un gilet gris clair. Il représentait dignement sa fonction, surtout qu’à l’église, à sa place d’honneur en tête de ses jurés, il était exposé aux regards de tous les bourgeois.

Le village entier arborait son plus gai sourire, avec ses drapeaux et ses guirlandes de verdure, ses rubans, ses rameaux verts, ses rues jonchées de fleurs et de feuillage: car la procession allait promener le Saint Sacrement et les bannières de St Ulrich et de Ste Agathe à travers le bourg.

Déjà l’orgue éructait ses accords hoqueteux sous les doigts de maître Hunckler, qui faisait à l’adresse du souffleur des gestes désespérés, car le soufflet n’arrivait pas à alimenter tous les jeux ouverts pour l’entrée solennelle. Hélas! Il était bien vétuste, cet instrument, et on l’avait démonté dans la vieille église du bas pour le rebâtir ici sans trop de frais. D’ailleurs tout dans l’église respirait l’indigence; les autels vermoulus venaient de la chapelle St Michel qu’on démolissait. Mais un nuage d’encens remplissait tout le chœur et cachait pudiquement toute cette misère. Du moment que le cœur y était, tout prenait des allures de fête, et pour ces braves gens Maître Hunckler était un artiste, et le chœur de l’église était une vision de paradis.

Dans son sermon le curé Herrenberger qui, malgré la coutume, n’avait pas voulu se faire remplacer ce jour là, prônait les vertus du grand St Ulrich. N’avait-il pas su protéger son peuple contre la horde guerrière des Esclavons, en l’abritant derrière les murailles qu’il avait données à sa ville d’Augsbourg pour qu’aucune de ses brebis ne se perde. Il avait été discret, le bon curé, mais son accent pathétique avait touché les cœurs, et chacun avait compris ses insinuations.

Tout aussi fervente fut la procession à travers la ville. Personne ne songeait au délabrement du dais qui abritait le Saint Sacrement ni aux franges des bannières. Après l’office les hommes firent, selon la coutume, la causette devant l’église et l’appariteur après quelques sons de sa cloche, annonça les publications officielles que le Schultheiss lui avait remises le matin même.

-Toute la population est cordialement invitée par la Sérénissime Altesse le Prince Maximilien Joseph, à participer joyeusement, après les vêpres, à la kilbe pour laquelle elle a assumé tous les frais et chargé le sergent major Ottinger du régiment Royal Alsace de l’organisation.

Ce qui, alors, put paraître singulier, c’est qu’aucune voix ne s’éleva, aucune exclamation, aucune protestation ; Pourtant, dans le silence, on entendit :

-Ja, ja, ‘s werd scho luschtig ware !

-Still ! Baschtian !

Ce rappel à l’ordre énergique que Knellwolff Jacob lança au savetier Sébastian Lichtlen frappa singulièrement Messire Jean Adam Roeckel, le juré, qui aussitôt alla trouver le Prévôt Michel Stirn.

-Herr Schultheiss, il se passe quelque chose dans le village. J’ai l’impression qu’il va arriver quelque chose à la kilbe !

-Ah ! Bah ! Je sais bien qu’il y a des gens qui ronchonnent ; ils n’ont qu’à surveiller leurs garçons pour qu’ils ne boivent pas trop. C’est vrai que monsieur le Curé est venu me sermonner à ce sujet. Mais ce n’est pas moi qui ai organisé la kilbe !

-Voyez-vous, j’ai idée qu’il y aura des bagarres. Avez-vous prévu assez de gardes ?

-Certainement. J’ai commis cinq gardes, qui seront en permanence sur la place. Et il y a les militaires. Allez donc, il ne se passera rien.

Les fumets qui s’échappaient des fenêtres ouvertes appelaient à table. C’était un de ces jours où la ménagère la plus dépourvue savait faire des miracles d’abondance et de raffinement. On servait des bouillons de poule aux quenelles de moelle ! Puis le jambon et la salade pour ouvrir l’appétit. Venaient ensuite poulets et canards à la broche accompagnés de légumes et ce mets fort apprécié depuis quelques dizaines d’années chez nous : " Ardäpfel ", la pomme de terre ! Les maisons plus aisées servaient un rôti de veau ou de bœuf ; le porc était la viande des dimanches ordinaires. Le tout évidemment arrosé des meilleurs vins du pays qu’on aimait dorés et parfumés. Enfin arrivaient les larges tartes aux cerises, aux fraises ou aux framboises avec beaucoup de crème fouettée.

En début d’après midi la vieille cloche surprenait tout le monde. Pendant que l’organiste et ses chantres écorchaient le latin des psaumes, les hommes s’assoupissaient dans les bancs et les enfants énervés pensaient aux balançoires, aux chevaux de bois, au mât de cocagne ou aux courses en sac qui, tout à côté, les attendaient. Les femmes apeurées priaient Dieu pour qu’il n’arrivât rien de grave tout à l’heure.

Les servants de messe faisaient fumer leur encensoir et sonner leurs clochettes, réveillant les dormeurs pour la bénédiction finale.

 7/ La kilbe

L’église déversa dans la rue son flot de fidèles. Déjà en ordre de parade, le tricorne fleuri sur la perruque blanche, l’uniforme flambant neuf, notre escouade faisait vibrer ses tambours et sonner ses trompettes. Toute la ribambelle des marmots suivit les soldats pour un tour de ville. Lorsque le cortège revint sur la place, ce furent les enfants qui mirent la kilbe en branle. Déjà l’orgue de barbarie égrenait ses airs populaires.

Par groupes, par familles, les vignerons arrivaient, bavardaient en un brouhaha de foire. On se glissait sur les bancs installés autour de la place de danse, on s’attablait autour d’un pot de vin blanc. Les jeunes garçons se groupaient autour du jeu de quilles tandis que les filles se promenaient bras-dessus bras-dessous en lignes qui barraient la rue.

Toute l’animation vint d’abord des divertissements de la marmaille bruyante ; sans tarder, les gamins voulaient dépouiller le mât de cocagne de ses appâts tentants : filets pleins de fruits, de gâteaux, de bonbons, fusils et sabres de bois et même un bel uniforme de petit soldat. C’est qu’on savait grimper, chez nous, et les cerisiers en savaient quelque chose. Les garde champêtres aussi. Pourtant, alors qu’il ne fallut qu’un geste bref pour détacher jouets ou friandises, l’uniforme aux épaulettes d’or résistait à tous les efforts. Ce fut un gamin de douze ans, Joseph Doritam qui, muni d’une serpette de vigneron, résolut le problème. Il se laissa glisser vivement du mât, son costume sous le bras. Et tandis que tous applaudissaient, Ottinger en personne emmena le jeune Joseph pour lui faire endosser l’uniforme gagné.

Pendant ce temps le manège des tout petits tournait et les étalages de toutes sortes s’achalandaient. Soudain, un roulement de tambour attira les regards vers la place de l’église où un fourgon militaire était aménagé en tréteau de spectacle. Sur ce plateau, une table, deux chaises ; en toile de fond une immense affiche bariolée représentant un magnifique soldat brandissant un drapeau et surmonté de l’inscription:

Avis aux jeunes gens

Qui aiment la gloire et l’argent !

L’artiste, on en trouve toujours chez les militaires, avait encadré son dessin d’une multitude de feuilles de lauriers, de médailles et d’ordres de chevalerie.

-Mesdames, messieurs ! venez voir notre nouveau capitaine! Voyez le bel officier sorti de vos rangs !

Et pendant que les soldats au garde-à-vous présentaient leurs armes, on vit arriver sur l’estrade le jeune Joseph Doritam, dans l’uniforme qu’il venait de gagner, fier, beau, hautain comme un vrai officier. Le public ne put s’empêcher d’applaudir et le sergent major Ottinger d’enchaîner:

-Eh bien, qu’attendez-vous, jeunes gens, pour endosser un si bel uniforme ? …

Mais il ne put continuer. Les applaudissements se firent soudain très bruyants ; il s’y mêla un tintement de cloches de vaches, que les hommes retiraient de dessous leurs blouses; sur les tables, gobelets, verres, cruches y ajoutèrent leur tintamarre. Et les bravos étaient si joyeux que Ottinger ne savait plus s’il devait s’en féliciter ou se fâcher. Voyant qu’il ne pouvait décidément pas poursuivre pour l’instant, il ordonna à ses hommes d’ouvrir le bal. Un deuxième fourgon était disposé en estrade pour les musiciens qui s’y installèrent et commencèrent par une marche entraînante et rythmée. Ottinger eut alors la satisfaction de voir converger les garçons et les filles. Comme tout ce monde attendait que quelqu’un fît le premier pas, Ottinger qui avait déjà repéré la pimpante Suzy, lui demanda d’ouvrir le bal avec lui. D’autres couples suivirent, d’abord les jeunes des villages environnants puis, peu à peu, la place de danse fut saturée.

Entre temps la jeunesse des villages voisins était donc arrivée, par joyeux groupes de garçons et de filles; c’était toujours ainsi que les jeunes se rendaient aux kermesses, gais et unis. C’était ainsi que le soir ils rentraient tous ensemble; et on entendait alors leurs chants et leurs rires se fondre dans la nuit en direction de Ribeauvillé, de Bennwihr ou d’Ostheim.

Tout se passait au mieux : les vieux bavardaient devant leur verre de vin. Ils avaient sagement rangé leurs clarines sous les bancs. Quelques-uns même se mêlèrent à la danse. Les jeunes gens s’attablèrent à leur tour ; ils participaient également à la danse, mais sans exubérance. François Roeckel faisait tourner Catherine Aubry, sa fiancée et Philippe s’affichait avec sa promise, Catherine Froelich. Les jolies cousines de Frédéric, Martine et Barbara Stines ne manquaient pas de cavaliers.

De l’autre côté de la rue les enfants s’en donnaient à cœur joie, aux manèges, aux courses, au tir, à la pêche au trésor…

Jugeant que tout était bien en train, Ottinger s’approcha de la longue table des garçons tout en leur faisant servir une cruche de vin blanc.

-C’est ma tournée, garçons, Allons donc, un peu plus de gaieté !

-Merci sergent. Ne vous donnez pas cette peine, je vais servir !

Philippe saisit la cruche et… ;

-Maladroit ! Et en plus la cruche est cassée !

-Je m’excuse ! Dommage pour le bon vin !

-Pas grave ! Suzy, apporte un autre cruchon!

Cette fois Ottinger remplit lui-même les verres. Il ne remarqua pas que Jean Hoffmann et Joseph Bucher assis vis-à-vis à l'autre bout de la table se parlaient des yeux et, sur un signe, renversèrent du pied le tréteau ; tous les verres roulèrent à terre.

-Ah ! non alors, vous le faites exprès ?

Ottinger, dépité, s’en alla, sourdement hué par cette jeunesse qui, décidément ne se laissait pas faire. Il se tint un long moment près des musiciens, parcourant des yeux toute cette joyeuse assemblée. Ayant découvert Suzy qu’Antoine venait de reconduire près du groupe des jeunes filles, il la pria de refaire une danse avec lui. Antoine, à peine assis, eut un tel sursaut de rage qu’il fallut le retenir.

-Tu ne vas pas nous gâter ça ! Tu vois bien que tout marche comme prévu. Calme-toi, tu auras ta vengeance tout à l’heure. Patience, Antoine !

Après quelques danses, Ottinger s’approcha d’une table où six jeunes gens de Hunawihr semblaient bien joyeux.

-C’est ma tournée, garçons !

Cette fois le sergent major ne fut pas éconduit. Aussi, après avoir rempli les verres, s’assit-il parmi eux.

-A la santé du roi !

Et on leva joyeusement les verres à la santé du roi.

-Et à la santé de notre prince Max !

Il s’entama alors une conversation animée sur la belle vie du soldat, l’uniforme tant prisé par les filles, les primes à encaisser, les repas copieux au régiment !…Très attentif à ses clients, Ottinger remplissait constamment les verres. Cela dura une bonne demi-heure. Jugeant le fruit mûr pour être cueilli, Ottinger se leva et se rendit sur son estrade, où la table portait un registre ouvert. Il fit signe aux musiciens d’arrêter la danse. Un roulement de tambour annonça qu’il allait parler.

-Mesdames, messieurs, chers amis! Vous savez que nous ne sommes pas venus uniquement pour vous organiser une joyeuse journée, ce qui est déjà un beau geste, n’est-ce pas ?

Un tonnerre d’applaudissements et de bravos s’éleva de toute la place. Il fallut un roulement de tambour pour rendre la parole au sergent recruteur.

-Nous nous faisons du souci pour l’avenir de vos jeunes gens. Le vignoble n’arrive pas à les nourrir décemment, et le piochage est bien pénible, n’est-ce pas ? Regardez-nous, jeunes gens ! voyez ces joyeux tambours, ces gais musiciens, ces beaux uniformes ! Rien de plus facile pour vous, d’être des nôtres ! Son Altesse Sérénissime le Prince Maximilien Joseph vous appelle ! Allons, venez donc ici, vous, là-bas, Jean, Marx, Sepp…, jeunes garçons d’Hunawihr. Venez, voyez ce que nous vous proposons! Allons, du courage ; cela n’engage à rien ! Venez !

Effectivement quatre des six garçons de Hunawihr se levaient, hésitant un peu, s’encourageant l’un l’autre. Une mère cria :

-Sepp ! Blieb do ! reste ici, n’y va pas !

Mais la bouche pâteuse notre Sepp répondait :

-I well jo numa ge lüeja ! Je veux seulement aller voir.

Alors s’éleva une clameur de cloches, de huées, un tohu-bohu infernal ; les hommes et les jeunes gens de Zellenberg se levèrent et entourèrent l’estrade d’une haie infranchissable. On ne comprit pas ce que criait Ottinger pour protester. Cela dura bien un quart d’heure. Attiré par tout ce tintamarre, le Schultheiss arriva. Il chercha du regard les gardes qu’il avait chargés de l’ordre public. Dans la foule il aperçut Jean Alter et Georges Littinger, le fusil à la bretelle, et hurlant comme tout le monde. Il tenta de s’approcher d’eux en se frayant péniblement un passage dans ce monde agité. Mais malicieusement, ceux-ci s’éloignèrent, faisant la sourde oreille. Messire Stirn, s’approchant de la tribune où déjà quatre soldats contenaient la foule, fit reculer de sa propre autorité ses administrés énervés. Peu à peu le calme revint.

Comme il n’est rien de plus efficace que la musique pour calmer les esprits, Ottinger fit repartir la danse. Il empocha quelques papiers et se mit à flâner parmi la foule pour l’observer. Lorsque l’ambiance sembla redevenue normale, il se rapprocha par petites étapes, comme par hasard, de la table des jeunes de Hunawihr. Elle se trouvait de l’autre côté de la place de danse; on se poussa pour qu’il prît place. Il fit servir encore un pot de vin et se montra fort jovial et bavard. François Roeckel remarqua, tout en dansant, que Ottinger se levait de table d’un air satisfait, en rangeant soigneusement dans sa poche des papiers pliés. François vint aussitôt en rendre compte à Philippe et à ses amis. Ottinger avait donc réussi à faire quelques victimes. Les contrats signés par ces garçons ivres étaient apparemment en lieu sûr. Il fallait donc récupérer à tout prix ces documents que le sergent major garderait sans doute précieusement dans sa poche.

L’après midi avançait. Il allait être l’heure de fourrager les bêtes et de traire. L’un après l’autre, les hommes remontèrent la rue du village pour aller s’occuper de l’étable et les femmes, pour préparer la soupe. La longue table des jeunes se trouva soudain désertée. On se bousculait moins sur la place et les danseurs évoluaient plus aisément.

 C’est alors que Suzy fit remarquer à son beau sergent-major que, les jeunes gens étant allés s’occuper des bêtes, on pourrait bien faire une petite promenade du côté du Schlossberg. Ottinger n’en crut pas ses oreilles. Ainsi donc, malgré le sabotage organisé de son racolage, il avait pu mettre en poche quatre engagements signés et de surcroît il allait pouvoir conter fleurette à la jolie Suzy. Quelle revanche sur ces jeunes rustres malpolis !

 

 

 Le chemin du Schlossberg était bordé d’épais buissons de prunelliers et de sureaux qui promettaient une promenade discrète ; par ailleurs, affairés aux étables, les bourgeois n’allaient pas les inquiéter.

On quitta la place sans se faire remarquer, Suzy par la droite et en contournant l’église, Ottinger par la gauche, la rejoignant sur le chemin. Serrant sa belle par la taille, le beau galant lui montra qu’il trouvait aussi les mots choisis pour racoler les belles filles.

Soudain quelqu’un jaillit du buisson. Suzy poussa un cri et s’échappa en courant à perdre haleine vers la poterne du château. Antoine se tenait devant Ottinger, les traits crispés par une telle rage que le militaire, instinctivement se mit en garde et saisit le pommeau de son épée.

-Ainsi donc, salaud ! c’est nos filles que tu viens racoler maintenant ?

-Doucement mon ami ; Suzy me trouve sans doute plus aimable et plus fier qu’un grossier petit paysan!

A l’instant même il se sentit empoigné par derrière, par des mains de fer qui lui retenaient les bras et les jambes, le bâillonnaient. On lui arrachait méthodiquement tous les boutons et parements de son bel habit et de sa veste et même le plumet de son tricorne. On s’emparait des papiers trouvés dans une poche de sa veste et on mit à la place toute la passementerie cueillie sur l’uniforme. L’épée fut retirée du fourreau et jetée dans les vignes.

Les jeunes gens s’y étaient mis à six pour n’avoir pas à blesser leur victime : pendant que François et Philippe, aidés par Jean Alter, Jean Hoffmann et Joseph Doritam maintenaient fermement le sergent, Frédéric le dépouillait de ses parements. Quant aux papiers, il les brûla sur place, devant les yeux effarés du sergent.

-Et voilà ! ceux-là, tu ne les auras pas ! Maintenant, va te pavaner avec ton bel uniforme ! Et surtout, ne reviens plus jamais à Zellenberg !

On le lâcha. Blanc de rage, il resta coi un moment, examinant sa tenue.

-Ca vous coûtera cher !

Il s’en retourna lentement vers la place de l’église , ramassant au passage son épée pour la remettre au fourreau, pendant que nos jeunes amis rentraient chez eux.

Ottinger se réfugia dans son fourgon, dont il fit tirer la bâche. Il fit arrêter immédiatement le bal. Les gens qui se trouvaient encore sur la place firent alors un vacarme de clarines et de huées à tel point que les soldats se rangèrent en ligne le long du chariot, l’arme au pied. Les bourgeois comprirent qu’il valait mieux se disperser, d’autant plus qu’il était l’heure du souper.

Lorsque la place fut vidée, les soldats cherchèrent les chevaux à l’écurie communale, le " Gaststall " ; ils rangèrent les deux fourgons. Une demi-heure après tout fut prêt pour le départ .

A ce moment le bailli et le prévôt arrivèrent, consternés. Il y eut une discussion brève et assez violente, et le convoi se mit en route. Nos deux notables restèrent encore un instant à discuter. Le Schultheiss éleva la voix :

-Oui, d’accord ! mais qu’allait-il faire dans le chemin du Schlossberg ?

Enervés et bien mal à l’aise, nos deux édiles remontèrent ensemble la rue du village. On apprit plus tard que les militaires avaient rejoint le château de Ribeauvillé, pour rendre compte sans doute au chancelier Radius des évènements regrettables et pour y passer la nuit.

Chez nous, ce soir là, aucun des jeunes du village ne s’aventura plus dans les rues. On craignait d’y tomber dans les mains de l’escouade qui, cette fois, aurait certainement réussi de force les engagements ratés pendant la journée. C’est que les méthodes étaient variées et au besoin brutales, pour recruter les soldats du roi.

8/ Inquiétudes

  Les lendemains de kermesse sont en général moroses, à cause de mauvaises digestions, maux de tête, bouche pâteuse, alors qu’il faut reprendre le joug quotidien, qu’on avait si bien oublié. La kilbe s’était achevée cette fois après les sept heures du soir, alors qu’à l’ordinaire le couvre-feu ne sonnait qu’à dix heures.

Ce cinq juillet là une vague obsession pesait sur tout le village. Evidemment on s’attendait à des suites. Lesquelles ? L’incertitude était pénible. Pour les jeunes gens, héros principaux d’une action téméraire, la crainte des suites possibles était fortement tempérée par le sentiment d’avoir entrepris et réussi ce qu’il fallait faire, et par la conscience d’être approuvés par la quasi-totalité du village.

Dans la matinée Frédéric, Philippe, François et Antoine se rendirent ensemble au presbytère, où le bon sourire du curé Herrenberger les rassura. Ils lui firent le récit détaillé des faits. On supputa les suites possibles . Le curé proposa de rédiger une requête à l’intention de l’intendant de la Cour d’Ensisheim, et qui serait signée par toute la population. Il informerait également l’évêché , en priant Monseigneur de bien vouloir intervenir favorablement auprès de la chancellerie d’Ensisheim, vu la noble intention qui avait animé la jeunesse, et l’opposition de tous les villages aux méthodes du racolage Tandis que le curé se mettait à ses écritures, les jeunes quittèrent le presbytère un peu rassurés. Dans l’après-midi on vit arriver Messire Radius, le chancelier du prince Maximilien Joseph, accompagné de son greffier Barth. Ils se rendirent au château où furent convoqués aussitôt Schultheiss et jurés. Une heure plus tard ces notables descendirent ensemble sur la place de l’église où traînaient encore des séquelles de la kermesse : papiers, débris de verre, fleurs et rameaux fanés, pieux et planches… D’après ses gestes, le prévôt semblait expliquer au chancelier la disposition des lieux. Puis chacun s’en retourna chez soi.

Deux jours passèrent sans incident. Alors arriva le Brigadier de la maréchaussée de Colmar avec deux hommes. A la suite du prévôt et de ses jurés, tous montèrent dans la " Ratstube ", la salle du conseil, qui était aussi la salle d’école. Maître Hunckler était donc en congé ce jour-là et ses élèves ne s’en plaignaient pas. Ainsi fut ouverte l’enquête et l’appariteur eut fort à faire pour convoquer accusés et témoins. Cette enquête préliminaire ne donna aucune clarté, car chacun n’accusait que les militaires et surtout leur chef, le sergent-major. Quand le brigadier leva la séance, il ne trouva rien de plus à dire que :

-C’était une véritable conjuration de la ville entière. Il nous faut d’autres témoins !

Les habitants de Zellenberg établirent pour le tribunal d’Ensisheim une liste de témoins : ils furent tous récusés. On les considérait tous comme des complices ; même les cinq gardes qu’avait nommés le prévôt et qui l’avaient trahi, contrevenant à ses ordres et à leur devoir. Antoine Muller figura dans le procès verbal avec cette note :

"… homme fougueux, est avec son frère Jean Muller, à la tête de la rébellion. C’est lui qui a comploté avec les autres et qui a concouru à demander le sieur curé en aide… "

L’enquête fut fort longue; elle dura plus d’un mois. Le chancelier Radius résuma pour ses maîtres l’affaire en ces termes :

" Les habitants de Zellenberg se sont élevés en corps de communauté contre le seigneur, le prévôt et les préposés ; depuis environ deux mois ils sont en une espèce de guerre ouverte. Ils ont présenté à l’Intendance des requêtes signées de tous. Le sieur Bailli du département les a vérifiées. Son avis partira demain.

Les prévôt et préposés ont favorisé la tenue de la fête du sergent major par un zèle pour le service du Roi. Les garçons de Zellenberg se sont opiniâtrés à résister au seigneur et à leurs chefs, puisqu’ils étaient instigués par les habitants.

Monsieur le Commandant de la Province a ordonné une information qui a été faite par le sieur Brigadier de la Maréchaussée de Colmar, les témoins lui ont été administrés par les personnes mêmes qui assistaient à la rixe . Le sieur Brigadier a entendu six témoins de Hunawihr et deux de Ribeauvillé, puisque ces deux endroits ne sont pas impliqués dans le procès. Ils en ont pu trouver davantage de Hunawihr.

Cette information n’est donc pas dans la catégorie des enquêtes faites pour et contre devant les tribunaux de justice civile. Monsieur le Commandant fait informer, s’il est permis de dire ainsi, d’office. Son information est impartiale. Il ne cherche que la vérité ; dès qu’il l’a trouvée, il décide. L’on n’a jamais vu procéder par des enquêtes et contre-enquêtes.

Il est prouvé que les habitants de Zellenberg résistaient en corps à la tenue de la fête par le sergent major Ottinger . Ils crurent que c’était enfreindre leurs privilèges. Ils étaient à la veille de se réunir tous pour chasser le sergent et pour l’assommer, si le prévôt n’avait pas trouvé le secret d’y mettre ordre.

Le curé du lieu s’est mis du côté des garçons et des bourgeois ; il a blâmé le prévôt pour n’avoir pas tenu avec eux. Il a nourri, alimenté la fureur et il a appuyé les révoltés d’une lettre de recommandation pour Strasbourg. La maison curiale était donc pour ainsi dire le foyer de tous ces maux. L’intrigue du curé donne de nouvelles forces à la chicane.

Tous les témoins indiqués par les garçons sont de la ville de Zellenberg. Ils sont eux-mêmes intéressés dans la contestation. Ils ont intrigué, soutenu les querelleurs, puisqu’ils croyaient défendre leurs propres intérêts. Leur animosité contre le seigneur est prouvée. Ils sont en procès avec lui à l’Intendance. Ils sont donc récusables de droit. Ils seraient juge et partie en même temps. "

Et puis passèrent de longues semaines d’inquiétude, de crainte, de suppositions, d’hypothèses. Tantôt c’était l’espoir que tout serait étouffé grâce à une puissante intervention. Tantôt c’était la dépression noire, qui ôtait toute joie au travail. Les natures humaines sont bien diverses face à l’adversité : tandis que Frédéric à tout propos trouvait un mot pour rire de l’aventure, Philippe affectait une fière indifférence, cependant qu’Antoine se morfondait dans les prévisions les plus désespérées, heureux cependant que Suzy ne pût être inquiétée en aucune façon. Elle avait parfaitement et discrètement joué son rôle.

 

 

 

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : HISTOIRE (Révolution Française)
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Dimanche 13 avril 2008 7 13 /04 /Avr /2008 06:15

9/ Sanctions

  Le matin du mercredi seize août vint mettre un terme à toute incertitude: vers les dix heures, on vit arriver la maréchaussée de Colmar, huit cavaliers conduits par le sieur brigadier qui avait mené l’enquête. Le prévôt et le bailli accompagnèrent dans la salle du conseil le brigadier et les deux bas-officiers qui suivaient leur chef. Aussitôt, par l’appariteur, le prévôt fit convoquer une dizaine de jeunes gens dont la liste lui fut remise, ainsi que leurs parents.
d’Ostheim, un fourgon militaire bâché, fermé, attelé de deux chevaux, un murmure général s’éleva, percé parfois par un cri de douleur ou de colère, par une exclamation quasi hystérique d’une mère au désespoir.
 

Comme un feu de paille cette nouvelle alarmante fit le tour de la petite cité. On vit s’agglutiner près de la porte de la ville une foule de plus en plus nombreuse. L’angoisse se lisait sur tous les visages. On s’interrogeait, on parlait bas, on répandait des informations fragmentaires, incertaines, imaginaires. Des femmes pleuraient.

Lorsqu’ arriva, par la route

Le curé Herrenberger était venu, lui aussi, pâle, voûté ; il s’efforça de trouver, pour ces femmes éplorées et ces jeunes gens atterrés, des paroles réconfortantes, leur faisant surtout prendre conscience de la parfaite solidarité qui unissait le village entier. Il ne put parler beaucoup car, à une fenêtre de la salle du Conseil, apparaissait le Schultheiss. Il appela par leurs noms les dix jeunes gens convoqués, et leur ordonna de monter, avec leurs parents, dans ce prétoire.

Quatre soldats de la maréchaussée se plantèrent ensuite devant l’entrée. La foule levait vainement les yeux, silencieuse, pour surprendre si possible, quelques bribes intelligibles d’en haut. Dans la salle, tel un tribunal, le sieur Brigadier, le Prévôt et le Bailli étaient assis derrière une table flanquée des deux bas-officiers, devant ces deux douzaines de gens debout et angoissés. La femme de Jean Hoffmann-père s’évanouit. On permit aux femmes de s’asseoir sur un banc placé le long du mur. Il fut à peine nécessaire de demander le silence. Seule la voix du soldat-charretier qui faisait tourner son fourgon devant la porte de la ville, troublait cette pesante atmosphère.

Le sieur Brigadier donna lecture des sanctions, d’une voix claire, appuyant ses mots qui faisaient mal et les noms des condamnés.

"  En exécution des ordres de Monsieur le Marquis de la Salle, Lieutenant Général des Armées du Roy, Commandant en Chef en la Province d’Alsace, à nous adressés du 13e du présent mois d’aoust, il a ordonné au Brigadier de la maréchaussée de la Résidence de Colmar, d’arrêter et de conduire dans les prisons de Colmar, les nommés Frédérique Stinnes, François Roeckel, Antoine Rudolph et Philippe Becker, pour y être détenus, savoir ledit Stinnes pendant un mois, et lesdits Roeckel, Rudolph et Becker pendant quinze jours, et ne seront lesdits particuliers élargis de prison à l’expiration du temps prescrit pour leurs détentions respectives qu’après qu’ils auront payé solidairement tous les quatre, les frais de geôlage, ceux des différentes requêtes de plaintes portées contre eux, les frais de réparation à faire à l’uniforme du sergent Ottinger, et ceux de vérification et courses de la maréchaussée.

- En exécution des mêmes ordres, ledit Brigadier de maréchaussée arrêtera et conduira dans les prisons de Ribeauvillé les nommés Jean Alter, Jean Hoffmann, Georges Litinger, Joseph Doritam, Jean-Georges Fuchs et Joseph Bouchert, pour être détenus pendant huit jours et ensuite élargis après avoir payé les frais de geôlage et de capture de la maréchaussée.

- A l’égard du sergent Ottinger plaignant, il est par les mêmes ordres débouté de sa demande et renvoyé à ce pouvoir au juge ordinaire pour obtenir des dommages et intérêts, s’il y a lieu.

Fait à Colmar, le 14e Aoust 1786. "

 

A plusieurs reprises, le brigadier avait du interrompre sa lecture, tant elle faisait saigner les cœurs maternels et se crisper les fiertés paternelles. L’un des bas-officiers avait, phrase par phrase, traduit en Alsacien le texte lu par son chef. Les jeunes étaient restés stoïques.

On ordonna aux parents de se retirer, après avoir embrassé leurs fils. Ce fut bien pénible ; les garçons durent consoler leurs mères : les gros travaux étaient faits, et on reviendrait bientôt ! Et puisqu’on n’avait rien à se reprocher, bien au contraire, on allait fièrement supporter ces brimades.

Lorsque les parents eurent enfin quitté la salle, les bas-officiers ouvrirent leurs sacoches de cuir, et on entendit un crissement de chaînes. On a beau être convaincu de son innocence, le fait de se voir enchaîné est si infamant, qu’en descendant l’escalier et en sortant dans la rue, encadrés par les soldats en armes, les jeunes gens baissaient la tête, et certains firent des efforts héroïques pour ne pas pleurer. Trois d’entre eux n’avaient pas vingt ans. La foule était sidérée. Le vieux curé qui voulut s’approcher fut écarté par les soldats. Il ne put dire que deux mots :

-Courage, mes amis, nous pensons à vous !

On fit monter dans le fourgon Frédéric , François, Antoine et Philippe. Le brigadier, avec quatre autres cavaliers, encadrèrent le char qui aussitôt partit pour Colmar, pendant que Frédéric Stinnes entonnait, pour rompre cette pesante atmosphère :

" O ! dü lieber Augustin

Alles esch hin ! "

C’était pourtant lui, le plus durement puni. Le convoi était descendu par le " Muselweg " vers Ostheim, où il rejoignait la route royale n° 83.

Les six autres jeunes gens, accompagnés du second bas-officier et de ses hommes à cheval, se mirent en route à pied, enchaînés les uns aux autres vers la prison de Ribeauvillé. Lamentable spectacle que de voir cette jeunesse défiler comme des esclaves d’un autre temps, parce qu ‘elle avait osé se révolter contre l’injustice des puissants.

Alors que les regards suivaient cette triste procession jusqu’au moment où le dernier cavalier avait disparu derrière la côte, chacun fut saisi d’un si pénible sentiment de vide et de misère, que tous retournèrent chez eux sans un mot, les yeux humides.

Le Schultheiss, auquel personne n’avait adressé la parole, se sentit affreusement seul. Lui aussi regagna sa maison. Le Bailli avait déjà pris discrètement le chemin du Schlossberg.

Le lendemain, s’étant ressaisi, le curé Herrenberger alla dès le matin trouver le Schultheiss. Il s’enquit sur les termes exacts des condamnations. Une discussion assez vive s’ensuivit, car le prêtre osa reprocher au prévôt de n’être en aucune façon intervenu pour défendre les jeunes. La servilité ne devait pas aller jusqu’à accepter l’injustice. Le curé demanda au prévôt de s’enquérir de toute façon le plus tôt possible sur le montant à verser selon les dispositions de la condamnation. Il serait juste que le village entier prît ces frais à sa charge. Le curé Herrenberger informa le prévôt qu’il allait, dimanche en chaire, demander cela à ses paroissiens.

Ce qu’il fit. Il y avait peu de familles aisées à Zellenberg, en cette veille de la révolution française. Mais les sommes nécessaires furent largement couvertes.

 

 



10/ Retour triomphal

 

Au soir du 23 août, François Antoine Muller tira hors de sa remise son char à bancs encore tout neuf, tout élégant avec ses roues jaunes. Plus petites à l’avant pur permettre tous les virages, mais hautes jusqu’aux sièges à l’arrière, ces roues amortissaient les cahots du chemin par de bons ressorts à lames d’acier. Un soufflet de cuir noir abritait le cocher du soleil comme de la pluie. Derrière lui, deux bancs garnis de coussins de cuir noir bourrés de crin pouvaient recevoir six personnes.

Antoine Muller avait fait construire cette voiture par un charron de Ribeauvillé, pour promener sa jeune épouse et lui faire voir sa si jolie patrie, bien plus variée et plus pittoresque que la monotone plaine russe. On se rendait aussi en char à bancs au marché de Ribeauvillé et parfois à Colmar.

Cette fois Muller plaça sa calèche rustique au milieu de sa cour, pour lui faire, à grande eau, une toilette sérieuse. Il graissa les roues, l’axe de direction, la " mécanique ", et cira les cuirs et les harnais.

Le 24, dans la matinée, il revint s’affairer autour de son char à bancs, aidé par sa belle Eudokia, car il s’agissait de le décorer de verdure et de fleurs. On en mit dans les rayons des roues, autour du soufflet, et des guirlandes partout.

L’après-midi, à deux heures et demie, " Brun " fut attelé dans les brancards. On ajouta à son collier un gros bouquet de marguerites et de bleuets, que les gosses avaient rapportés des prés et des champs.

Antoine Muller prit les rênes, et hue ! en route allègrement pour Ribeauvillé !

Il était trois heures lorsqu’il s’arrêta devant la prison. Le gardien était prévenu, les formalités étaient en ordre et les garçons arrivèrent, pâles et déjà amaigris par ce court séjour ; ils sautèrent au cou de leur libérateur, et l’embrassèrent avec des yeux pleins de larmes.

- En voiture, mes amis, pour une première étape !

Le char redescendit la ville, et déjà il s’arrêtait au " Pfifferhüs ", la bonne auberge des Ménétriers. Là, François Antoine Muller offrit un bon casse-croûte de lard et de pain blanc, arrosé d’un riesling pétillant.

Quelle fête ! Car depuis huit jours le brouet clair et le pain noir n’avaient guère été nourrissants.

Et puis, en route pour Zellenberg ! A découvrir de loin la petite ville si joliment juchée sur sa colline les six jeunes gens eurent les yeux humides : il leur semblait avoir été absents durant des mois.

Au sommet de la côte de Rimelsberg attendaient déjà parents et amis, qui formèrent un heureux cortège jusqu’au bourg. On chantait, on riait, on oubliait les pénibles journées passées.

Une semaine plus tard François Antoine Muller partit dès le matin avec son même équipage, pour Colmar. On lui délivra les quatre jeunes gens ; leur bonne conduite, et le règlement rapide des frais avaient si favorablement impressionné les autorités, qu’on remit à Frédéric son surcroît de détention.

Leur retour triomphal mit fin à tout ce drame.

La vie reprit son cours quotidien. Dans les vignes, où les femmes émondaient les sarments trop vigoureux, on avait amplement matière à jaser ; cela rendait la besogne plus distrayante. Les petites brouilles furent reprises là où on les avait laissées ; cela rendait la vie moins monotone.

Cela trompait aussi ce vide laissé après le dénouement de l’affaire. On avait été tellement accaparé par toutes ces émotions, ces événements, ces attentes, ces craintes et ces espoirs, que brusquement le calme revenu semblait insolite. Il est vrai que le risque entrepris fièrement, le sentiment de participer à une action téméraire mais juste, créent une certaine euphorie, une sorte de bonheur, de satisfaction morale. Et voici que tout est révolu ; le héros redevient vigneron, et retourne à sa tâche quotidienne, obscure, dure et sans gloire. Il y a presque le regret que l’aventure soit déjà du passé. Mais le salaire des risques encourus, c’était cette fierté, ce bonheur de s’être un temps élevé hors du quotidien. Il n’en fallait pas plus. Et on en parlera longtemps encore.

L’an d’après Philippe Becker épousa Catherine Froehlich. La même année il eut la douleur de perdre l’un après l’autre, ses parents. Jean Alter fut marié à Barbara Blanck, cependant qu’Antoine Rudolph donnait des signes inquiétants quant à sa santé.

Ottinger ne se montra plus jamais à Zellenberg. Pendant de nombreuses années, la kilbe ne fut plus tenue.

L’année où François Roeckel épousa Catherine Aubry, en 1789, de grands évènements se préparaient en France.

Le 29 juin de cette année-là, les bourgeois de Zellenberg se réunirent dans la salle du Conseil pour rédiger ensemble leur cahier de doléances. Puisque le bon Roy Louis XVI désirait " connaître les souhaits et doléances de son peuple, de manière que, par une mutuelle confiance et par un amour réciproque entre le Souverain et ses sujets, il soit apporté le plus promptement possible un remède efficace aux maux de l’Etat, et que les abus de tous genres soient réformés et prévenus par de bons et solides moyens. "

Eh ! oui ! Il était temps de supprimer tous ces impôts, corvées, quels qu’ils soient !

La kilbe ne devra plus dépendre de la seigneurie, mais de l’autorité communale. La seigneurie ne devra plus nommer les préposés de la commune; à l’avenir les autorités communales devront être choisies et élues par les bourgeois de la ville.

Ces vœux exprimés par les jeunes il y a trois ans, étaient maintenant inscrits dans les cahiers de doléances. Ils allaient se réaliser plus vite que prévu. Certes le roi Louis XVI ne s’occupa point de notre humble cahier de vœux. Pourtant ses dispositions essentielles furent appliquées bientôt.

 

François Antoine Muller fut le premier Maire élu de Zellenberg.

   

 

Marcel Pfister 1980
Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : HISTOIRE (Révolution Française)
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