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Dimanche 11 mai 2008

1/ Au 19e siècle

 

On sait que la première voiture automobile de la région avait appartenu au curé Behra, qui administrait la paroisse de Beblenheim de 1895 à 1905. C’est donc avant la fin du 19e siècle que cet engin à trois roues pétaradait par les petites routes du vignoble. Routes sans doute étroites car, un jour, voulant éviter une charrette de foin qui grimpait vers le village, notre brave curé resta enlisé sur le bas-côté du chemin. Le moteur avait beau tousser et fumer, les roues patinaient : il était bel et bien piégé.

 

Grâce à Dieu, voici un paysan, dont l’attelage de deux chevaux traîne un char vide. Notre curé prie l’homme de lui prêter ses deux bêtes, pour tirer son automobile de ce faux pas. Mais le vigneron, méfiant devant cette machine infernale, et craignant pour ses chevaux, trouve le mot juste pour refuser ce service :

- Herr Pfarrer, unser Herrgott het g’sait : Gehet, und lehret alle Völker… Er het net g’sait : " fahret ".

(Le Seigneur a dit : Allez … et non pas roulez)

 

Hélas ! Il fallut attendre plus d’une heure encore pour trouver une âme compréhensive, qui remettrait l’engin sur la route. Pendant ce temps, les gamins du village, n’osant s’approcher, observaient de loin les efforts du curé. Peine perdue ! C’est alors que, reconnaissant le fils du sacristain, Monsieur Behra lui demanda de chercher son père et quelques voisins. C’est donc à bras d’hommes que la machine fut mise sur la voie.

 

Notre curé motorisé quitta sa paroisse en 1905 pour Heimersdorf, petit village du Sundgau. Bien entendu il emmena sa voiture. Pourtant depuis cette date elle ne reprit plus la route. Elle resta garée dans un coin de la grange du presbytère jusqu’en 1928, date de la mort du curé Behra. C’est là que mon collègue Edel l’y avait vue ; il avait recueilli en 1925 cette argumentation du curé :

"  Dans le Sundgau un curé qui se déplace en auto peut être traité de sorcier et, de toutes façons il serait considéré comme un prêtre indigne. "

 

 

2/ Au 20e siècle

 

Marcel Pfister 1970

 

Depuis ce temps le monde a bien évolué ; les moyens de locomotion aussi, et les déplacements par nécessité professionnelle sont devenus courants. En particulier, après la dernière guerre, la pénurie de prêtres a exigé que ceux-ci administrent plusieurs paroisses : offices, catéchisme, visite des malades… Aujourd’hui pour les prêtres comme pour bien des professions, l’automobile est devenue un outil de travail indispensable.

 

C’est ce que n’avait pas encore compris la mère de M. le curé Henri. Elle s’occupait de son ménage et, tout en se montrant fort déférente envers Monsieur le Curé, elle parlait parfois plus maternellement à son fils.

 

Notre brave curé avait acquis ce jour-là une petite Ford d’occasion, une toute petite deux-places d’un âge avancé. La maman en fit un complexe et considérait que son fils se payait là un luxe coupable. Elle se mit à prier pour que son révérend rejeton arrivât à d’autres sentiments.

 

Dès le second jour de sortie de la mini-Ford, lorsqu’elle remonta le village, il arriva que cette grosse dalle de pierre qu’on appelait le " gruyère ", et qui couvrait un regard au confluant des caniveaux des deux ruelles, il se trouva donc, on ne sait comment, que ce " gruyère " apparut juste devant la roue avant droite du véhicule. Le choc fut inévitable, le train avant fut définitivement faussé, tordu, triste à voir.

 

C’était donc la fin de la petite Ford. Sans doute avait-elle trop de jeu au volant et un accident plus grave aurait pu se produire.

 

Un moment donc la mère du curé fut rassérénée et se répandait déjà en action de grâce, croyant son fils guéri de ce qu’elle prenait pour un caprice regrettable. Mais lui au contraire, songeait à présent à une petite voiture neuve. Les occasions, c’est traître !

  •  

  • Mon Dieu ! Une voiture neuve ! Mais que vont dire les gens ?
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La bonne maman se remit à prier avec plus de ferveur encore. Le curé rentra un jour avec une belle quatre chevaux Renault toute neuve, bleue, luisante, une merveille ! On allait vers Noël : joli cadeau!

 

La voiture fut rangée dans le garage de fortune, ouvert à tous les vents, couvert de tôles ondulées, entre le presbytère et la remise. La mère refusa d’aller la voir. Elle ressentait une certaine honte, en songeant au luxe que se payait son prêtre de fils. Elle n’oserait plus se montrer au village. Une voiture toute neuve!

 

Le lendemain matin notre curé alla retrouver avec joie sa jolie 4 CV dans son garage. La saison était froide déjà. Il avait gelé la nuit.

  •  

  • Habille-toi chaudement! Tu vas encore te refroidir, avec ta voiture!
  •  

L’auto aussi avait pris un coup de froid. Difficile de la faire démarrer. Normal, n’est-ce-pas ? Mais l’accu était neuf. Elle démarra à force d’insister. Le moteur ronfla. Très bien, laissons-le se réchauffer!

 

Au moment où M. Henri sortit de son carrosse il remarqua que sous le moteur, l’eau pleuvait abondamment. Hé ! Oui ! Le bloc moteur avait éclaté sous le gel, ainsi que le radiateur. Il aurait fallu vider toute cette eau la veille, comme il était alors de coutume, ou prévoir de l’antigel.

 

Le curé désolé arrêta le moteur et rentra au presbytère avec une mine de désespéré. La mère remarqua bien sur son visage, qu’il était arrivé une catastrophe.

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  • Mais oui, le moteur a gelé ; il a éclaté ! On ne peut que le remplacer.
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  • Mon Dieu ! C’est encore de ma faute ! Maintenant il faut que je cesse de prier, sinon je ne sais ce qui pourra arriver !
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Marcel Pfister 1970

 

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : TRADITIONS D'ALSACE
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Samedi 10 mai 2008

 

Madame Maria était ce qu’on peut appeler une brave femme, élevant avec douceur et fermeté ses trois garçons, une bonne ménagère malgré ses maigres moyens, une bonne chrétienne sans complexes, parlant à ses saints, St Joseph et St Antoine, comme vous parlez à vos voisins. Ces deux grands Saints, déguisés en statues de plâtre polychromes, trônaient en place d’honneur sur une antique commode, entourés de bouquets de fleurs du jardin, sinon de roses artificielles plus ou moins fanées.

 

Maria avait appris la couture chez les bonnes sœurs de Ribeauvillé, et les gens du village profitaient de ses talents pour les menues réparations vestimentaires, voire la confection des habits de leurs enfants. Cela mettait un peu de beurre dans les pâtes de maman Maria. Pendant la guerre, - on était en 1942-, les matières grasses étaient choses rares et précieuses. Rien qu’à songer à une bonne tranche de lard, on avait l’eau à la bouche et des crampes à l’estomac.

 

Justement la Fine lui avait fait confectionner deux petites robes à fleurs pour ses fillettes. Maria avait mis tout son art, car elle savait que la Fine marquait sa satisfaction en joignant d’ordinaire au paiement, une succulente tranche de lard fumé. Les robes étaient là, étalées sur le vieux divan, jolies à ravir. Dans ces occasions, Maria regrettait de n’avoir elle-même que des garçons à habiller : c’est tellement plus gracieux, ces robes de fillettes.

 

Notre couturière se retourna vers le St Joseph barbu qui, pendant des heures, l’avait regardée travailler.

  •  

  • Saint Joseph, tu vois, j’ai fini ma besogne et j’ai fait de mon mieux. A ton tour, maintenant. Dis bien à la Fine qu’elle n’oublie pas d’ajouter une belle tranche de lard à mon salaire. Je t’en supplie, Saint Joseph, je compte sur toi !
  •  

 

Vint donc l’après-midi qui amena, comme convenu, maman Fine.

  •  

  • Oh ! Comme c’est joli ! Oh ! Les charmants petits boléros, avec les poches surpiquées ! Et ces petites manches ballon ! Qu’elles vont être belles, dimanche, mes fillettes. Maria, tu es une artiste. Dis- moi ce que je te dois.
  •  

La Fine paya sans marchander, car Maria n’était jamais bien exigeante. Elle remercia dix fois, cent fois. Mais, hélas ! Pas la moindre couenne de lard !

 

La Fine était partie, emportant les petites robes et le grand espoir déçu de Maria. Désolée, abattue, désespérée, celle-ci restait figée sur place. Soudain elle se retourna, alla droit vers la commode, lança un regard outré à St Joseph qui n’avait même pas changé de mine : pas la moindre moue de déception ; pas le plus petit signe de regret ou d’excuse. Maria saisit le saint des deux mains, le souleva et le porta dans le coin le plus sombre de la pièce, le plaça là, face à l’angle où une araignée achevait une mouche.

  •  

  • Voilà ! !
  •  

 

Découragée, démoralisée, Maria n’alla pas couper dans l’étoffe qui, sur la table, voulait devenir tablier. Affalée sur le sofa, elle envoyait des regards pleins de ressentiments au pauvre St Joseph dans son coin. Et cela dura longtemps, toute une heure sans doute. Jusqu’à ce qu’on vint toquer à la porte. Et on toqua encore. Maria se leva enfin, s’en alla ouvrir.

Qui était-ce ?

Nulle autre que la Fine. Elle avait sous le bras une chose enveloppée dans un papier gras.

-Maria, figure-toi que j’avais oublié sur la table de la cuisine le morceau de lard que je voulais t’apporter. Elles sont si mignonnes, les petites robes ! Mes gamines y sont à ravir !

 

La Fine partie, Maria n’eut rien de plus pressé que d’aller trouver St Joseph dans son coin et de le remettre à sa place d’honneur, sur la commode.

-Pardon Saint Joseph ! Mille fois pardon ! C’est à cause de cette étourdie de Fine…

 

Elle courut vite au jardin et coupa un énorme bouquet de roses rouges qu’elle répartit dans des vases dont elle entoura le saint réhabilité.

 

 

 

Marcel Pfister 1976
Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : TRADITIONS D'ALSACE
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Jeudi 8 mai 2008

Ou la Révolution Française vue d’ici

 

" François Antoine Muller, avec sa femme Eudokia Anna Tichkeva Russienne, venant ensemble de Moscou. Anno 1785 "

 

C’est la carte de visite de F. A. Muller, sur la maison cossue qu’il a fait construire à son retour de Moscou. Né à Zellenberg en 1737, il était allé trouver fortune et épouse au pays de la grande Catherine, en exerçant ses talents de perruquier.

Le même François Antoine Muller s’était déjà taillé une belle popularité chez nous en 1786, par sa participation très active et déterminante à la révolte du village contre le sergent recruteur Ottinger, contre sa kermesse (Kilbe) et contre son activité au service du prince Maximilien. (voir " la kilbe de 1786 ")

C’est donc lui qui va nous faire revivre les débuts de cette période agitée que fut la Révolution Française, tels que notre village les a vécus.

 

1/ Mécontentements.

 

J’aurais pu couler des jours calmes et heureux avec mon épouse Eudokia, dans cette maison spacieuse et confortable. Sans voisins immédiats, on y jouit d’une vue splendide vers l’est, sur la plaine d’Alsace et vers l’ouest, sur la chaîne vosgienne.

Une belle rente constituée par mon travail en Russie de la Grande Catherine et par la belle dot de mon épouse de noblesse terrienne, nous permettait d’envisager sans soucis le second demi-siècle de mon âge.

J’ai toujours aimé l’aventure et c’est bien cela qui m’avait causé quelques émotions dans l’affaire de la kilbe de 1786. C’était le début d’un enchaînement de circonstances qui me plongèrent dans des activités politiques.

En ces dernières décades du siècle nous sommes entrés dans une période singulièrement agitée, où chaque mois, chaque semaine apporte des bouleversements inattendus, imprévisibles, à tel point qu’on parle souvent de révolution. Il règne effectivement un grand malaise dans tout le pays et le peuple excédé passe facilement à l’action violente, comme cela s’est fait chez nous en 1786.

Le vigneron est fort mécontent : malgré les belles vendanges constatées depuis 1778, son revenu baisse par suite de spéculations et de méventes. En 1788 encore nous notons une récolte pléthorique, mais sans joie, puisque les négociants en profitent pour faire baisser les prix. Et voici qu’en 1789, de fortes gelées ont tout détruit : c’est la catastrophe. Pour payer les impôts, dîmes, corvées et autres charges, nos vignerons s’endettent auprès des juifs de Ribeauvillé, les deux frères Abraham et Isaac Wormser, au point de ne plus pouvoir trouver les 15% d’intérêts qu’on leur réclame.

Les laboureurs de la plaine ne sont pas plus heureux. Lorsque les récoltes sont bonnes, elles ne profitent qu’aux blatiers, qui font baisser honteusement les prix offerts.

Nous pourrions livrer nos excédents aux régions voisines mais les droits perçus pour y entrer sont exorbitants.

Et voici que les moissons de 1788 et 1789 sont franchement mauvaises à cause des pluies interminables, des orages violents, des inondations désastreuses et des gels prolongés en hiver. On se met alors à piller les greniers des abbayes et les convois de grains et de farine. Dès 1788 le pain est rationné en ville.

Le peuple constate que les riches bourgeois, la noblesse, le haut-clergé, les abbayes, se rassasient aux dépens du paysan qui s’endette pour payer ses impôts. Le régime féodal est la cause des malheurs du peuple.

Notre prévôt Michel Stirn sent s’étioler toute considération due à son rang. La jeunesse se permet de le croiser sans le saluer, sans se découvrir, sans lui adresser ce salut déférent qui lui revient de droit.

Afin d’être au courant de ce qui se passe dans le pays, je me rends souvent en char-à-bancs, avec mon épouse, à Colmar chez des amis négociants. J’ai appris qu’une Assemblée Provinciale s’est réunie le 18 août 1787 à Strasbourg. Mais des ordres, des ordonnances et des lois, nous en sommes gavés jusqu’à ne plus savoir où donner de la tête.

Je fus très surpris de voir un jour de la mi-mars 1789, le brave Schultheiss Michel Stirn se présenter à ma porte. Je le reçus fort courtoisement. Il me dit à peu près ceci :

 

-Monsieur Muller, vous avez la considération de la population et l’expérience que vous ont donnée vos voyages. J’ai pensé qu’il était opportun de vous mettre au courant des évènements qui semblent se préparer en France. Le district de Colmar me transmet toutes sortes de papiers, de notices, de règlements … Je serais bien content si vous vouliez bien les examiner. Voyez-vous, il y a des mesures à prendre, des réunions à organiser….

2/ Doléances

 

Nous avons bavardé une heure encore devant un verre de riesling, puis le prévôt, me laissant ses papiers officiels, convint avec moi d’un rendez-vous chez lui, avec ses jurés. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés le samedi 28 mars chez le Schultheiss. Par décret du 24 janvier 1789 le Roi avait convoqué les Etats Généraux pour le mois de mai prochain. Notre district de Colmar-Sélestat nommait deux membres de la noblesse : Victor de Broglie et le Baron de Flaxlanden ; deux membres du clergé : l’Abbé de Murbach et le Curé Pinelle ; et trois membres du Tiers-Etat : Reubell, avocat à Colmar, Kauffmann et Hermann.

Quant à nous, il nous fallait convoquer les bourgeois pour la rédaction de notre " cahier de doléances ". Il fallait y noter tout ce qui, à notre avis, devait être changé. Nous ne nous faisons pas d’illusions, mais c’est déjà un soulagement de pouvoir exprimer ce qu’il fallait subir et taire jusqu’à ce jour.

Une liste des " bourgeois actifs ", Français âgés d’au moins 25 ans, domiciliés à Zellenberg et inscrits au rôle des impositions a été établie. On les convoqua dans la salle d’école. Le Schultheiss pria instamment les hommes présents de veiller à ce qu’on ne manquât pas de respect envers sa majesté le Roy Louis XVI et le sérénissime Prince Maximilien-Joseph. Les évènements de 1786 avaient vraiment échaudé notre Prévôt.

A Riquewihr on rédigea le cahier de doléances dès la fin mars. Les vignerons y notèrent leurs soucis concernant l’extension du vignoble vers la plaine, où on ferait mieux de semer du blé. On n’était pas pressé chez nous d’organiser la séance : dans l’indécision, on ajournait.

Enfin on décida de réunir les " citoyens actifs " le 29 juin 1789. Les gens affluèrent, par curiosité surtout. Un sentiment secret de revanche faisait sourire tous ces braves bourgeois dont certains pensaient avoir provoqué la Révolution Française par leur action de 1786.

Ayant demandé le silence, Michel Stirn, le Schultheiss expliqua le but de la réunion. Il leur apprit qu’une Assemblée Nationale était réunie à Versailles et qu’il s’y préparait d’importants changements pour tout le pays. Il leur lut la lettre du Roy qui disait : " Je souhaite connaître les doléances de mon peuple de manière que par une mutuelle confiance et un amour réciproque entre le souverain et ses sujets… les abus de tous genres soient réformés et prévenus par de bons et solides moyens… "

Il y eut de frénétiques applaudissements et des " vive le Roy " très spontanés et sincères. Le peuple français aime son roi et, face aux injustices féodales, répète : " Ah si notre bon Roy le savait ! "

Donc, cette fois, il saura.

Je demandai la parole : " Oui mes amis, le roi sait aujourd’hui que les choses vont très mal en France. Le pays est gravement endetté. Les paysans sont mécontents. Nos impôts grimpent. Le blé est mal payé aux laboureurs et le vin se vend mal, vous le savez bien. La vendange de cette année sera telle que les juifs de Ribeauvillé viendront saisir nos vaches et nos chevaux. C’est la noblesse qui est cause de tous nos maux : gens inutiles et paresseux, parasites qui ne paient pas d’impôts au roi.

  •  

  • Muller ! cette fois vous allez trop loin, coupa le Schultheiss. Vous manquez de respect envers notre seigneur, le Prince Maximilien-Joseph !
  •  

     

  • Voyons monsieur le prévôt, les dîmes qu’on nous prélève étaient destinées à l’entretien des églises et au soulagement des pauvres. Mais ces messieurs du Haut-Clergé, se disputent les sommes pour entretenir leur oisiveté de courtisans. Eh! bien, je propose que soient supprimés tous les impôts et toutes les corvées. Ceux qui sont d’accord parmi vous lèvent la main. "
  •  

Dans la salle on était unanime. Mais les jurés regardaient anxieusement leur prévôt et certains levaient la main en hésitant car le prévôt restait de bois. Je continuai :

  •  

  • Jusqu’à ce jour, la seigneurie a nommé les préposés de la ville. Les bourgeois demandent qu’à l’avenir les autorités communales soient élues parmi eux. D’accord ?
  •  

Même unanimité bruyante dans la salle. Protestation du Schultheiss qui se voyait mis en cause.

  •  

  • J’ajoute : la kilbe ne doit plus dépendre de la seigneurie mais de l’autorité communale.
  •  

Bruyants applaudissements.

  •  

  • Par ailleurs, tous nos droits et privilèges de bourgeois libres doivent être maintenus. 
  •  

Et on discuta et on proposa. On ajouta encore bien des articles. Le prévôt et ses jurés se retirèrent d’abord. Quelques vignerons apportèrent du vin et on célébra dignement une si importante journée.

Deux jours plus tard, en char-à-banc, accompagné du juré Jean Adam Roeckel, j’ai porté notre cahier de doléances à l’Hôtel de Ville de Colmar. Là, les élus du district de Colmar ont réuni tous ces vœux et doléances en un seul cahier qu’ils ont emporté à Versailles, à l’Assemblée Nationale.

 

 

3/ Bouleversements.

 

Je ne crois pas que notre cahier, pas plus que les pétitions des autres villages, aient été étudiés attentivement par nos députés, d’autant plus qu’ils venaient un peu tard. Celui de Bennwihr par exemple n’a été rédigé que le 6 août 1789 ; les villes avaient fait entendre leurs voix bien plus tôt : dès le 4 avril pour Strasbourg et fin mars pour Colmar.

Il ne fallait s’en formaliser car les évènements se précipitaient à tel point que les changements décidés par l’Assemblée Nationale dépassèrent en bien des points les doléances du peuple.

Le 14 décembre 1789 vinrent les décrets pour la mise en place des nouvelles municipalités. En même temps l’Alsace fut divisée en deux départements avec Strasbourg et Colmar comme capitales, puisque Mulhouse était encore ville suisse.

A Zellenberg il fallut donc établir la liste des " citoyens actifs " qui seuls avaient le droit de voter. Pour être citoyen actif il faut être français majeur de 25 ans accomplis, domicilié dans la commune et payer une contribution directe. Enfin, il fallait n’être point dans l’état de domesticité, c’est à dire de serviteur à gage.

Pour notre commune, comptant moins de 500 âmes, les membres du corps municipal devaient être au nombre de trois, y compris le Maire. Les électeurs choisiront en plus six notables qui formeront le conseil général de la commune, avec les membres du corps municipal. Tous les élus seront nommés pour deux ans. Le maire, qui reste deux ans en fonction, pourra être réélu pour deux ans, mais non trois fois de suite.

 

Nous avons fixé nos élections au dimanche 28 février. Les citoyens actifs se sont réunis en assemblée électorale dans la salle commune dans l’après-midi à trois heures. C’est encore Michel Stirn qui a présidé la réunion, assisté de ses jurés. Une urne, que le menuisier Jean Stirn avait confectionnée pour la circonstance, était disposée devant le jury sur la table.

 

On procéda d’abord à l’élection du maire. Les candidats étaient Michel Stirn, Jean Becker, Jean Wernier et moi-même. A l’appel de leur nom, les électeurs ont introduit leur bulletin dans l’urne. Après dépouillement, j’ai été nommé maire avec une très forte majorité. La salle a applaudi chaleureusement à la proclamation du résultat. Nous avons continué par l’élection des deux assesseurs qui furent Jean –Michel Stirn et M. Geiger. Enfin les six notables furent présentés sur une liste unique ; comme les bourgeois n’avaient pas composé de seconde liste, cette élection se fit également sans problème. Dans l’incertitude de ce que réservaient les bouleversements en cours, les bourgeois préféraient s’abstenir de se présenter.


4/ Le nouveau Maire.

 

Après la publication des résultats, il a fallu que les membres du corps municipal prêtent le serment de " maintenir de tous leurs pouvoirs la constitution du Royaume, d’être fidèles à la Nation, à la loi et au Roi, et de bien remplir leurs fonctions. "

Tout cela se passa sans incidents et se termina joyeusement par quelques bons verres de vin.

J’ai bien appris depuis ce jour ce que coûte l’honneur d’être, par ces temps incertains, le Maire d’une commune. J’ai installé chez moi, au premier, mon bureau pour y classer toute la paperasse, celle d'abord que me remit Michel Stirn, avec un visible soulagement, en me souhaitant bien du plaisir ; celle ensuite qui continuait d’affluer du district de Colmar.

Le décret du 14 décembre 1789 énonçait tous les devoirs du Maire.

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  • Art 49. Les corps municipaux auront deux espèces de fonctions à remplir : les unes propres au pouvoir municipal, les autres propres à l’administration générale de l’Etat.
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  • Art 50. Les fonctions propres au pouvoir municipal sont : régir les biens et revenus communs des villes, bourgs, paroisses et communautés… ; diriger et faire exécuter les travaux publics qui sont à la charge de la communauté ; administrer les établissements qui appartiennent à la commune ; faire jouir les habitants d’une bonne police, de la salubrité, de la sûreté et de la tranquillité dans les rues, lieux et édifices publics…
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5/ Les biens du clergé

 

L’Assemblée de Versailles avait, le 2 novembre 1789 mis les biens du Clergé "  à la disposition de la Nation. " Ce qui signifiait que les propriétés de l’Eglise, presbytère, vignes, cour dîmière, … devaient être vendues aux enchères publiques et que le curé serait logé par la commune.

Mais tout comme mon prédécesseur Michel Stirn, j’ai décidé de ne jamais précipiter les choses et de me concerter avec les communes environnantes. D’ailleurs, dans toute l’Alsace on était du même avis, si bien qu’un décret du 17 octobre 1790 ordonna l’exécution de la loi " en Alsace comme partout ailleurs. Tous les décrets qui venaient de l’assemblée ces années là reflétaient un esprit nettement anti-religieux.

Les autorités religieuses, et en particulier le Cardinal de Rohan protestèrent énergiquement contre toutes ces mesures et menaçaient d’excommunication les acquéreurs des biens ecclésiastiques. De son côté mon épouse venue de la sainte Russie, me dissuadait impérativement d’entreprendre quoi que ce soit contre l’Eglise et ses biens.

Au début de 1791 on nous réitéra l’ordre de demander au Curé le serment civique imposé par le décret de 1790. Comme chacun s’y attendait, notre brave curé Herrenberger le refusa nettement, et nous avons décidé de fermer l’œil là-dessus. La lutte contre l’Eglise prenant un tour de plus en plus violent, notre Curé Ulrich Herrenberger vint me trouver un soir de l’été 1791 et m’annonça qu’il allait émigrer, comme beaucoup de ses collègues, pour ne plus me causer d’ennuis, car tôt ou tard j’aurais à rendre compte à son sujet.

Il ne me dit rien sur son lieu de refuge. En chaire, le dimanche 9 août 1791 il fit ses adieux aux paroissiens, leur disant qu’il partait en voyage pour un certain temps. Le curé Jean Martin Schneider de Riquewihr avait également refusé le serment civique et quitta sa paroisse le 13 août, probablement avec lui.

Le 21 août 1791 on nous gratifia d’un nouveau curé, Joseph Dessier qui, lui, se déclara prêt à jurer fidélité à la constitution. Et voici le procès verbal du serment civique du curé :

" Aujourd’hui, à la date du 9 octobre 1791 nous, Maire et Municipalité réunie de Zellenberg, déclarons que Joseph Dessier, curé constitutionnel du lieu, a prêté le serment prescrit en notre maison commune en présence de la municipalité réunie, d’être fidèle à la nation, de maintenir de toutes ses forces la liberté et l’égalité ou de mourir à son poste en les défendant. "

J’ajoute que la bonne volonté du Curé Dessier et le sérieux avec lequel il a exercé ses fonctions, nous ont évité bien des ennuis, dans la paroisse et vis à vis des autorités administratives.

Comme tous les biens ecclésiastiques étaient "  mis à la disposition de la Nation " il fallut faire l’inventaire de l’église. Voici un extrait du procès verbal :

" Aujourd’hui, 21 octobre 1792, le maire et la municipalité ont nommé 2 commissaires : André Sattler et Mathieu Rustenholtz, qui ont opéré une perquisition dans l’église de la localité et ont constaté s’y trouver :

deux calices, un ostensoir et un ciboire que la loi a déjà autorisés ; à part cela il n’y a rien en argent ou en or dans notre église paroissiale ; mais nous avons grand besoin dans notre église en ornements, en linge d’autel, bannières et orgues et autres nécessités semblables. En plus notre église a très peu de revenus qui lui reviennent de quelques parcelles de terre... "

6/ Les émigrés

 

Il y avait également la question des émigrés, dont les biens devaient être confisqués au profit de l’Etat. Interrogés au sujet d’éventuels émigrés de la commune, nous avons répondu :

" Aujourd’hui, 20 mai 1792, il a été examiné par l’assemblée municipale les biens des émigrés qui pourraient se trouver dans la banlieue de Zellenberg. Nous n’avons pas connaissance de tels biens, sinon d’un certain Conseiller Ratius qui, comme nous croyons savoir, est au service du Prince Max, si donc il est à considérer comme émigré, il possède effectivement divers biens en notre banlieue. "

On nous fit savoir que le curé Herrenberger aussi était à considérer comme émigré. Ses biens, prés et champs, furent confisqués comme domaine national.

Quant au Prince Maximilien Joseph, on sait qu’il a émigré vers ses possessions allemandes, car il avait en autres titres, ceux de Duc de Bavière, de Prince Palatin du Rhin… Dès le 8 août 1789 la famille du Prince avait émigré à Deux-Ponts puis à Mannheim. Le Prince lui-même était encore resté dans son hôtel à Strasbourg. En 1790 il fit transporter ses archives de Ribeauvillé à Strasbourg. En juillet 1791, peu de jours après l’arrestation du Roi Louis XVI à Varennes, Maximilien Joseph quitta précipitamment Strasbourg de nuit et traversa le Rhin en canot.

En effet, ce soir là, un de ses soldats du Royal Alsace, fidèle à son Prince et Colonel, vint le prévenir qu’on allait l’arrêter la nuit même, et qu’il devait donc au plus vite quitter la ville. Le Prince se déguisa en paysan et quitta l’hôtel des Deux Ponts par une porte dérobée avec son fidèle compagnon. Tous deux sortirent sans incident par la porte des pêcheurs. Ils trouvèrent une hutte de pêcheur dont le propriétaire était connu du soldat. Pour quelques pièces d’or le pêcheur les conduisit de l’autre côté du Rhin.

Son hôtel de Strasbourg, les châteaux de Bischwiller, de Ribeaupierre, de Zellenberg et tous les biens de la famille furent mis en vente comme biens nationaux.

Il est vrai que notre château de Zellenberg n’est plus qu’une ruine que les glissements de terrain et le manque d’entretien condamnaient de toutes façons. Les enchères se sont faites à Ribeauvillé ; c’est un bourgeois de cette ville, Christophe Bott qui l’a acheté et l’a démantelé en vendant les pierres de taille et les moellons.

 

 

7/ La chapelle St Maximin

 

Nous avons pu faire profiter notre église d’une vente de biens nationaux. Le 29 avril 1792 la chapelle St Maximin de Guémar a été mise en adjudication. Comme l’acquéreur, Joseph Umbdenstock de Guémar se voyait dans l’obligation de démolir cette chapelle, nous avons entrepris des démarches pour obtenir les autels latéraux pour notre église paroissiale. C’est que nous n’avions jusqu’à ce jour que les autels vermoulus transférés depuis la chapelle St Michel. (l’ancienne chapelle du château)

Le Directoire du District de Colmar répondit : "  Le Directoire autorise la commune de Zellenberg à faire enlever à ses frais les deux autels collatéraux de la Chapelle St Maximin de Guémar, à charge de les enlever et faire poser à ses frais dans l’église paroissiale de Zellenberg avec la plus grande économie. "

Ces tableaux venaient à peine d’y être posés, en 1787 ; les autels étaient donc tout neufs. Voilà des biens nationaux bien employés. L’un de ces tableaux, celui dit du Sacré Cœur, représente la Reine de France, épouse de Louis XV, Marie Leczinska, en prière ; les révolutionnaires, heureusement, ne le savaient pas.

 


8/ La fin du mandat de maire

 

Dans le chambardement général, même notre calendrier est renversé. Notre curé Dessier, fonctionnaire chargé de recevoir les actes d’état civil, et qui jusqu’en 1792 les avait rédigés en latin, tout comme son prédécesseur Herrenberger, a noté en clôture du registre de 1792 :

"  ce jour d’hui, le 9 septembre (en réalité décembre) 1792, l’anne premier de la Républick Enconséquence de la loy du 20 7bre 1792 N.1821 le présent registre a été ce jour d’hui clos et arretté par Nous François Antoine Muller et Jean-Michel Stirn et Jean-Adam Roekel procureur de la commune de la ville de Zellenberg au dit lieu le 9 décembre 1792 l’an premier de la République Françoise . "

Relevons que notre curé possédait sans doute mieux le latin que le français.

Les registres suivants sont donc rédigés en français.

 

Heureusement pour moi, mon mandat de Maire va vers sa fin puisque les nouvelles élections sont fixées au quatorze décembre 1792. Les gens sont de plus en plus excités, de plus en plus énervés par les incertitudes des lendemains. Les uns déplorent les inégalités des hommes lors des élections, où les riches continuent à avoir seuls la parole. Pour être électeur il faut payer une contribution de la valeur de trois journées de travail, pour être électeur au second degré, posséder un revenu égal à la valeur de 150 à 200 journées de travail et pour être éligible il faut payer 52 livres d’impôts.

D’autres s’indignent de la lutte engagée contre l’Eglise Catholique et les prêtres. Les Pasteurs ne sont pas inquiétés, ni dans leur fonction ni dans leurs biens. Les Protestants alors ne se font pas de cas de conscience pour acheter les biens nationaux provenant de notre Eglise. Certaines de nos bourgeoises n’osent plus assister aux offices religieux, notre Curé étant un " Prêtre jureur " comme on dit.

Il y a une crainte nouvelle : l’Assemblée a déclaré la guerre à l’Autriche au mois d’avril 1792 et l’invasion nous menace. On parle de mobilisation, de conscription, de Patrie en danger ! On commence par lever des volontaires . Comme l’enthousiasme n’est pas délirant, on peut craindre le pire pour nos jeunes célibataires. Le 2 septembre 1792 l’Assemblée Législative prévient que "  tous ceux qui refuseraient de servir personnellement seront déclarés infâmes traîtres à la Patrie et dignes de la peine de mort. "

Il y a aussi la question du partage des " communaux ", ces terres indivises ouvertes à la pâture du bétail et qui sont en général des friches mal entretenues. Plusieurs communes ont sollicité le partage de ces terres entre les habitants, pour qu’elles soient mieux rentabilisées. Mais les riches qui ont du bétail, sont contre ces partages. Encore une cause de dissension.

Pour chacune de ces raisons le Maire finit par être un bouc émissaire qu’il faut abattre ! Je n’exagère pas !

Le 22 mai 1792, entre minuit et une heure du matin on a voulu me tuer. Mais oui, deux balles de fusil ont été tirées à travers mes volets et mes fenêtres du rez-de-chaussée, vers le lit où nous reposions, mon épouse et moi-même. J’ai aussitôt fait venir pour constat Jean Adam Roekel, Jean-Michel Stirn et M. Geiger, membres de la Municipalité. Nous avons effectivement retrouvé deux balles de plomb dans notre matelas !

Dans l’émotion du moment nous avons décidé de donner nos démissions. Cependant, après discussion et réflexion, et pour nous réserver la possibilité de mener notre enquête, nous avons convenu, le lendemain, de patienter jusqu’aux nouvelles élections de décembre.

 

9/ Nouvelles élections

 

Le 14 décembre 1792 on renouvela la Municipalité. Les citoyens actifs, comme pour les premières élections, se sont réunis dans la salle du Conseil. D’entrée j’ai précisé que je n’étais plus candidat, ce que fit également Jean –Adam Roeckel. Furent donc élus : Jean Becker, Maire ; Jean-Michel Stirn, Procureur ; Jean Wernier et Laurent Rudolf, assesseurs ; Joseph Dessier, agent municipal pour recevoir les actes d’Etat Civil.

Je leur souhaite bien du plaisir, et beaucoup de prudence !

 

 

10/ Réflexions sur un mandat !

 

Ces deux années passées au service de la révolution bien plus que de la commune, m’ont permis de faire sur mes concitoyens des observations intéressantes. Tout d’abord, il est notoire que celui qui assume des fonctions administratives, serait-ce avec le sentiment et la volonté de rendre service à ses administrés, n’a pas à attendre d’eux de la reconnaissance. Il sera en toutes occasions, le bouc-émissaire disponible pour porter les rancunes et les griefs que suscite une administration hors de portée du peuple.

L’expérience de ces débuts révolutionnaires me fait craindre que chaque fois qu’une autorité s’effondre, fût-elle royale ou religieuse, tyrannique ou débonnaire, toute autorité s’en trouve malade. Les velléités de désobéissance sont contagieuses.

Les bouleversements dont est victime l’Eglise Catholique Française ont trouvé le peuple désemparé. La conviction religieuse des gens modestes n’est pas faite de théologie savante, mais tient de la tradition et de l’éducation. Elle reste liée à la présence active de son Curé. L’action anti-cléricale de l’Assemblée a donc profondément perturbé les paroisses.

Ainsi voit-on des gens, des femmes surtout, bouder les offices du Curé Constitutionnel Dessier et se réunir vers le soir à l’église pour un chapelet et quelques cantiques. D’autres par contre ne se formalisent pas et fréquentent les offices du "  Prêtre jureur " comme s’il ne s’était rien passé.

Certes, chez nous comme ailleurs, il est des individus qui ont mal digéré d’anciennes rancunes pour des affaires de dîme ou d’enfants adultérins, et qui croient trouver à présent l’occasion de baver leur fiel contre l’Eglise affaiblie. La réprobation générale les condamne et, en définitive, notre paroisse reprend peu à peu son allure d’antan. "

 

 

 

Marcel Pfister 1982

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : HISTOIRE (Révolution Française)
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Samedi 19 avril 2008

 

 


1/ Une histoire d’âne

 

 

Les Zellenbergeois, c’est connu, portent le sobriquet de " Esel " (ânes), depuis des temps très lointains. Notre colline, aux pentes un peu raides, y est pour quelque chose. L’âne, jadis, était la bête de trait et de somme assez courante, plus sobre et moins coûteuse que le cheval.

Au début du siècle dernier Georges Schnetzler, un brave vigneron du lieu, revenait des prés du Strengbach avec son vieil âne bâté d’une bonne charge de fourrage. Il faisait chaud en cette fin de matinée, car on était en juin, le temps des foins. La bête plus têtue que jamais, tirait la langue, écumait, n’avançait que par petites étapes. Je ne vous dirai point quels moyens de persuasion employait le vigneron à bout de ressources, vous en auriez les larmes à l’œil. Mais voyez-vous, à l’entrée de la ville, juste devant l’église, notre âne buta subitement, s’affaissa et resta allongé au milieu de la rue. Irrité par tant de mauvaise volonté, notre Georges essaya de remettre sa bête sur pieds, à grands coups de bâton et de sabots. Ses jurons firent rougir de confusion la statue de Ste Agathe au fond de l’église : en vain !

Voyant que l’âne ne bougeait plus, notre paysan détacha la charge de fourrage et la porta lui-même sur la tête, jusque chez lui, laissant à la bête le loisir de se relever quand elle le voudrait bien.

Elle ne se releva pas. Monsieur le Curé, vers midi, sortait de son presbytère, passait sous le porche de la ville et allait se rendre à l’église lorsqu’il vit la bête étendue là. L’ayant poussée du pied, il conclut qu’elle devait être morte. Comme il ne vit personne dans la rue à cette heure là, il décida d’aller trouver le maire, pour lui demander de débarrasser l’entrée de la maison de Dieu de ce cadavre.

Monsieur le Maire, plutôt embarrassé par ce problème à l’heure où toute sa maison sentait le bon rôti, rétorqua après une brève hésitation : 

  • Monsieur le Curé, c’est à vous qu’il incombe d’enterrer les morts. Alors, ne vous gênez pas !
  •   

  • Très bien Monsieur le Maire, très bien, répliqua le curé. Mais voyez-vous, j’ai pensé qu’il était de mon devoir de prévenir d’abord les plus proches parents du défunt…
  •  

 2/ Procession

Cette seconde histoire se passa cent ans plus tôt, en 1715 exactement. Le récit en est d’une rigueur historique égale. 

A la St Marc donc, la paroisse de Zellenberg se rendait comme à l’accoutumé en procession, croix et bannières déployées, à Dusenbach. Pour ce jour là on avait fait briller les chandeliers, les bénitiers et l’encensoir, on avait reprisé les bannières grandes et petites. La vénérable statue de Ste Agathe sur son piédestal à brancards avait été rafraîchie tout comme les couleurs de l’image de la Vierge ; des jeunes filles tout en blanc, choisies parmi les plus sages, allaient les porter fièrement. Un garçon de quinze ans se voyait attribuer la bannière des Anges Gardiens, trois solides vignerons brandissaient les grandes bannières, l’une de St Michel, la seconde de St Ulrich et la troisième de la Ste Famille : sur sa soie jaune frangée d’or, un tableau représentait Marie et Jésus assis sur un âne conduit par un St Joseph barbu. Tout le monde n’avait d’yeux que pour cette image, car elle venait d’être livrée la veille, achevée à la hâte par un artiste de Ribeauvillé. On disait même que l’âne n’avait pas eu le temps de sécher, car il était plus luisant que les autres figures. Le brave Mathis était tout fier du succès de sa bannière.

Un soleil radieux se levait derrière Sélestat et rosissait les nuages éparpillés entre Seelbourg etTaennchel. A travers Ribeauvillé encore endormie, nos chantres clamaient leurs litanies : il fallait bien gagner le casse-croûte arrosé qu’on allait prendre après l’office, dans l’auberge des moines, selon la coutume.

Tous prièrent dans la petite chapelle avec la même ferveur qu’ils mirent ensuite à se désaltérer dans l’estaminet des bons Pères, malgré les gros nuages qui assombrissaient le vallon.

Le Révérend Bernard Speck, inquiet pour son troupeau, frappa dans ses mains pour vite remettre en route cette foule joyeuse. Les femmes tirèrent les hommes par la manche et on se remit en route. Pendant la descente on sentit les premières gouttes. Mais lorsqu’on arriva sur la route, l’averse fut violente. Pourtant, héroïque, la procession continua : qu’avait-on de mieux à faire, aucun abri, aucune maison avant Ribeauvillé. On se mettait sous la protection des bannières qu’il fallait maintenir à deux.

Un quart d’heure plus tard, on arrivait en ville et le soleil réapparaissait. Cette fois les bourgeois de Ribeauvillé ne dormaient plus. Ils se tenaient sur les deux côtés de la rue. Qu’avaient-ils donc à rire, à s’exclamer, à montrer du doigt ? Mais oui, notre nouvelle bannière : la fuite en Egypte ! Mais ! … effectivement les personnages s’étaient enfuis on ne sait où. Seul restait… l’âne !

Alors quelques gamins de la ville précédèrent la procession, ameutant les bourgeois : " Regardez ! les ânes arrivent ! "

Qu’était-il arrivé ? Le peintre pressé n’avait pu achever la représentation sur la bannière : Il avait bien terminé l’âne à la peinture à l’huile, mais les autres figures, esquissées à l’eau avaient été effacées par l’orage !

 

Sur la bannière ne restait que l’âne ! ! ! ! ! ! !

 

Marcel Pfister 1976

 

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : TRADITIONS D'ALSACE
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Jeudi 17 avril 2008

(les faits sont réels, les noms sont d’emprunt)

 

            Le hamster, vous connaissez ? Ce singulier petit animal qui n’a pas été gratifié d’un nom en France ; peut-être parce que, comme dit le Petit Larousse, c’est un rongeur d’Alsace et d’Europe Centrale. De toutes façons, les enfants aiment l’apprivoiser, tout comme le cobaye ou le lapereau.

 

            Mais sa singularité, qu’il partage d’ailleurs avec l’écureuil, est de récolter, en saison propice, tout ce qui se mange : légumes, graines, fruits, et d’en emmagasiner des  quantités énormes qu’il ne pourra jamais consommer. Tout comme l’écureuil, c’est dans ses bajoues qu’il transporte ses larcins.

 

            Voilà pourquoi il existe chez nous des humains qui deviennent hamster sitôt que vous leur parlez d’une pénurie quelconque. Le dictionnaire bilingue traduit le verbe « hamstern » par « faire des provisions illicites ». Parle-t-on d’une crise du pétrole, du sucre, de l’huile…et aussitôt vous voyez se former des queues devant les stations service et se vider les rayons des grands magasins.

 

            Une prolifération de ces hamsters humains a été constatée lors de la dernière guerre et de l’occupation nazie. La pénurie des choses les plus nécessaires à un ménage et le système des cartes alimentaires étaient alors fort incommodants, contraignants et impopulaires.

 

            L’opération n’était certes pas sans danger. Il fallait jouer de ruse et de discrétion pour collecter dans les bonnes fermes du Ried du vrai beurre odorant, des œufs frais, des poulets dodus, des tranches de lard succulent…. Tous ces produits fermiers, le paysan devait les déclarer, les comptabiliser, les livrer au « Wirtschaftsamt », une sorte de bureau de contrôle du commerce. A la porte cochère de l’exploitation une affiche proclamait :


Hamsterer, entfernt euch vom Hof

Hier wird nichts « hinterum » abgegeben !

(Hamsterer, éloignez-vous de la ferme, ici on ne vend rien « par derrière »)

 

            Mais le patriotisme alsacien ne se sentait pas concerné. Quand un contrôle fouinait dans un village du Ried, cela se signalait de ferme en ferme. Aussitôt on chassait volailles et cochons dans les champs, on cachait les lapins sous les lits, on camouflait, on planquait, on escamotait, on couvrait, on mentait avec assurance, effronterie et ingénuité.

 

            Quant à nos vignerons, ils avaient une excellente monnaie d’échange, tout aussi clandestine : le vin. Zellenberg avait des liens privilégiés avec le village de Heidolsheim, dans le Ried de Marckolsheim, depuis qu’en 1939 notre commune avait hébergé pendant plusieurs semaines des réfugiés de ce lieu, obligés de quitter leurs maisons en raison de la proximité de la frontière de Rhin.

 

            On m’a conté bien des aventures qu’ont vécues les courageuses mères de famille au cours de leurs expéditions. C'est qu'en général c'est à elles qu'incombait l’approvisionnement de leur nichée. Elles étaient aussi moins suspectes et plus douées pour ces opérations périlleuses. Pourtant l’expédition, c’était cinquante kilomètres avec un retour tout en montée et c’est là que les problèmes pouvaient surgir.

 

            « J’avais acquis, entre autres choses, un beau coq vivant, dont on avait entravé les pattes, racontait Brigitte. Il était assis dans sa boîte en carton, sur mon porte-bagage. De temps en temps, il poussait des gloussements de protestation mais ne semblait pas trop désapprouver la promenade. Je pédalais allègrement sur la petite route assez cahoteuse quand un vilain nid de poule vint délivrer mon coq ! Il s’est fortement secoué, en donnant de violents coups d’ailes, s’est détaché et élancé hors de son gîte, pour s’envoler vers le pré qui bordait la route. De frayeur, j’ai failli me retrouver dans le fossé. J’ai posé mon vélo contre un arbre et je me suis mise en chasse ; chaque fois que je croyais saisir ma volaille, elle m’échappait à nouveau.

-Ah, ah ! On va à la chasse ! (en  hochdeutsch)

Une grosse voix me fit lever la tête et un frisson parcourut tout mon être. Un homme coiffé d’un képi !

Mais il continua en alsacien :

-N’ayez pas peur, ich bin ke Schwob !

 

            C’était le garde-champêtre d’Elsenheim. Quel soulagement ! Avec son aide, le coq réintégra bientôt sa boîte. Tout s’est bien terminé et le lendemain le bel oiseau fut condamné à la peine capitale.

 

            Les émotions de Jeanne avaient été d’une autre nature. Elle s’était attardée chez les paysans qui n’étaient revenus des champs qu’à la nuit tombante. Elle décida donc de prendre la route nationale à Sélestat ; les petites routes qui serpentent à travers les bocages et les terres noires et humides où flottent des lambeaux de brouillard comme des âmes en peine, ces chemins qui longent des ruisseaux et des étangs lui faisaient peur.

 

            Son sac de voyage bien arrimé par des courroies de cuir sur son porte-bagage contenait, comme à l’ordinaire, une poule grasse prête à cuire, des œufs, du lard, des noix, que sais-je encore… en somme un beau tableau de chasse de hamster.

 

            Aux premières maisons de Sélestat elle fut inquiétée par un besoin pressant. Que faire, dans cet équipage ? Poser son trésor devant un restaurant ? Pas à conseiller. Elle opta pour la gare. La commission devenait urgente. Jeanne entra dans le hall. Pour comble de malchance, un gendarme allemand se tenait au milieu du hall. Alors Jeanne eut une idée : elle posa son vélo contre le mur, à cinq pas de l’agent et alla tout droit vers lui :

-Excusez-moi, auriez vous l’obligeance de surveiller un petit instant mon vélo ; je dois absolument aller là-bas ?

Elle avait dit cela très aimablement en « hochdeutsch », tout en désignant la porte marquée « Damen »

-Mais oui, madame, allez-y tranquillement.

 

            Jamais le gardien de la loi n’aurait eu l’idée qu’on lui faisait garder un butin illicite. Jeanne revint, remercia chaleureusement le militaire, prit son vélo et se remit en route avec une ardeur nouvelle.

 

             Oui, hamstern n’était pas toujours une expédition aisée et sans risque. Mais les femmes sont courageuses sitôt que le bien de leur famille est en jeu. Zellenberg et Heidolsheim furent des villages jumelés avant la lettre.

 

            Le zèle fut même poussé par certains jusqu’à « hamstrer » une fiancée ou un mari !

             

 

 

 

                                               Marcel Pfister 1975

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : HISTOIRE D'ALSACE (Guerre 39-45)
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Dimanche 13 avril 2008

 

 

 

 La mort d’un village: ALTHEIM

 

 

Par Marcel Pfister

 

 

 

 

  

Un village comme les autres

 1286. Un après midi calme et doré. La vieille Rees, la Katel et l’Amareylé, assises sur le banc de grès rose sous le tilleul plusieurs fois centenaire de la place, bavardent paisiblement de choses et d’autres tout en réparant les hardes de leurs hommes et des enfants.

Katel, la femme de Kunrat et sœur cadette de Grossjäckly, reprise un sarrau d’étoffe grossière que le petit Kuni de huit ans avait accroché aux ronces du chemin en y cueillant des mûres. Amareylé, (Anne-Marie) l’épouse de Brunner Thenige a, elle aussi, deux garçons, Walter et Thenie de 10 et 12 ans, qui lui occasionnent maintes réparations vestimentaires. Marylé et Annelore sont plus jeunes, plus calmes, plus soigneuses : ce sont des filles ! Ces jeunes mamans, dans la trentaine, aiment la société de la vieille Rees.

Grand-mère Rees, née alors que le siècle comptait à peine dix ans, a le visage marqué profondément de ces rides que les colères de la nature et la perversion des hommes de guerre avaient gravées tout au long d’une vie laborieuse et ingrate. Pourtant un air de bonté et de sagesse la fait aimer et respecter par tout le hameau. Les enfants la vénèrent pour la douceur de sa voix qui raconte de si belles histoires. Les jeunes l’adorent pour son indulgence compréhensive qui sait si bien faire pardonner. Rees n’est

pas seulement la mère de Katel et de Grossjäckly, mais la doyenne et la bonne grand-mère de tout le monde.

C’est que le village forme, en somme, une grande famille où une indigence partagée, mais sans pauvreté, créé une entente harmonieuse et solidaire. Ici le démon de l’envie et de la jalousie n’a pas ses entrées : celui-ci affectionne comme on sait, de préférence les milieux fortunés.

 

Guérir: croyances et superstition.

 Les gens qui sympathisent partagent tout naturellement joies et misères. Une maladie, un accident, un incendie, sont ressentis par tous et partagés au possible.

C’est ainsi que Katel évoque tout émue, la petite Liselé de 4 ans, dont les yeux fiévreux et purulents depuis des semaines sont tellement douloureux. La maman de la petite, la Madlen, la femme de Cuncz, lui lave vainement les yeux avec des décoctions de camomille.

Peut-être Gretel, une jeune personne de 20 ans, aura-t-elle plus de succès?

" Savez-vous, raconte Katel, hier soir Baschel a vu la Gretel marcher d’un bon pas vers la rivière, en cachant sous son tablier un objet volumineux. Le fils de Baschtian l’a saluée gentiment, mais il a été tout étonné de n’obtenir aucun petit bonsoir. Au contraire, sans se détourner Gretel a accéléré son allure. Comme il l’a raconté à Fanny ce matin, Baschel a observé de loin la curieuse promenade de la jeune fille. Il l’a vue se baisser au bord du ruisseau et y puiser de l’eau avec un pot qu’elle avait caché sous son tablier, en murmurant quelque chose. Puis, recouvrant de nouveau le pot avec son tablier, elle s’en est retournée au village et est allée tout droit vers la maison des Cuntz ; elle y est entrée avec son pot plein d’eau.

Intriguée elle-même, Fanny a demandé son secret à Gretel. Eh bien! celle-ci ne lui a pas caché qu’elle détenait sa recette de la Barbel, cette vieille fille de Zellenberg qui passe pour une originale, comme vous savez. Elle devait donc prendre un vase de terre cuite et le porter jusqu’à la rivière, à l’abri du " mauvais œil." Là, il fallait puiser une eau pure, contre le courant, en prononçant les trois saints noms, puis revenir en cachant toujours le pot. Et surtout, lui avait recommandé la Barbel, faire cela avec recueillement et piété, sans parler à personne. Chez la Madlen donc, Gretel lui a dit de bouillir cette eau tout en récitant des Pater. Puis elle devait y faire tremper des feuilles de plantain pointu, pour les appliquer ensuite sur les yeux fiévreux de la petite Liselé, avec un pansement de lin blanc, sans oublier d’y tracer des signes de croix avec le pouce. Cette opération devait être répétée matins et soirs. Après quelques jours, les croûtes devaient tomber et les fièvres disparaître.

Souhaitons–le bien fort et prions pour que la pauvre petite ne devienne pas aveugle. "

" La recette n’est pas païenne, observa Rees, et notre seigneur a bien guéri un aveugle avec de l’eau de fontaine."

 Et pendant que la grand-mère Thérèse continuait mécaniquement à tricoter ses chaussons et que ses deux compagnes cousaient et reprisaient, on entendit s’approcher un chariot.

Alerte !

 

Avec son beau-frère Kunrat, Grossjäckly amenait, traîné par une vache un chargement de roseaux coupés sur les bords de l’Altenbach. Ces chaumes serviront à regarnir les toitures avant l’hiver.

A cette heure, les enfants sont dans les pâturages avec leurs quelques vaches, leurs chèvres et leurs moutons. Pour se distraire, ils pêchent à mains nues des ablettes, des gardons et même des truites dans la Streng ou l’Altenbach. Leurs pieds nus sont habitués à la fraîcheur de l’herbe et ne craignent pas l’eau courante.

Rien ne semble soucier ce brave peuple de la terre, content de peu et vaquant sans hâte aux tâches de sa quotidienneté. Et pourtant le ciel bleu est si vite envahi de gros nuages sombres, surgis de la montagne !

En effet, voici que deux petits pâtres, Jäckel et Marxl arrivent, tout essoufflés par la route des romains, poussant devant eux trois vaches et deux chèvres, avec des hurlements de terreur :

" Les soldats ! Les brigands ! D’raywer ! Ils viennent ! Ils viennent ! "

C’est qu’effectivement là-bas, sur le chemin qui longe le Strengbach, on aperçoit à travers le feuillage des aulnes, cinq cavaliers en armure, qui semblent se rapprocher. Ce sont des hommes du Sire de Ribeaupierre, de vieux reîtres insolents et barbares, des soudards pour qui rien n'est sacré, même pas la vie humaine. Leur maître ne leur a-t-il pas fait comprendre qu’il n’avait que faire d’un serviteur qui possédait une âme ! Il y a moins d’un mois, ils s’étaient emparés d’un beau petit veau sur ce même pâturage de la Streng, après avoir, d’une flèche cruelle, supprimé le meilleur chien de garde.

On se sentait certes mieux en sécurité dans le village, derrière les murs de torchis des chaumières, et sous la protection de nombreux chiens hargneux et agressifs. Les soldats du Sire Anselme choisissaient des proies plus faciles.

Le village de Altheim groupait quelques dizaines de maisons autour de son église dédiée à saint Sébastien. Devant ce vieux sanctuaire, vers l’ouest, s’étendait une place agrémentée d’un vieux tilleul et d’un puits à balancier. Du côté de la voie romaine, qui la bordait au couchant, on avait établi une palissade de troncs d’arbres taillés en pointes, prolongée au nord jusqu’à former la clôture du cimetière, frêle protection contre les loups et les malfaiteurs. Au nord donc, et à l’est de la petite église, blotties autour de son clocher, les tombes du cimetière alignaient leurs tertres décorés de simples croix de bois, de fleurs des champs et d’herbes sauvages.

Ce village dont l’existence remontait sans doute à l’époque gallo-romaine, ne comptait que d’humbles paysans à peine échappés du servage, mais souvent traumatisés par les brutalités de l’actuelle seigneurie. Exposés sans défense aux caprices de la nature et des puissants, ils n’avaient que les consolations de leur foi naïve que le curé tout aussi mal loti leur rappelait tous les dimanches, avec la résignation d’une impuissance héréditaire.

Grossjäckly, le père des petits pâtres monta jusqu’à la lucarne du clocher pour observer la troupe de cavaliers. Il fut soulagé de les voir prendre la direction de Bergheim, et redescendit pour rassurer les gens qui s’étaient groupés sur la place.

Près de la fontaine, on se concertait maintenant, tout en jetant des regards timorés vers le Strengbach. Pourtant, à se retrouver ainsi ensemble comme en famille, on se sécurisait, on se sentait protégé, sans doute d’avantage pas l’âme du village que par sa dérisoire palissade.

Par tous les chemins, le bétail rentrait à présent, poussé par les enfants et les chiens. La Finnel était même allée chercher son homme, le Lux, qui labourait un champ au Durrenbach, en bordure du grand pré de la Streng: elle craignait que leur unique vache qui traînait la charrue leur soit enlevée.

Et voici qu’arrivaient également Fanny, une jolie fille de dix-sept printemps, avec le Baschel, ce garçon de près de vingt ans qui la tenait par la main, ce qui affichait bien plus qu’une simple sympathie. Dans l’autre main il portait une corbeille d’osier pleine de champignons, car les prés en abondaient en cette saison. Finnel, la maman de Fanny, saura les faire frire dans un peu de beurre. Un délice !

Depuis qu’on se racontait dans tous les villages de la région les forfaits des larbins du seigneur Anselme II, il régnait sur le petit peuple des paysans l’anxiété d’un gibier perpétuellement traqué.

Thenige, qu’on surnommait le Brunner, parce qu’il était responsable du puits auprès duquel se trouvait sa chaumière, appelait son fils aîné :

" Ecoute Thenie, tu vas monter au clocher, pour voir si les cavaliers reviennent, et tu nous préviendras aussitôt. "

Ainsi Thenie et son ami Jäckel, deux gamins d’une douzaine d’années grimpèrent à la tour et s’installèrent près de la lucarne ouvrant vers le nord. De là, la vue s’étend jusqu’aux forêts de la plaine où s’enfonce la grande route pour ressurgir plus loin avec ses rares voyageurs à cheval ou en carrosse. Parfois ce sont des convois de plusieurs chars de marchands, groupés pour plus de sûreté. Vers l’ouest, c’est le beau panorama des Vosges, où pénètre le vallon de la Streng, avec le gros bourg de Ribeauvillé, dominé par ses trois châteaux.

Mais nos guetteurs ne furent pas longs à attendre pour voir revenir les soldats. Ceux-ci se dirigèrent directement vers Ribeauvillé, par la route, et vraisemblablement vers la demeure de leur maître. Le danger, pour cette fois, était écarté.

Les jeunes guetteurs descendirent bien vite de leur perchoir pour annoncer la bonne nouvelle. Alors l’atmosphère devint plus sereine au village.

Après une demi heure, pendant qu’on commentait encore sur la place les évènements de ce jour, arriva le metziger Henni de Guémar, avec des nouvelles.

Effectivement les cinq soudards avaient chevauché jusqu’à la grande route. Là, près du village de Guémar, ils ont surpris un convoi de marchands formé de trois voitures bâchées, qui faisaient route vers Colmar. Délester ces gens sans escorte de plusieurs balles de drap pour les rapporter à leur maître, était pour eux un coup de main de simple routine. Sans doute avait-ils repéré de loin cette aubaine. Les marchands purent tout au plus se féliciter d’avoir pu conserver leurs vies et leurs chevaux.

Cela avait ranimé les palabres sous le grand tilleul. Le soir allait tomber : on était en septembre. Le Henni repartit à Guémar et nos paysans regagnèrent leurs toits de chaume pour les besognes habituelles du soir.

 

La vie de tous les jours au village.

 

Grossjäckly se mit aussitôt à traire ses vaches et ses chèvres. Ses deux garçons menèrent ensuite les bêtes à l’abreuvoir de l’Altenbach, pendant que lui-même regarnissait les râteliers et les litières. Annele, sa femme, fit cuire la soupe, repas habituel aussi bien du matin, du soir et du midi. Dans l’eau que la femme avait puisée à la fontaine elle faisait bouillir et mijoter toutes les herbes et légumes du jardin : navets, poireaux, oseille, carottes, choux, pois, fèves, oignons, …selon la saison, et ajoutait même parfois une petite tranche de lard salé rance. Pendu à la crémaillère le grand pot de terre cuite chantait dans l’âtre au-dessus d’un feu de bois. Quand le potage était à point, la mère y ajoutait quelquefois deux ou trois œufs battus ou une pointe de beurre. Il est vrai que le beurre, le fromage, les œufs et les poulets prenaient plutôt le chemin du marché de Ribeauvillé ou de la demeure seigneuriale. Quant aux lapins, on n'en élevait pas : il était plus simple de les prendre au collet. Un jeu pour les enfants. Rôtis à la broche, c’était alors un repas de fête.

" A la soupe ! "

Annele avait posé la marmite au milieu de la table. Les enfants se glissaient sur leurs bancs, Jäckel et Marxl d’un côté, Finnele et Gretele en face, de part et d’autre de grand-mère Rees. Le père trônait au bout de la grosse table rustique sur un escabeau à trois pieds ; la mère à l’autre bout de la table avait un siège semblable.

Alors le père se levait, se signait, et tout le monde l’imitait et récitait la prière en chœur. Puis, s’étant assis, le père saisissait une miche de pain noir, il traçait de son couteau un signe de croix et coupait pour chacun une tranche. Pendant ce temps grand-mère Rees avec une louche de fer, servait la soupe en commençant par l’écuelle du père ; puis les enfants approchaient leur soucoupe de terre cuite. Grand-mère prenait soin de bien remuer le fond de la marmite où se réfugiaient les légumes.

Les outils, en l’occurrence les cuillères en bois se mirent au travail, et leurs clapotements n’étaient couverts que par le léger bruissement de la rumination des bêtes qui, à côté, s’étaient déjà couchées. Car la chaumière ne comptait qu’une seule pièce, et une petite cloison basse de planches séparait les tables de l’habitation.

 

La veillée.

A présent la nuit était venue. Grossjäckly tira les volets des deux petites fenêtres et poussa les loquets des portes de l’habitation et de l’étable. Seule la lueur des bûches qui crépitaient dans l’âtre éclairait la pièce et la remplissait d’ombres mouvantes.

C’est le moment qui choisissait grand-mère Rees pour conter ses souvenirs ou de vieilles légendes. On rapprochait les bancs de la cheminée et l’aïeule s’installait sur sa chaise de bois au milieu des enfants.

" Oui, disait-elle, du temps de ma jeunesse, je me rappelle bien qu’on craignait le ciel bien plus que les soldats. Nos seigneurs étaient bons et aimables avec nous.

Mais voyez-vous, je m’en souviens comme d’hier, pourtant j’avais à peine quinze ans, et j’en compte soixante-dix à présent ! Et bien, le jour des Rois, en plein hiver il y a eu d’horribles ténèbres tout le jour, oui, du matin jusqu’au soir ! Ce jour-là personne ne s’est mis au travail, et les poules ne voulaient pas sortir du poulailler. L’église était pleine de gens qui tremblaient d’angoisse. Le soleil était devenu noir, oui, tout noir, mais on le voyait. Il n’y avait pas de nuages. Et là-dessus nous avons eu des guerres et une terrible épidémie de peste.

Et dix ans plus tard, en 1238, ce terrifiant miracle s’est reproduit, et en plein jour on pouvait compter plus de cent étoiles ! Et le soleil noir au milieu ! Affreux, je vous dis ! Et alors, l’an d’après, un grand tremblement de terre a secoué la ville de Strasbourg.

-Qu’est-ce que c’est, un tremblement de terre ? osa demander Gretele.

-Mais c’est toute la terre qui tremble, qui est secouée comme on secoue un prunier ; alors les grandes maisons des villes s’écroulent. Et les gens sont écrasés. C’est horrible ! Et voyez-vous, ces signes dans le ciel, annoncent toujours un malheur.

Alors, vous vous rappelez ce ciel rouge comme du feu, au début de cette année ? Ah, mon Dieu ! ça aussi c’est un bien mauvais présage. Priez le Bon Dieu qu’il nous préserve du feu et des calamités de toutes sortes.

-Oui, intervint Annele, nous allons prier et nous coucher. "

Ensemble, la famille s’agenouillait pour la prière du soir, cette prière que leur curé leur avait apprise, et qu’il avait lui-même reçue du Christ, disait-il.

 

Fatter unser, thu pist in himile,

Wihi namum dinan

Qhueme riche din

Werdo willo din so in himile

Sosa in erdu.

Prot unser emez hic kip uns hiutu

Oblez uns skuldi unsero

So wir oblazen uns skuldiken

Enti ni unsih firletti in khorunga

Uzz erlosi unsi fona ubile

Amen.

( Texte de l’époque. )

 

Puis on alla s’enfouir sous d’énormes édredons, sur les sacs de foin et de paille qui tenaient lieu alors de matelas. Après toutes les émotions de la journée, le récit de grand-mère n’était pas un bon somnifère.

Et Gretele demanda tout bas à Finele qui partageait sa couche : " Tu n’as pas senti la terre trembler ? "

Le père se coucha le dernier, après avoir fait une ronde autour de la maison, jeté un coup d’œil du côté des bêtes, et enfin couvert le feu de cendres pour éviter un malheur. Il décrocha sa large houppelande et en couvrit le pied du lit.

La maison était chaude en toutes saisons, même lorsqu'on avait couvert le feu, car les effluves de l’étable tempéraient l’air. Le sol, dallé de pierres plates était toujours jonché de foin, de paille ou de feuilles sèches. Les enfants étaient pieds nus en toutes saisons, et les adultes chaussaient des sabots bourrés de foin pour sortir. Le foin stocké sous le toit sur toute la longueur du bâtiment isolait également fort bien en hiver. A cause du danger d’incendie, la cheminée était la seule partie de la maison construite en bonnes pierres.

Une fois couché, Grossjäckly songeait au travail du lendemain : la toiture de chaume était à revoir, à regarnir et à consolider ensuite avec quelques larges dalles de grès, car les tempêtes d’automne n’allaient pas tarder. Et puis, avec le Kunrat, il faudra chercher un bon chargement d’argile dans la "Leimegruebe."On la gâchera avec de l’eau en y mêlant de la paille, du foin, du roseau coupé court, pour en refaire les pans de murs défectueux. Ce sont là les travaux habituels en prévision de l’hiver. Au fond de l’étable, il y avait déjà une bonne provision de bois.

 

Le chevalier brigand.

 

Lorsque le seigneur Anselme s’adonnait à la chasse au grand gibier dans les vastes forêts de la montagne, le peuple des villages de la plaine vaquait tranquillement à ses besognes, et les enfants menaient sans crainte les bêtes à la pâture. Et cela pouvait durer des semaines.

L’automne était doux cette année et conviait les femmes à filer leur quenouille l’après-midi sur le banc de la place, en devisant de choses et d’autres.

Pendant ce temps, Baschel rejoignait Fanny dans son jardin, derrière la maison de Lux ou un banc de bois caché par un grand sureau se prêtait à leur rencontre. L’alerte de l’avant-veille avait bien un peu ému Fanny et sa mère lui avait recommandé de ne jamais quitter seule le village.

" Tu n’as rien à craindre tant que je suis avec toi, ma petite Fanny. Tu vois, je porte toujours cette dague à la ceinture, et je donnerais ma vie pour toi, lui disait Baschel dans le feu de ses sentiments.

-Que voudrais-tu faire contre des soldats ?

-Te laisser le temps de fuir, s’il le faut. Mais, sais-tu, ces larbins ne cherchent que le succès facile. Si on leur résiste ils tournent bride. D’ailleurs, ce ne sont pas des héros. Mon père m’a raconté l’aventure qui a mal tourné pour Anselme à Zellenberg, il y a une vingtaine d’années.

Lorsque Gauthier III ( Walter ) de Horbourg, celui-là même qui avait construit son château à Zellenberg en 1252, fut assassiné par son cousin Conrad de Horbourg, le 25 juillet 1259, son fils Burckhart voulut le venger. Anselme II prit le parti de l’assassin. Il vint assiéger Zellenberg pour délivrer les prisonniers que Burckhart gardait.

Mais le Horbourg, avec les archers de la petite ville, fit une sortie par surprise, tua huit chevaux et blessa plus de vingt cavaliers de Ribeaupierre. Anselme dut lever le siège. Ses soudards n’aiment pas les combats à dix contre un. Ce sont des lâches comme tous les gens sans foi ni conscience.

 

Fiançailles

-Oh ces histoires de soldats et de brutalités ! Parlons d’autre chose mon Baschel !

-Oui, parlons de toi ma Fanny.

-Je sais une jolie chanson que j’ai entendue un jour de foire à Ribeauvillé. Un ménestrel de passage la chantait sur la place, en s’accompagnant d’une sorte de harpe. "

Et Fanny qui avait une voix pure et douce chanta :

 

Dû bist mîn, ich bin dîn

Des solst dû gewiss sîn

Dû bist beslozzen

In minem herzen

Verlorn ist das slüzzelin

Dû muost immer drinnen sin.

 

(Tu es mien, je suis tienne, tu dois en être certain ; tu es enfermé dans mon cœur, la clef en est perdue, tu dois toujours y rester.)

Et Fanny éclata de rire. Baschel l’embrassa pour toute réponse. Et ils restèrent un moment silencieux. Cela valait les plus beaux discours. Et puis il dit : " Où tu iras, j’irai, où tu resteras, je resterai. "

On entendit alors du bruit dans la maison : maman Finnele était rentrée. Les jeunes gens se levèrent et retournèrent chacun chez soi, pour les petits travaux du soir.

Baschel et Fanny envisageaient évidemment le mariage et leurs parents ne pouvaient que s’en réjouir. L’événement était d’ailleurs prévu pour cet automne et personne ne l’ignorait. Ce sera un rayon de soleil dans la grisaille quotidienne, car tout le monde serait de la fête. Parmi les évènements heureux qui rompent la monotonie laborieuse de la vie paysanne, un mariage est sûrement le plus gai. Certes les naissances aussi apportent la joie, pourtant trop souvent teintée d’appréhensions, de soucis pour la santé de la mère ou du nouveau-né. Tant de ces chers petits n’atteindront pas les deux ans.

On allait donc pouvoir, dans les prochaines semaines partager le bonheur de ce jeune couple si sympathique, et chacun à sa façon imaginait déjà sa contribution à la fête. Les mamans, Finnel et Stéphanie, s’étaient souvent entretenues de cette sérieuse question. L’indigence était bien le lot de tout le monde mais on avait toujours eu de quoi vivre modestement. Que désirer de plus ?

On trouvait de belles étoffes à Ribeauvillé et les aiguilles ne chômaient pas. D’ailleurs c’est toujours à un tisserand du bourg qu’on apportait la laine ou le lin qu’on filait tout au long de l’hiver.

Cependant les arrangements coutumiers étaient l’affaire des pères. Baschtian donc, pour respecter les formes, se rendit un soir de la fin septembre chez son ami Lux pour lui demander pour son fils, la main de Fanny.

" Mon cher Baschtian, tout le monde sait avec quel plaisir nous voyons nos enfants unir leurs destins. Vois-tu, j’aime beaucoup Bashel ; c’est un gars solide et travailleur, aimable et intelligent. Et Fanny saura certainement le rendre heureux. Elle est douce et obéissante ; elle sait filer la laine et coudre les vêtements ; elle sait traire et battre le beurre ; et Finnel lui a appris les bonnes manières que respectent nos femmes.

-Et bien, vois-tu, la maison que m’a laissée mon père mort il y a presque deux ans, nous l’avons arrangée et aménagée aussi bien que possible pour le jeune couple. Baschel y a mis tout son cœur et son courage. La toiture est bonne, la cheminée est sûre, le sol est dallé de grès et les deux fenêtres sont garnies de toile huilée et de volets.

-Il y a quelques meubles de mes parents que Baschel a très bien arrangés. Et dans l’étable je mettrai une vache et deux chèvres……….

-J’allais le dire, moi aussi j’y mettrai une génisse et deux porcelets. Le fenil est garni de foin et nous serons toujours là s’il faut aider nos enfants!

-Alors tope là ! Tout est en ordre et il ne reste qu’à fixer le jour du mariage " ajouta Lux en tenant la main ouverte où Baschtian fit claquer la sienne : l’affaire était conclue. Pour fixer le jour des noces on s’en remettrait aux femmes. Et pour conclure, Lux servit une cruche de son vin blanc.

Le mariage de Fanny et Baschel.

 

De leur côté les femmes formaient de grands projets avec leurs modestes moyens. On fixa le jour du mariage à un mardi de la mi-octobre, la lune était alors croissante, ce qui garantissait la prospérité.

Baschel amena Fanny chez sa mère qui s’était mise à lui confectionner une coquette et simple robe de mariée, avec une étoffe ramenée de Ribeauvillé. Cuntz, le savetier du village, le père de Lisele, avait tanné deux belles peaux de chevreaux. Il en confectionna de fines petites chaussures, des escarpins blancs qui faisaient à Fanny des petits pieds de fée. Baschel y ajouta un châle bleu clair pour égayer le noir traditionnel de la robe et sa mère tressa une petite couronne de fleurettes blanches en étoffe qui, le jour de la noce ornera ses beaux cheveux blonds.

Le grand repas prévu pour le soir du mariage n’était pas le moindre souci des deux mères. Mais le village entier apporta sa contribution, qui un chapon, qui une palette, qui une motte de beurre ou des œufs. Les légumes et les fruits abondaient dans les jardins. Le ciel se mit de la partie et c’était une lumineuse journée d’automne qui s’annonçait .

On dressa des tables et des bancs sur la place, on orna les maisons et la façade de l’église de guirlandes de lierre et les tables de fleurs des champs. C’était là le travail de la jeunesse alors que les femmes avaient chauffé les fours d’où émanaient des odeurs de pain et de gâteaux. Le repas se ferait donc en fin d’après midi et jusque là les canards et les chapons danseraient à la broche des cheminées. Les potages de légumes enverraient leurs odeurs savoureuses par les fenêtres.

Au début de l’après-midi Markwart et Michel conduisirent leur jeune sœur Fanny vers la maison de Baschtian. Longue robe noire, châle bleu sur les épaules, petite couronne virginale sur les cheveux joliment nattés qui formaient une seconde couronne, Fanny était adorable.

Derrière ce trio suivaient Lux et sa femme Finnel, puis l’oncle Michel Clauwin et son épouse Katrin, et une ribambelle d’enfants. Les autres habitants du village s’étaient groupés à quelques pas de la maison Baschtian, en bordure de la place du tilleul et le vieux curé, qui était bien sûr de toutes les fêtes du village, attendait déjà à la porte avec Grossjäckly et sa femme, ainsi que le couple Kunrat.A la suite de Fanny et de sa famille tous pénétrèrent dans la maison. Là c’étaient des embrassades émues, des yeux humides qu’on essuyait furtivement.

Comme l’espace manquait dans la maison, quelques villageois assistaient à la cérémonie par les fenêtres ouvertes. Les jeunes avaient épinglé quelques fleurs sur leur vêtement, tout comme les parents des jeunes fiancés.

A présent il s’établit un grand silence : le père Baschtian, debout devant le jeune couple, dit quelques mots et on vit les fiancés se mettre à genoux devant lui. Baschtian étendit les mains sur eux et prononça d’une voix forte:

" Que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob vous bénisse, qu’il vous unisse et vous protège jusqu’à la mort. "

Puis, se tournant vers le curé qui se tenait derrière lui, il lui dit : "Vous aussi, donnez à nos enfants votre bénédiction. "

Et quand le prêtre eut prononcé ses paroles rituelles, les jeunes mariés se relevèrent et s’embrassèrent. Baschel mit au doigt de Fanny un annelet de cuivre qui brillait comme de l’or.

Et tandis qu’on ne tarissait plus de vœux, d’embrassades et de compliments, tout le monde applaudissait, acclamait et chantait.

Dans la maison on servait déjà quelques cruchons de bon vin du pays. Par cette boisson que le jeune couple prit dans la même timbale d’étain, le rite du mariage était jugé accompli.

Sous les applaudissements frénétiques les jeunes époux sortirent alors de la maison et, suivis des familles, on se dirigea vers la nouvelle demeure toute prête et savamment décorée. Devant la porte, une halte. Baschel alors se baissa et prit sa jeune femme dans ses bras pour la porter par-dessus le seuil de leur maison.

S’arrêtant un instant sur le pas de la porte, il semblait présenté aux rayons obliques et radieux du soleil sa charmante épouse couronnée de fleurettes blanches et de l’or de ses cheveux. Enfin, sous les acclamations enthousiastes des villageois, Bashel franchit le seuil et déposa délicatement Fanny dans leur nouvelle demeure. Là encore une timbale de vin et un morceau de pain partagés marquèrent le début de leur vie commune.

 

 

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : HISTOIRE (Moyen Age)
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Dimanche 13 avril 2008

Le repas de noces.

 

A présent, les réjouissances pouvaient s’emparer de tout ce brave peuple de paysans. On prit place sur les bancs autour des longues tables faites de simples planches. Les hommes à la table des hommes, les femmes entre elles. Seuls, les célibataires s’installaient par couple au gré des affinités, où de futurs mariages se dessinaient déjà. Fanny et Baschel se mirent parmi eux.

Le curé, debout à la table des hommes, donna le signal de la prière, et tous se levèrent un court instant.

On avait collecté la vaisselle de tout le village, et chacun retrouvait ses soucoupes de bois ou de fer étamé, ses cuillères de fer et ses couteaux. Les jeunes filles servaient le potage et les viandes, les garçons faisaient les échansons. Un brouhaha de foire, des rires, des bruits de vaisselle, des interpellations et des chants animèrent la place, qui pour un instant respirait une joie sans mélange. On se mit même à danser, mais pour toute musique il n’y avait que les chants et c’était sans doute mieux ainsi. Les vieux s’y mirent aussi gaiement que les jeunes. Fanny et Baschel ouvrirent le bal. Puis tout le monde se mêla aux farandoles, aux chaînes, aux rondes et à tant d’autres figures traditionnelles.

Mais déjà se déploya le long de la chaîne vosgienne l’élégant châle rose d’un splendide coucher de soleil. En octobre, les jours se sont déjà bien raccourcis, et il fallait songer au bétail avant la nuit. Fourrager, refaire les litières, traire, les travaux et les soucis quotidiens reprenaient leurs droits. Mais dans les cœurs, on sentait comme une contagion le bonheur de Fanny et Baschel.

 

Anselme II de Ribeaupierre

.

 

Aimant la bagarre, Anselme II de Ribeaupierre avait participé avec ses deux frères Ulrich le cinquième et Hermann, les trois aînés de Ulrich IV, à la guerre que l’empereur d’Allemagne Rodolphe de Habsburg avait faite à Ottokar de Bohème, et d’Autriche, de 1276 à 1278.

L’empereur avait également emmené dans son expédition son ami, le chevalier-trouvère alsacien Conrad Puller de Hohenbourg. Celui-ci avait écrit au cours de sa campagne devant Viennes de délicieux poèmes, où il exprimait sa nostalgie pour son pays et pour sa dame :

 

 

" Will jeman gegen Elsazen lant

der soll der Lieben tuon bekannt

das ich mich sêne… "

 

(Si quelqu’un retourne en Alsace, qu’il dise à ma bien aimé que je me languis d’elle…)

 

Pourtant Conrad de Hohenbourg était revenu au pays, tout comme Anselme mais pas ses frères. Le duc Ottokar de Bohème avait également trouvé la mort à la bataille de Marehegg en 1278. Rodolphe de Habsburg avait ainsi agrandi son domaine de l’Autriche, de la Styrie et de la Carniole. Ses descendants y ajoutèrent encore d’immenses territoires. Empereur d’Allemagne depuis 1273, Rodolphe I possédait également d’importants biens en Suisse et en Alsace, où il avait établit un Landgraviat, avec un bailli à Ensisheim.

Donc, revenu au pays, Anselme II se mit à assurer sa puissance et sa sécurité. L’empereur vint le trouver chez lui le 28 octobre 1281 de même qu’en 1284, où il passa deux jours au château du Haut Ribeaupierre. C’est à ce moment là qu’il accorda au chevalier Anselme le droit de fortifier la ville de Ribeauvillé. Partagée à cette époque entre quatre seigneurs, la ville fut divisée par des murailles en quatre quartiers. La Tour des Bouchers en témoigne encore. La ville supérieure ne fut pas close.

Le seigneur Anselme II avait des ambitions et des projets précis. Le château de Haut Ribeaupierre, qui dominait de ses 640 mètres d’altitude toute la plaine d’Alsace, les deux autres châteaux de la famille, ainsi que la ville de Ribeauvillé était son nid d’aigle réputé imprenable.

Le donjon de onze mètres de haut aux murs épais de trois mètres, cachait dans sa base une sombre oubliette dont on ne pouvait s’échapper. Et, pour n’avoir rien à craindre d’un siège, il suffisait d’amasser des réserves de vivres, de munitions, et de denrées de toutes sortes. C’est à cela que s’occupait à présent Anselme, sans le moindre scrupule. Du haut de son donjon un guetteur apercevait les caravanes de marchands se rendant aux foires de Strasbourg, de Sélestat, de Colmar. Malheur à ces gens s’ils avaient négligé leur protection. Quant à la viande, les pâturages en exposaient assez, qu’il suffisait d’aller cueillir. Le vin non plus n’y manquait pas. Une année Anselme prit à ses vignerons un quart de la récolte, ce qui faisait 450 voitures, soit plus de 5000 hectolitres.

 

Lorsqu’en 1287, après le décès d’Ulrich IV, la succession fut ouverte, Anselme accapara tout l’héritage et chassa du Niederburg (plus tard Ulrichsburg) son frère Henri II et son neveu Henri III, le fils d’Ulrich V. Ils étaient trop jeunes pour se défendre.

Cependant, Rodolphe de Habsburg, l’empereur d’Allemagne jugea de son devoir de faire justice et il chargea son bailli, le Landvogt Hartmann de Baldeck de rétablir le droit. Celui-ci obtint l’appui des villes de Colmar et Kaysersberg, qui avaient maints motifs de se plaindre du chevalier-brigand.

 

La punition.

 

C’est de Colmar donc que vint la nouvelle : fallait-il s’en réjouir ? Le pauvre peuple des villages savait que les soldats ne l’épargnaient pas lorsqu’ils hantaient le pays. A Altheim, comme dans les localités environnantes, on se mit en quête de cachettes pour le lard fumé, le vin, les grains et, peut-être pour les quelques deniers économisés. On enfouissait au fond du jardin le chaudron de fonte ou de terre cuite plein de grains de blé ou de fèves. Certes, on souhaitait ardemment une bonne défaite au Sire de Ribeaupierre. Mais hélas ! On le savait sûr de lui dans son château.

Le 20 mai 1287 on vit arriver des troupes nombreuses à pied et à cheval dotées de grosses machines de sièges et suivies de nombreuses voitures. Elles arrivaient par la grande route de Colmar mais aussi par la route du vignoble, et convergeaient vers Ribeauvillé. A partir de ce jour il y eut en permanence un guetteur derrière les volets du clocher, pour en observer les mouvements.

Il semblait qu’elles épargnaient notre village. Arrêtées un temps aux portes de Ribeauvillé, on les vit ensuite passer par la ville, car les murailles, à peine sorties de terre, ne pouvaient pas encore offrir de résistances. Et puis, toute cette petite armée s’enfonça dans la forêt en direction de Haut Ribeaupierre.

On apprit par la suite qu’il n’a pas été possible à la troupe de traîner jusqu’au château les machines indispensables pour enfoncer les portes ou les murailles. On se borna à quelques échanges de flèches, mais les assiégés semblaient en nombre, et bien moins vulnérables que les assiégeants.

 

La vengeance.

 

Au soir, du second jour, la levée du siège fut ordonnée car le repère s’avérait imprenable. Pourtant on n’allait pas se retirer sans avoir d’une quelconque façon puni le Sieur Anselme. Au matin du 22 mai le guetteur du clocher d’Altheim cria à tue-tête :

" Bergheim brûle ! Bergheim brûle ! "

De grosses volutes de fumée traînaient sur le vignoble. Bientôt les flammes prenaient des dimensions horribles, et tout ce gros village devenait une mer de feu.

Et puis soudain nos guetteurs descendus du clocher hurlèrent :

" Ils viennent ! Ils viennent !  Les soldats sortent du village ! Ils prennent la route ! Ils viennent par ici ! "

Alors ce fut une panique folle. Que faire ? Où aller ? Les femmes couraient dans tous les sens, en implorant le ciel ; les enfants, pris de contagion, pleuraient et criaient de terreur. La fumée de l’incendie de Bergheim obscurcissait le ciel, et présageait la catastrophe imminente pour Altheim. Tandis que les femmes affolées voulaient enfermer les enfants et le bétail dans les maisons, Grossjäckly ordonna, au contraire, à sa famille de fuir.

 

Sauve qui peut !

 

" Lâchez les bêtes ! Vite, en route pour Zellenberg ! "

Il se chargea de son vieux manteau de pèlerin et prit la miche de pain qui restait dans le coffre. Annele saisit une vieille cape et un bonnet ainsi qu’une cruche pleine de farine de seigle. Les enfants poussèrent les bêtes sur la voie romaine aidés par leurs deux gros chiens.

Les soldats qui quittaient Bergheim embrasé pouvaient être là dans moins d’une demi-heure ; il fallait donc tout précipiter. Kunrat, l’ami de Grossjäckly, imita celui-ci avec sa femme et ses trois enfants. Cependant la Rees, têtue et impotente d’ailleurs, déclara :" Moi, je reste. Je me réfugie dans l’église, sous la garde du Bon Dieu. "

Il fut impossible de l’en faire démordre. Il y eut aussi parmi les fuyards, le Thenige avec sa femme Amareyle et ses quatre enfants . Toute cette troupe, avec le bétail, arriva au carrefour des chemins. Grossjäckly et Kunrad dirigèrent leurs familles vers Zellenberg, dont les murailles offraient une protection certaine. Le Brunner Thenige opta pour Beblenheim ; il estimait Zellenberg encore trop près du danger.

Mais d’autres habitants d’Altheim jugèrent qu’il fallait rester sur place pour protéger leurs biens et éteindre les incendies éventuels.

Nos fuyards virent pourtant le Baschtian et sa femme Stéphanie qui semblaient s’être décidés de partir à la dernière minute. Ils quittaient le village en toute hâte et se retournaient à chaque instant : leur fils Baschel n’était pas avec eux.

Les apercevant depuis la vieille église du Bas Zellenberg, Kunrat remarqua: " Le Baschel n’est pas avec ses parents !

-Sûrement il est resté avec sa Fanny: Les Lux n’ont pas voulu partir, pensa à haute voix Annele.


Paroisse de l’évêché de Bâle, mentionnée en 1268, Zellenberg possède un Recteur en 1391 et son église se trouve au " nidere Dorf Zellenberg " emplacement du cimetière actuel.

C’est là que les premiers moines venus de Luxeuil peut-être dès l’an 570, avaient établi un petit prieuré, une " cella " avec son église. La désignation de " Brudergut " pour certaines parcelles existe toujours.

La guerre de Trente Ans a fait disparaître les dernières chaumières et a mis fort à mal l’église que le curé Bernard Speck a restaurée tant bien que mal en 1696.

Il y avait un orgue dans cette église et deux vieilles cloches, l’une de 1329 qui a disparu et l’autre de 1410 qui sonne encore dans l’église paroissiale actuelle.

-Evidemment, ajoutait Grossjäckly. Fanny a voulu rester auprès de ses parents, et Baschel ne pouvait pas la quitter. J’ai bien peur qu’avec Mischel, Markwart et quelques autres, ils voudront se défendre contre les soldats…

-Oh mon Dieu ! Quelle misère ! s’exclamait Katel. Et maman qui est restée là-bas !

-Oui, maman Rees qu’on ne pouvait pas arracher à son village. Espérons que les soldats vont au moins respecter l’église, ajoutait Kunrat pour la rassurer un peu.

-Allons, en route ! Nous ne sommes pas encore en sécurité ici, " lança Grossjäckly, en remettant la caravane sur le chemin.  Obsédé par le terrible danger que courait sa mère, il évitait d’en parler.

 

A Zellenberg !

 

Les enfants, qui poussaient devant eux les bêtes, arrivèrent les premiers devant la porte de Zellenberg. On avait baissé le pont-levis. Alors tout ce monde en fuite s’engouffra dans l’unique porte de la petite ville avec un gros soupir, à la fois de soulagement et de douloureuse résignation. Les habitants de Zellenberg les reçurent avec beaucoup de bonté et de compassion, et s’étonnèrent de les voir arriver en si petit nombre. Baschtian et sa femme avaient pris le chemin de Beblenheim comme les Brunner.

On remonta le pont-levis et on verrouilla bien la porte de la ville. Le prévôt avait mobilisé ses gens qui occupaient maintenant les murailles et les tours, armés d’arcs et de piques. Le château lui-même était gardé par une vingtaine d’hommes.

Comme Zellenberg n’était pas une possession du sire Anselme II, on ne craignait guère un siège.

Pendant que les femmes de la petite ville s’occupaient d’héberger les réfugiés, Grossjäckly et Kunrat montèrent au-dessus de la porte fortifiée d’où la vue s’étendait sur toute la plaine. C’est alors qu’ils virent, avec un serrement de cœur, d’immenses écheveaux de fumée sortir de leurs toits de chaume. Puis les flammes se firent gigantesques. Le vent du nord-est les agitait dans tous les sens, en tourbillons qui embrasaient tout sur leur passage. Bientôt l’église elle-même n’était plus qu’une torche monstrueuse. Alors Grossjäckly se sentit mal et dut s’asseoir. Que devenait sa mère à présent ? …

Il se leva brusquement en hurlant vers le brasier son désespoir, son impuissance, son immense détresse.

" Maman ! " Le prévôt qui l’avait accompagné et quelques autres Zellenbergeois le firent asseoir, essayant de le calmer et de le réconforter avec un verre de schnaps. Alors cet homme fort et grand comme un ours se mit à pleurer, à sangloter comme un gamin.

" Ah, misère, j’aurais dû rester ! Mais c’est pour mes enfants, pour ma femme que j’ai fui. Et elle ne voulait pas partir ! "

La troupe des pillards avait cerné le village d’Altheim et empêchaient donc les gens de fuir, de sortir du lieu. On les voyait repousser de leurs piques ceux qui essayaient de s’échapper . Le spectacle était atroce, insupportable.

Vers le soir de ce terrible 22 Mai 1287 on vit les soudards du Baldeck se rassembler sur la voie romaine. Puis ils se dirigèrent vers la route de la plaine et vers Colmar, pendant que les incendies illuminaient sinistrement le ciel du soir. Quelle désolation.

Et les puissants appelaient cela faire justice……

Ostheim ne fut pas incendié, étant propriété du sire de Horbourg, comme Zellenberg et Beblenheim.

Les réfugiés.

 

Le prévôt de Zellenberg s’occupa alors de parfaire l’hébergement des réfugiés et de leur bétail : il constata que son épouse avait presque réglé le problème car le cœur sait toujours trouver des solutions que la raison ignore. La nuit était tombée, on ne pouvait plus rien entreprendre.

Mais dès que pointa l’aurore, avec un chariot rempli d’outils, nos réfugiés et leurs femmes ainsi que plusieurs bourgeois du lieu accompagnés de leur curé descendirent vers le pauvre village anéanti et tout fumant encore.

Un sentiment d’horreur atroce, causé par des odeurs intolérables les saisit quand ils arrivèrent sur la place du tilleul. Sous l’arbre totalement roussi gisaient deux corps apparemment assassinés par les piques des soldats. En s’approchant Kunrat reconnut le jeune Baschel qui tenait encore la main de sa Fanny…

En 1252 Walter III (ou Gautier) de Horbourg construisit le château et fortifia l’agglomération de Zellenberg qui put alors s’enorgueillir du titre de ville.

La porte unique sur le côté nord, avait belle allure avec pont-levis et herse. Le mur d’enceinte mesurait une longueur totale de 540m avec une hauteur de plus de 7m et une épaisseur à la base de 1,30. A son sommet la muraille mesurait encore 0,90m, là où passait le chemin de ronde. La ville n’avait que deux tours rondes et solides aux murs de 1,50m d’épaisseur et au diamètre intérieur de 3,40m. Elles ont résisté jusqu’à nos jours.

Autour des murailles courait un fossé sec bordé d’un rempart de terre. Du côté nord, le fossé était partiellement en eau et constituait un étang de pêche et de lessive . (Wäsch)

Grossjäckly et sa femme se précipitèrent alors vers l’église. Par le portail ouvert on voyait à l’intérieur un amas de poutres calcinées et fumantes à moitié recouvertes de gravats et de tuiles. Toute la toiture et la charpente s’étaient effondrées sur les autels et les bancs en les incendiant à leur tour. Et on distinguait sous cet affreux fouillis, plusieurs corps calcinés, écrasés, absolument méconnaissables.

A ce moment arrivaient de Beblenheim le Brunner, le Baschtian et leurs femmes. Déchirantes scènes de retrouvailles sous le tilleul. Stéphanie, la femme de Baschtian, eut une défaillance et Thenige Brunner put tout juste la retenir dans ses bras ; il fallut la ranimer avec l’eau fraîche du puits et on l’installa sur l’un des chariots. Amereyle ne la quitta plus.

On parlait peu. Après avoir fait le tour du village et des ruines, les hommes se réunirent au cimetière ; on se concerta et aussitôt on se mit à creuser une large tombe. On y rassembla tous les morts, la plupart méconnaissables, qu’on avait trouvés dans les maisons, dans l’église, dans la rue. Le vieux curé d’Altheim put être identifié à cause de son crucifix de fer qu’il portait à une chaînette: il avait été écrasé par une poutre devant son autel.

Vers midi tous les survivants du drame ainsi que les bourgeois de Zellenberg et de Beblenheim qui s’étaient joints à eux, se rassemblèrent au pied de cette tombe ouverte et le curé de Zellenberg fit une courte et poignante cérémonie funèbre. La douleur était trop vive pour qu’on pût pleurer. Ces gens en prière se sentirent une dernière fois intensément unis à leurs proches et amis, à leur village mort, lui aussi.

Alors on referma cette immense tombe et on y dressa une grande croix de bois, faite de poutres calcinées.

Et puis on s’arracha à ce lieu si plein de souvenirs, à cette terre où des générations s’étaient enracinées et où on avait déposé maintenant tous ces être chers.

Tous s’en retournèrent, las, silencieux, comme vieillis, comme exilés, chassés de leurs terres, de leurs maisons natales.

 

Féodalité sanglante

 

Anselme II sachant qu’il n’en était pas quitte pour autant, chercha des alliés. Burckhart de Horbourg lui refusa son aide. Aussi Anselme envoya-t-il ses hommes incendier les villages de Burckhart. Quelques maisons brûlèrent à Béblenheim et à Ostheim mais les paysans surent disperser les soldats. Zellenberg, qui était fortifié depuis 1252 n’eut rien à craindre.

Alors l’empereur arriva lui-même avec une armée. Mais après trois jours de siège il se retira, lui aussi. Il avait eu vent d’une conjuration dans son propre camp : décidément Anselme avait des stratégies diaboliques.

Rodolphe de Habsburg laissa cinquante cavaliers à Zellenberg et construisit des fortifications en bois à Guémar, pour bloquer le brigand et surveiller ses sorties. Ce fut en vain, sans doute, puisque les hommes d’Anselme s’emparèrent, en Août 1287, du bétail des pâtres de Sigolsheim. Les pauvres gens qui vinrent au château pour réclamer leurs bêtes, furent emprisonnés, au nombre de 130 hommes, en même temps que des gens de Horbourg. Il fallut payer deux mille Marks de rançon ! (  …duo milia mararum solvere potuerunt … chronique des Dominicains de Colmar)

Le 17 mars 1288 Anselme II prit Saint Hippolyte qui était une possession lorraine. Comme la localité s’était défendue, elle fut pillée et incendiée. Il resta 130 veuves à Saint Hippolyte.

Au fond de la vallée de Sainte Marie il pilla 120 maisons paysannes appartenant au duc de Lorraine. Anselme avait en permanence trente archers à son service: ceux-ci vivaient aux frais des paysans. Les exactions du sire-brigand se poursuivirent donc encore quelques années, jusqu’à ce qu’enfin il se fasse prendre au piège.

Adolphe de Nassau, le successeur de Rodolphe de Habsburg, prit Colmar et emmena Anselme prisonnier dans son château de Souabe. Relâché en 1296, il fut contraint de partager sa seigneurie avec Henri II et Henri III et n’eut plus qu’un tiers de ses biens. On n’entendit plus parler de brigandages de sa part.

 

Epilogue

 

Après le drame qui avait effacé définitivement le village d’Altheim, les réfugiés décidèrent de ne plus le reconstruire, se sentant davantage en sécurité dans les villages d’accueil. En accord avec les réfugiés, les notables de Béblenheim et de Zellenberg décidèrent de demander l’incorporation de la banlieue de Altheim aux territoires des deux communes. Leur proposition fut acceptée par le bailli d’Ensisheim représentant l’empereur. Restée indivise entre les deux communes, comme l’indique le plan cadastral de 1763, la banlieue d’Altheim fut partagée pendant la révolution de 1789 selon le tracé du ruisseau de l’Altenbach.

Longtemps encore on put constater le site du village disparu : les ruines de l’église existaient encore près de la vieille fontaine au XVIIIe siècle. Et cette fontaine, un puits et une auge de grès monolithique, n’a été effacée que dans les années 1960, lors du remembrement de la section I de la banlieue de Zellenberg et de celle d’Ostheim.

 

Les plans directeurs indiquent encore l’emplacement de la fontaine qu’on rechercherait en vain de nos jours. Elle a été récupérée par le dernier propriétaire du terrain avant remembrement, monsieur M.F. et cédée à un habitant de la route du vin. Elle se trouve actuellement devant la maison n°13, route du vin.

Ajoutons qu’en 1536 la paroisse d’Altheim, avec son patron Saint Sébastien, fut incorporée à celle de Béblenheim. Et comme Zellenberg avait hérité sa part de banlieue, cette paroisse fit le vœu de fêter avec Béblenheim la fête patronale de saint Sébastien, le 20 janvier .

On sait que ce saint est invoqué tout particulièrement pour qu’il préserve les gens de la peste, si fréquente jadis. La procession votive du 20 janvier se faisait à pied, et ceci jusqu’en 1955, avec croix et bannières. Jadis, dit-on, c’est pieds nus qu’on y allait. Aujourd’hui c’est en voitures particulières, de moins en moins nombreuses, que se fait le déplacement.

Altheim, village vraiment disparu !

 

 

 

Marcel Pfister 1965
Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : HISTOIRE (Moyen Age)
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Dimanche 13 avril 2008

Drame dans une porcherie

 

 

 

C’était en 1943, donc pendant l’occupation allemande. En pleine nuit, vers deux heures du matin, monsieur Paul, alors " Burgermeister " de la commune, fut réveillé en sursaut par le grésillement intempestif de la sonnerie de la porte d’entrée, entrecoupé d’appels dramatiques. C’était la voix éraillée du voisin, l’aubergiste " A la belle fleur " ou plutôt " Zur Blume ", qui, modulée par une terrible angoisse, priait l’édile municipal d’arriver très vite, un drame affreux s’étant passé chez lui.

Lucien, l’aubergiste, dont la chancelante allure trahissait autant son terrible bouleversement que son habituelle ébriété, conduisit monsieur Paul directement vers l’écurie, en contournant l’auberge. Il lui expliquait, chemin faisant, de façon bien embrouillée, que quelqu’un avait assassiné un sous officier de l’armée allemande, et l’avait déposé dans sa porcherie. La victime, toutefois, ne devait pas être tout à fait morte, car des cris affreux et d’horribles blasphèmes dans la langue de Goethe s’échappaient de ce lieu sinistre absolument obscur. Quand Lucien alluma la faible lampe électrique, on put constater que le pauvre homme gisait effectivement dans une mare de sang. Son uniforme, aux insignes d’un Feldwebel, en était souillé : la blessure devait être profonde, le blessé délirait.

Un gros porc, qui se trouvait dans le même réduit, était également sanguinolent sous le ventre, s’étant couché apparemment, dans le sang du pauvre homme.

Quelques voisins, ameutés par les cris, étaient arrivés. On transporta le blessé dans la salle de l’auberge. Il ne tenait pas debout, tant la perte de sang l’avait semble-t-il affaibli. Il divaguait en paroles inintelligibles, où seuls les jurons avaient une consonance bien germanique.

Le blessé fut déposé à terre, sur une couverture ; on desserra le ceinturon, on lui retira le fourreau où manquait la dague. On dégrafa la veste, on la déboutonna, pour dégager et reconnaître la blessure. Cependant, fait curieux, la chemise ne portait pas la moindre trace de sang. On tourna et retourna avec précaution la victime : rien ! le diagnostic s’avéra très compliqué. On se remit à examiner la tunique : du sang partout, mais pas la moindre déchirure, pas le plus petit accroc ! Quelle arme singulière avait-on utilisée ?

A ce moment là quelqu’un arriva de la porcherie, avec l’arme ensanglantée du crime : le glaive, la baïonnette du Feldwebel.

-Oui, et la véritable victime est encore couchée sur la paille de la porcherie !

-Quoi ? Comment ! Qui est-ce ? Il est mort ? !

-Non, c’est le cochon ! C’est lui qu’on a voulu assassiner.

Il fallut se rendre à l’évidence : le Feldwebel était ivre comme un Russe. On l’avait bien vu toute la soirée au " Cerf ", en compagnie de garçons du village, qui lui faisaient goûter le " nouveau ". A cette époque il se buvait allégrement, le vin nouveau, laiteux, parfumé, encore légèrement doux. La soirée s’était prolongée jusqu’au-delà de minuit. Le pauvre soldat ne tenait plus sur ses jambes. Retourner dans cet état à son cantonnement de Ribeauvillé était strictement impossible. Quelques garçons, qui ne se trahirent pas par la suite conduisirent le noble représentant de l’armée des vainqueurs jusqu’au bas du village. Aller plus loin eût été une gageure ; on ne pouvait pourtant pas l’abandonner au bord de la route ! Les nuits étaient déjà bien fraîches en novembre.

Héberger cette victime de notre arme secrète dans ce coin chaud et tranquille qu’était la porcherie de Lucien, fut une idée accueillie avec enthousiasme, et le Feldwebel s’endormit sur la paille.

A un certain moment pourtant la grosse truie, dont on avait violé le domicile, se demanda qui pouvait bien empester d’odeurs vineuses son paisible logis. Elle se leva donc en grommelant et alla fourrer son groin rose sous le nez du chevalier teuton fatigué.

Celui-ci eut un sursaut de frayeur, saisit son glaive et, dans l’obscurité totale, donna un coup au hasard. Il cria, pesta, jura jusqu’à ce qu’on vint et qu’on le trouva baigné de sang, mais de sang de porc.

 

 

 

 La suite, on la connaît, mais pas la fin de l’histoire.

 

Le Feldwebel resta donc couché sur le sol de l’auberge, gratifié d’une couverture pour qu’il ne prît pas froid et d’un sac enroulé pour reposer sa tête.

Le cochon, dont l’hospitalité avait été si mal récompensée, fut soigné : la blessure au ventre n’était finalement pas trop grave.

Le lendemain matin Lucien voulut s’enquérir de la santé de son hôte ; il trouva la place abandonnée, la couverture et le sac dans un coin, la porte ouverte.

Mais l’épilogue de cette histoire causa encore quelques émotions. Deux Feldgendarmen se présentèrent chez le "  Burgermeister ".

-Un fait très grave s’est produit dans votre commune, et les conséquences seront terribles ! Un Feldwebel de la noble armée allemande a été agressé, molesté et, s’il ne s’était pas défendu héroïquement, comme seul peut le faire un Allemand, on l’aurait assassiné ! Nous ne connaissons pas les agresseurs mais il sera facile de les trouver, car le Feldwebel a réussi à les blesser sérieusement, puisque son uniforme a été taché de sang. Donc, Herr Burgermeister, vous allez nous assister dans notre enquête, car le fait est de la plus grande gravité. Si la population cache les agresseurs, tout le village sera " ungesiedelt " en Prusse Orientale !

-Mais, messieurs, prenez donc place et parlons calmement.

-Comment ! ? Vous pouvez être calme dans une telle affaire ?

-L’affaire n’est pas ce que vous croyez. J’ai déjà fait mon enquête, et je vous prie de m’écouter.

-Ah oui ! Vous voulez étouffer l’affaire avec de bonnes paroles. Mais cela n’ira pas ainsi, cette fois ! C’est bien trop grave !

-Mais non ! Quand je vous aurai mis en face de l’agresseur, (car il seul, et il est enfermé), alors vous verrez que vous avez tout intérêt à étouffer cette affaire.

-Vous l’avez ? Vous l’avez enfermé ? Nous voulons le voir ! Nous allons l’interroger nous-mêmes !

-A votre aise ! Mais d’abord permettez que je vous raconte exactement ce qui s ‘est passé.

 

Monsieur Paul narra donc la cocasse aventure du brave Feldwebel vaincu par le " nouveau " , et que de bons jeunes gens ont sauvé des dangers de la route et du froid en l’hébergeant comme ils purent, dans un endroit chaud et tranquille.

-Alors, ne pensez-vous pas que, pour l’honneur de l’armée allemande, et pour éviter des ennuis au Feldwebel qui, comme notre bon vieux Noé, ne connaissait pas la puissance du vin nouveau, ne croyez-vous pas qu’il est prudent d’étouffer cette affaire ?

 

Les deux gendarmes étaient d’abord sidérés. Puis ils osèrent sourire, et enfin partirent de gros éclats de rire.

-Et maintenant, si vous le voulez, allons voir l’agresseur.

Et l’affaire en restera là.

 

  

 

Marcel Pfister 1975 
Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : HISTOIRE D'ALSACE (Guerre 39-45)
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Dimanche 13 avril 2008

La kilbe du 4 juillet 1786

 

 

Prologue

 

Un village est un être vivant : il naît, grandit, se développe en traversant des crises de croissance.

Zellenberg est né au flanc d’un coteau et son berceau était décoré de sarments de vignes. Il semble bien que des moines bénédictins venus du monastère de Luxeuil au IXe siècle baptisèrent cet enfant, qui n’avait alors pour tout domaine qu’une petite église sise à l’emplacement du cimetière actuel, et un modeste ermitage, une " cella ".

Quelques siècles plus tard, mais que sont les siècles pour un village, l’enfant avait vu son domaine s’agrandir de plusieurs cours ou fermes, des " casa dominica cum granica " dont s’occupaient alors les bénédictins de Marmoutiers et, après eux, les bénédictins d’Erstein et enfin, au XVIe siècle, le chapitre des nobles Chanoines de la cathédrale de Strasbourg.

Ainsi donc Zellenberg eut de pieux éducateurs dans son enfance, ce qui explique que le village est resté catholique au milieu de localités protestantes. Ces doctes personnages avaient confié sa protection aux sires de Horbourg, qui le dotèrent dès 1252 d’un manteau de murailles agrémenté d’un château fort.

Lorsque s’éteignit la maison de Horbourg, au milieu du XIVe siècle, les sires de Ribeaupierre prirent leur succession.

Peu à peu Zellenberg s’installa complètement sur la colline, à l’abri de ses murailles. Au XVe siècle le village du bas, " das nidere dorff Zellenberg " se réduisit bientôt à la seule église paroissiale. Celle-ci dut d’ailleurs être sérieusement restaurée après la guerre de Trente Ans. On préféra alors abriter le culte dans la chapelle St Michel du château.

L’enfance de ce village fut donc marquée d’évènements divers; nos princes nous valurent tantôt de belles festivités, mais plus souvent de dures épreuves pendant de nombreux conflits armés où la ville et le château subirent les affres des sièges.

Alors, lorsqu’on sent monter la sève de l’adolescence, on ne s’accommode plus des brimades, des obligations, des redevances et des interdits. Les jeunes de tous les temps savent cela. Un besoin d’émancipation, de libération de toute contrainte suscite des conflits d’insubordination, des atmosphères de fronde et de rebellions. C’est la première crise de croissance, celle de l’adolescence.

On était alors au XVIIIe siècle. Un vent de changement soufflait sur tout le pays. Partout on se mettait à secouer le joug de l’ancien régime, avec les privilèges et les droits féodaux des nobles, avec les charges fiscales qu’imposaient le roi, la noblesse et l’église, avec les mille entraves aux libertés humaines.

Dans tout le pays des frictions, des craquements, des sabotages, des résistances plus ou moins passives présageaient la tempête. De plus en plus on braconnait le gibier et les poissons, on coupait les arbres, on désertait les corvées.

Le corset de nos murailles était devenu gênant et d’ailleurs dérisoire, si bien qu’en 1760 on bâtit la nouvelle église hors des murs. Et en 1785 François Antoine Muller, revenant de Moscou, érigea un manoir à l’écart de la vieille ville, près de la fontaine à balancier. Alors, pourquoi encore se formaliser d’anciennes coutumes et de privilèges désuets. On transforma les fossés de la ville (propriété seigneuriale) en potagers. On perça les murailles de portes; et tout cela sans se soucier de requêtes ou d’autorisations en due forme. Le bailli s’énerva en vain. L’autorité " parentale " devenait bien fragile. Pour sauver les apparences, on rédigea par la suite quelques baux emphytéotiques. Certains bourgeois, dont les maisons se trouvaient à peu de distance du mur d’enceinte, agrandirent leurs logements jusqu’à ces murailles et y appuyèrent des chevrons, élargissant ainsi les combles. D’ailleurs à la fin du siècle la grande Révolution vint entériner toutes ces actions, et le château lui-même, dernier vestige de la puissance " paternelle " fut démantelé.

Notons qu’en 1786, trois ans donc avant la Révolution Française, les habitants de Zellenberg firent leur propre petite révolution. C’est surtout aux jeunes qu’il convient d’attribuer l’honneur de ce soulèvement pour les libertés, pour s’opposer aux droits féodaux, pour se défaire en particulier du honteux racolage, ce symbole du régime.

Le racolage: Avant l’établissement de la conscription, l’armée du roi se recrutait par voie d’engagements. Depuis le règne de Louis XIV l’engagement devait, en principe, être volontaire. Mais en fait, il résultait en général de moyens déloyaux et rusés, abusant de la crédulité des pauvres.

Les faits racontés dans le récit qui suit sont réels, historiques. Les personnages ont vécu ; leur état civil se retrouve dans les registres paroissiaux de la commune et leurs noms dans les procès-verbaux établis sur cette affaire. (pièces déposées aux archives départementales du Haut-Rhin)

 1/ Les corvées

-Ouf, il fait déjà bien chaud, et il n’est que six heures.

-Vas-y doucement. J’arrive à peine à te suivre. Tu sais, je ne veux pas me tuer pour le prince !

Ils étaient trois robustes jeunes paysans, à abattre par larges andains le grand pré de la " Greff ", propriété seigneuriale. A cette époque, en 1786, chaque homme de Zellenberg devait annuellement deux journées de corvée à la seigneurie. C’était une vieille coutume et le " Rotbuch " de 1490 spécifiait : un jour pour piocher les vignes, et un jour pour les sarcler. Philippe, Frédéric et Antoine avaient accepté de bon gré de prendre la faux plutôt que la pioche, lorsque le bailli Lichtenberger les en avait priés. D’autres, d’ailleurs, réglaient cette obligation féodale en espèces.

Le pré s’allongeait dans ce thalweg où court un petit ruisseau caché dans les aubépines et les saules. Ici stagnent les brouillards matinaux ; c’est pourquoi la vigne évite ces fonds menacés par les gelées printanières. Le soleil émergeait de derrière les monts de la forêt noire et dorait les pentes vosgiennes de ses chaudes couleurs. Vers le midi, comme un galion voguant sur la houle de nos collines vertes de vignoble, avec en gaillard d’avant son château médiéval, notre petite ville sur son promontoire dominait son domaine comme un petit Carcassonne alsacien, ceint de murailles et de tours. C’est ainsi que les graveurs bâlois, du nom de Merian, l’ont admirablement dessinée pour la postérité.

Quant au " Prince ", son Altesse Sérénissime, monsieur le Prince Maximilien Joseph des Deux-Ponts, Prince Palatin du Rhin, Duc de Bavière, Comte de Ribeaupierre et de Hohenack, Brigadier des Armées de sa Majesté très Chrétienne, Mestre-de Camp propriétaire du Régiment d’Alsace, etc…., il résidait le plus souvent dans son hôtel de Strasbourg ou dans ses châteaux de Bischwiller ou des Deux-Ponts, plus rarement à Ribeauvillé, et seulement par courtes apparitions à Zellenberg.


Le soleil matinal de juin allumait déjà les gouttelettes de rosée sur les herbes en pleine floraison et le rythme régulier des trois faux avait repris sa cadence. On parlait peu, si ce n’est pendant la petite pause, au bout du champ. Alors les lames chantaient sous les caresses de la pierre; et aussitôt le ballet reprenait ;

-Tiens, la Suzanne amène le casse-croûte !

-Eh oui, il est sept heures au clocher.

-Dépêchez-vous, les garçons. Pour chacun deux œufs durs, du pain, de la piquette. Et bon appétit !

-Merci Suzanne. C’est à la cuisine du château que tu as eu tout ça ?

-Mais naturellement. Et je vous ai bien servis ; Vous ne pouvez pas vous plaindre.

Le château fournissait repas et boisson aux hommes de corvée. En saison froide, c’était plutôt une soupe épaisse de farine grillée.

Les hommes épluchaient consciencieusement leurs œufs, et se passaient le tonnelet (le loyala) de trois à quatre pots.(Le pot valait environ un litre et demi)

-Alors, ma petite Suzy, on te fait travailler dur au château ?

C’est Antoine Rudolf qui exprimait ainsi une sympathie particulière pour la jolie Suzanne, que le bailli Georges Lichtenberger avait prise à son service. Elle ne rechignait pas à l’ouvrage.

-Oh, pas plus que je n’en faisais à la maison : le ménage, la cuisine. Le vieux Mathis s’occupe du reste, de la basse-cour, de l’écurie…

-Tu sais, il n’est pas très beau, ton château. Chaque tempête démolit un peu plus ses murailles ; et le sol bouge ! (La colline est sujette aux glissements de terrains.) On ne répare plus rien !

-Mais l’habitation est encore bonne! Les murs, les tours, pourquoi les réparer, ils ne servent plus à rien !

-Oui, tout ça c’est le passé qui s’écroule! ajouta Philippe. Et ce n’est pas dommage. Mais ce qui tient bon, c’est nos impôts, nos dîmes, nos corvées. Personne n’ose ouvrir le bec ! Nos grands-parents, nos parents se sont toujours laissé tondre comme des moutons. Moi, ça me met en boule ! Antoine, tu ne crois pas, toi, que la jeunesse d’aujourd’hui n’a plus cette mentalité-là ?

-Là je suis bien d’accord. Mais ce n’est pas encore nous qui allons y changer grand chose; que pouvons-nous faire, sinon serrer nos poings dans nos poches ?

-Ca dépend ! ça dépend ! Laisse venir l’occasion ! intervint Frédéric.

-L’occasion ?…. Regarde, elle vient par le chemin de Ribeauvillé. Va donc t’y frotter !

L’occasion dont parlait Antoine, débouchait au sommet de la côte sous la forme d’un groupe de cinq cavaliers.

 

En 1252 Walter III de Horbourg construisit le château et fortifia l’agglomération de Zellenberg qui pouvait donc prétendre au nom de ville. L’évêque de Strasbourg Henri, avait permis à Walter III de construire le château " in sumitate montis dicti Zellenberg " à la condition que cette forteresse serait toujours sa propriété et que les portes lui en seraient toujours ouvertes.

Sur deux côtés le château avait une double enceinte et le côté nord avait sa défense avancée constituée par la ville elle-même entourée de murailles. Le château comptait quatre tours d’angles rondes et un donjon très élevé côté nord, protégeant l’entrée et le pont-levis qui enjambait le Halsgraben, sans eau évidemment.

A la veille de la Révolution, le Château était en fort mauvais état et les glissements de terrain causaient d’inquiétantes lézardes. Ce fut donc une ruine que l’on vendit comme bien national à un bourgeois de Ribeauvillé, Christian Bott, en 1791.

 

 

2/ Une visite surprise.

 

-Mon Dieu, dit Suzanne, il faut que je retourne vite au château : on va certainement avoir du monde !

Pendant que, d’un pas léger, la petite bonne reprenait le chemin du bourg, nos trois faucheurs suivirent un moment des yeux ce petit peloton de militaires, qui prenait le chemin du village, ce qui les intriguait fort. Ils se remirent à leur besogne sous un soleil de plus en plus ardent, en bougonnant.

-Qu’est-ce qu’ils veulent encore, ceux-là ?

Vers midi, le pré était tondu, et l’herbe étalée. Les trois jeunes gens, faux à l’épaule et le pas lourd, remontèrent vers le bourg.

-On n’a pas vu revenir les cavaliers ; ils sont sans doute encore au château, opinait Frédéric.

-C’étaient, je crois, des hommes du Royal-Alsace de Strasbourg. Il y avait un officier, disait Philippe.

-Possible, ajoutait Frédéric ; mais que veulent-ils ?

-Suzanne pourra peut-être nous l’apprendre.

Antoine précisait qu’il allait la voir le soir même, lorsqu’elle chercherait le lait chez lui, à la maison. Soulignons qu’Antoine, le dernier des dix enfants de son père Laurent décédé depuis deux ans, était resté célibataire jusqu’à ce jour, et vivait au foyer de sa mère, née Marguerite Becker, et de son grand frère Laurent qui dirigeait à présent l’exploitation. C’est donc avec des suppositions et un peu d’inquiétude que les trois amis rentrèrent chez eux. L’après midi n’apporta rien de nouveau, sinon qu’on vit repartir les cavaliers vers Ribeauvillé, pendant qu’on retournait le foin. Il y avait bien un capitaine, un bas-officier et trois hommes. Ils disparurent derrière la côte.

Ce soir là Antoine attendait sa petite Suzy, plus tendu qu’à l’ordinaire. Lorsqu’il entendit son pas léger crisser sur le gravier de la " Hintergasse ", il sortit de la porte cochère.

La maison Rudolf avait été acquise par le grand-père d’Antoine , Jean Rudolf, né à Stauffen en Brisgau, qui, en 1684 avait épousé Catherine Ulrich de Zellenberg. Il avait fait la connaissance de Catherine pendant les vendanges, cette époque de l’année où se nouaient souvent des liens avec des vendangeurs venus de Bade, de Suisse ou du Sundgau.

-Bonsoir Suzy ! Alors, ces cavaliers, t’as des nouvelles ?

-Oui, de bonnes nouvelles ! Nous avons la kilbe cette année ! Figure-toi : c’étaient des gens du Royal-Alsace, un capitaine et un sergent-major. Ils ont mangé à la table du bailli. Entre deux plats, j’ai compris qu’ils parlaient de la fête patronale. Après deux heures , avant de se mettre en selle, le sergent, c’était Ottinger, tu sais, celui qui a été ici il y a trois ou quatre ans, avant de partir il m’a dit : " Suzel, on va danser le quatre juillet, hein ! "

Antoine rougit, interloqué un moment. Puis :

-Ah oui !…C’est ça, la bonne nouvelle ! Tu te réjouis de danser avec lui… Bien… Va, le lait est prêt, dans le pot !

Et Suzanne n’eut même pas le temps de voir disparaître Antoine par l’escalier de la cave. Restée seule, elle prit son lait disposé comme à l’habitude sur une petite table à l’entrée du cellier ; elle vida le pot de quatre chopines dans son bidon et retourna au château, encore toute décontenancée par l’attitude d’Antoine. Elle repassa dans sa tête ce qu’elle avait bien pu dire de blessant. Point de doute, Antoine était jaloux, jaloux parce que ce sergent lui avait parlé de kilbe et de danse.

-Qu’il est bête ! se dit-elle. Mais c’est bien la preuve qu’il m’aime, et qu’il tient à moi…

Rassurée, elle arriva au château. Pendant ce temps Antoine, assis sur la dernière marche de l’escalier, ruminait et ressassait les dernières paroles de Suzy. Il évoquait l’odieuse figure de ce sergent Ottinger, déjà trop connu dans le pays.

De rage et de dépit, il alla remplir un gobelet du meilleur vin qui mâturait dans les fûts de chêne ; il le vida d’un trait, resta encore un instant songeur, puis, brusquement remonta au cellier et se précipita dans la rue, descendit une vingtaine de mètres, traversa la petite place, poussa un portail à sa droite et appela :

-Philippe !

Sorti de l’ombre de son étable, derrière le cellier, Philippe Becker était là, un peu surpris.

-C’est toi ? Qu’est-ce qui se passe ? Du nouveau à propos des militaires de ce matin ?

-Du nouveau, oui. Avec le capitaine il y avait Ottinger, le sergent recruteur d’il y a trois ans ! Eh bien, ces gens sont venus pour nous annoncer qu’ils tiendront la kilbe, avec la bénédiction du Prince Max !

-C’est Suzanne qui t’a dit ça ?

-Elle vient de l’apprendre ; et ce Ottinger l’a déjà invitée pour la danse, le salaud !

-T’en fais pas pour la danse ; nous ne la lâcherons pas, ta Suzy. Mais il s’agit d’autre chose. Tu sais comme ils ont pris au piège le Littinger Pierre et le Max Doritam, il y a trois ans. Ottinger paie largement à boire, promet des fortunes, raconte des aventures, rit, fait rire, fait boire encore et puis fait signer aux pauvres diables un engagement dont ils ne peuvent plus se défaire. Tu vois, c’est ça qu’il faut empêcher, parce qu’il y a encore assez de pauvres bougres chez nous pour se laisser prendre. Ecoute, nous en reparlerons aux camarades. Il faut être nombreux et bien s’entendre, bien se serrer les coudes !

-D’accord, je vais en parler à Frédéric. En ce moment je peux le trouver chez Wernier " Au Cerf ". J’y vais tout de suite.

-Ne t’emballe pas. Si tu veux, on se retrouve avec les amis après-demain, samedi soir à huit heures au cerf . D’accord ?

-Après-demain ?… Bon, si tu veux. On aura le temps de prévenir les camarades . Alors salut, je vais déjà voir Frédéric.

Tandis qu’Antoine franchissait d’un pas rapide la place qui s’étend devant la maison de Philippe pour se rendre chez Jean Wernier, l’aubergiste-gourmet " Au Cerf ", Philippe alla s’asseoir sur le banc de pierre de son jardin.

Depuis une vingtaine d’années, à l’instar de quelques autres bourgeois dont les maisons s’adossaient au mur d’enceinte de la ville, son père avait percé cette épaisse muraille d’une porte qui permettait donc d’aller de plain-pied de la cave au jardin, dans l’ancien fossé, le " Grabengarten ".

 

 

3/ Les privilèges s’effritent

 

Depuis le début du siècle, les bourgeois constataient que les fossés et le rempart de la ville n’étaient plus d’aucune utilité stratégique, mais constituaient tout autour des murailles une large zone de friches. Ils se mirent donc peu à peu à s’en faire des potagers, s’appropriant ainsi, sans formalités, des terres qui, en somme, revenaient à la seigneurie.

En 1731 le chancelier de son Altesse Sérénissime rendit son maître attentif à cet empiétement, précisant que, selon la lettre d’investiture de l’Evêché de Strasbourg, suzerain de la seigneurie, cette dernière avait en jouissance:

" …Burg Zellenberg samt Zwing und Bann… " Ce mot Zwing veut dire le rempart et les fossés qui environnent la ville. Le mot Bann comprend les communes desquelles le seigneur peut disposer…

Le chancelier accusait : " Il y a plusieurs années que les habitants de Zellenberg ont commencé à défricher les fossés et le rempart pour en faire des potagers, et ce de leur propre chef, sans la permission du seigneur, par la seule négligence des Receveurs et Prévôts du lieu, qui devaient empêcher ces sortes d’entreprises. "

" Parmi ces habitants se trouvait le nommé Mathieu Viccant, Receveur du Grand Chapitre de Strasbourg, lequel défrichait une place de la longueur de la maison de dîme et curiale. Les prédécesseurs de M. Niceron, curé du lieu, voyant la procédure du Prévôt et consorts, ont cru être dans le même droit, et commencèrent à défricher derrière la maison curiale sans autorisation ; ils se sont mis en possession jusqu’aujourd’hui… "

Ces procédés débutèrent dès 1711, l’exemple venant, comme on l’a vu dans cette accusation, des notables eux-mêmes. Pour arranger les choses, on régularisa ces appropriations par des baux " emphytéotiques " de longue durée et héréditaires (Erblehen). Ainsi donc les nobles cédaient, et, devant l’intransigeance des bourgeois, abdiquaient peu à peu leur autorité.

Les rusés bourgeois de Zellenberg trouvèrent un revenu nouveau à tirer de ces parcelles, comme le précise le Garde-Chasse Jean Stirn dans son rapport daté du 10 janvier 1767.

" …depuis qu’il fait clair de lune, les habitants de Zellenberg demeurant sur les murs de cette ville et qui ont des jardins potagers aux pieds de ces murailles, avec des échelles sur lesquelles ils peuvent monter et descendre à tout instant, savent se servir de cette commodité pour tirer les lièvres qui viennent se nourrir des choux que ces particuliers plantent expressément dans leurs jardins et qu’ils y laissent en hiver pour amorcer les lièvres et pour avoir la commodité de les tirer par les fenêtres où ils sont à l’affût pendant la clarté des nuits.

…Le comparant entend toutes les nuits beaucoup de coups de fusil, mais avant qu’il puisse arriver à l’endroit d’où il les a entendus, les délinquants se sont déjà emparés des lièvres et se sont sauvés par le moyen des échelles qu’ils ont appliquées à leurs volets… "

Le braconnage était, au XVIIIe siècle, pour les bourgeois, une débrouillardise pour laquelle on ne se faisait aucun cas de conscience. Pourquoi le gibier n’appartiendrait-il qu’au seigneur, qui le laisse pulluler et détruire les récoltes ?

Aussi, ne nous étonnons pas de lire le rapport du 28 avril 1742 de Jean Hoffmann, bourgeois et forestier de Zellenberg : il nous conte comment il trouva le sieur Séraphond, curé du lieu, en train de chasser dans les vignes avec un fusil. Les Dîmes rentraient si mal qu’il fallait bien s’aider soi-même pour que le ciel aidât. Le sieur Séraphond cachait son fusil dans l’église du bas. Adam Ringeisen de Ribeauvillé et Adam Roeckel de Zellenberg l’y ont trouvé, derrière l’autel, chargé de plombs à lièvres.

Un autre rapport du 5 janvier 1765 fait par Jean Stirn, forestier assermenté accuse le curé Dillenschneider d’avoir tiré sur un lièvre depuis les fenêtres de sa " maison curiale " et de l’avoir vite récupéré, aidé de sa cuisinière.

Bientôt on trouva les échelles trop incommodes pour se rendre aux jardins ; le presbytère avait déjà sa sortie sur le potager. Puisqu’on avait construit l’église nouvelle hors des murs et qu’on ne fermait plus la porte la nuit, ces protections moyenâgeuses devenant bien dérisoires, on se mit, l’un après l’autre, à percer le mur d’enceinte pour pouvoir ainsi, depuis la cave, sortir de plain-pied dans le jardin.

 

 

4/Un projet de kilbe

 

Ce soir-là Philippe alla goûter l’agréable tiédeur du crépuscule derrière sa maison. Il voulait rester seul pour réfléchir à cette affaire, qui l’avait bien un peu énervé. D’une nature apparemment calme, pondérée, et pourtant bouillonnant dans l’âme lorsqu’on voulait porter atteinte à ses prérogatives, à son indépendance, il n’extériorisait guère ses sentiments. Toucher aux privilèges de sa petite ville, c’était aussi s’en prendre à lui. Il comptait des aïeux, des oncles , prévôts de ce lieu ou dîmiers du Grand Chapitre de Strasbourg.

De vils racoleurs, des recruteurs mercenaires, fourbes et malhonnêtes allaient venir imposer leur kermesse le jour de la fête patronale, pour profiter de l’affluence et de la gaieté du jour et prendre au piège de naïfs jeunes gens qu’ils auront enivrés.

-Vous avez pu, il y a trois ans, chambrer quelques braves garçons que vous n’avez plus lâchés après leur malheureux trait de plume. C’était si simple : tout juste une croix au bas d’un papier illisible ! et lorsque, dessoûlés, ils imploraient, ils pleuraient comme des gosses, vous, vous avez ri et vous avez empoché votre prime. Mais cette fois, nous sommes prévenus : votre sordide commerce d’esclaves ne réussira plus. S’il le faut, nous arracherons la plume des mains de vos proies.

La nuit porte conseil. Le lendemain, lorsque le bon vieux curé Herrenberger remontait au village, au sortir de sa messe matinale, pour regagner son beau presbytère tout neuf (il venait d’être achevé deux ans auparavant) Philippe se tenait devant son portail.

-Belle journée, Monsieur le curé !

-Bonjour mon fils. Je sens que tu veux me dire quelque chose.

-C’est bien ça, Monsieur le Curé. Auriez vous une minute ? C’est important, ce que j’ai à vous apprendre.

-Eh bien ! viens donc jusque chez moi.

Le prêtre, grand, voûté, la soutane un peu roussie par le soleil et la pluie, marchait à côté du jeune homme légèrement plus petit que lui mais droit, hâlé, un solide gaillard de vingt huit ans.

-Alors, mon garçon, tu veux donc te marier ? C’est ça ?

-Ah non ! ce n’est pas ça, Monsieur le Curé. Voyez-vous ce n’est pas d’une affaire personnelle que je voulais vous entretenir.

-Bien, bien, alors, vas-y !

-Voilà. Vous avez peut-être vu vous-même, hier matin, monter cinq cavaliers vers le château ?

-Les soldats ? Oui, et alors ?

-C’est pour la kilbe qu’ils sont venus. Le bailli leur a donné tout loisir d’organiser leur kermesse le jour de la fête patronale, pour faire du racolage, vous savez, comme il y a trois ans !

-Ah oui ?… Et qui t’a si bien renseigné ?

Le curé était visiblement troublé. Il s’assit dans son vieux fauteuil de velours rouge râpé.

-C’est la Suzy du château. Il y avait ce Ottinger de la dernière fois. C’est lui qui lui a tout dit.

- Je n’aime pas ça !…Non, je n’aime pas ça du tout. Ecoute, en attendant je te remercie de m’avoir prévenu. Si tu en sais davantage, viens me voir. Je réfléchirai . Je verrai ce qu’on peut faire. Je vais en parler à mes confrères.

Et tandis que Philippe s’en retournait chez lui où l’attendaient déjà Antoine et Frédéric pour s’occuper du foin coupé la veille, le vieux curé arpentait en diagonale la spacieuse entrée de son logis et en oublia de déjeuner.

Quelque temps après, on vit le septuagénaire, plus voûté que jamais, redescendre vers l’église et s’y installer dans le premier banc, mi-assis, mi à genoux, le front dans ses mains. C’est ici qu’il était venu consulter son premier collègue, son défunt prédécesseur Jean Dillenschneider. A l’entrée du chœur, au bas des marches, une dalle de grès rose abritait depuis dix ans le repos de cet éminent confrère.

Longtemps il resta ainsi, à méditer, à réfléchir, à implorer la compétence de son illustre prédécesseur qui aurait pu, avec plus d’autorité que lui-même, conjurer l’orage. Il s’en faisait un sérieux cas de conscience, se sachant responsable de ses paroissiens devant le Juge Suprême. C’était bien connu : les jeunes gens qui s’engageaient dans l’armée étaient perdus, moralement perdus et perdus pour l’Eglise. Les méthodes des racoleurs étaient si éprouvées, si malignes et perverses, que les jeunes paysans naïfs s’y laissaient prendre comme des lapins au lacet. Quelques jours plus tard c’était le voyage gratuit en fourgon militaire vers Strasbourg où, dès l’arrivée en caserne, commençaient les épreuves. Il fallait subir les anciens, les sergents. On logeait par escouades de 15 à 20 hommes dans une seule pièce, où l’on cuisinait et dormait. Les hommes de troupe étaient ainsi isolés de la société et tout comme les colporteurs et les vagabonds, échappaient totalement à la sollicitude de l’Eglise.

Alors lui, Ulrich Herrenberger promit à son digne prédécesseur et à St Ulrich son auguste patron et patron de la paroisse, de défendre son troupeau contre les loups ravisseurs.

Lorsqu’il releva la tête, comme au sortir d’un cauchemar, il remarqua que la sueur perlait sur son front. Il s’essuya, s’assit un moment puis, lentement, reprit le chemin du presbytère. Les enfants descendaient bruyamment l’escalier de bois de leur école. Leur maître, Jean Baptiste Hunckler, les suivait d’un regard sévère, accoudé à une fenêtre au-dessus de la porte d’entrée de la ville. C’est là qu’on avait installé la vaste salle de classe. C’est là aussi que le prévôt Michel Stirn réunissait de temps en temps ses jurés.

La rue était inondée par cette vague d’enfants et on pouvait se demander ce que le brave magister pouvait bien inculquer, à coups de baguette, à cette cinquantaine de marmots, nombre presque doublé en hiver : le catéchisme, l’histoire biblique, des cantiques certes, un peu de lecture et de calcul aussi. Que pouvait-on exiger de plus pour un salaire annuel de douze florins et quatorze mesures de vin ; il est vrai que chaque enfant versait six deniers d’écolage par trimestre et apportait chaque jour d’hiver sa bûche de bois. Mais il était essentiel que le maître d’école fût bien soumis au curé et au Schultheiss, qu’il s’acquittât avec scrupule de ses autres fonctions : sacristain, organiste, sonneur de cloches, remonteur de l’horloge communale et garde à la porte d’entrée de la ville.

Un peu plus tard donc maître Hunckler, coiffé d’une petite calotte noire, descendit les quelques pas qui séparaient sa demeure de l’église et alla tirer sur la corde qui se balançait dans le chœur, pour annoncer l’angélus et la fin d’une matinée de travail. Du haut de la tour où il réglait et remontait l’horloge, il vit converger de toutes parts les pas traînants et fatigués des vignerons, la pioche sur l’épaule. Avec une secrète fierté, maître Hunckler se sentait un peu l’arbitre du travail quotidien.

Ce jour-là, tout comme les autres, les vignes furent piochées, les foins furent rentrés, les bêtes menées à paître puis abreuvées à la fontaine. Et notre magister arbitra une fois de plus la fin d’une chaude journée d’été.

Ce même soir Antoine évita la porteuse de lait. Bouderie ? Epreuve imposée par la jalousie ? Discrétion au sujet de ce qui se tramait ? Qui sait ? On s’était bien promis d’être très discret, de feindre l’indifférence, pour éviter qu’un plan d’action fût déjoué. Le samedi soir des jeunes gens apparemment assoiffés par la chaleur de cette mi-juin si caniculaire se retrouvèrent chez Jean Wernier, " au Cerf ". L’aubergiste leur ouvrit la petite salle du fond où on serait plus tranquille. Lui-même avait été mis au courant de l’affaire par Antoine et Frédéric dès l’avant-veille.

Une douzaine de garçons avaient répondu au rendez-vous : Antoine Rudolf et Frédéric Laurent Stinnes, la trentaine révolue, étaient les plus âgés ; Jean Georges Fuchs, le protégé et voisin d’Antoine n’avait que seize ans. Mais ce fut Philippe Becker, dont le calme et le bon sens lui donnaient une sorte d’autorité admise qui parla :

-Vous êtes tous au courant de l’affaire. Eh bien, je voudrais d’abord que vous ayiez tous la fierté de bourgeois libres de notre petite ville, car nous avons à défendre des privilèges vieux de cinq siècles ! Nous ne nous laisserons pas imposer la kermesse des militaires et des racoleurs. Nous voulons seuls, avec notre curé et les notables de la ville, disposer de notre fête patronale. Certes nous savons que le Schultheiss ne nous sera d’aucun secours : nommé par le bailli, il ne peut faire que ses volontés. Vivement le jour où nous élirons nous-mêmes nos notables, nos jurés, notre prévôt ! Et où nos corvées profiteront à la ville et non plus au château.

-Mais dans notre affaire, il nous faut avant tout éviter que des camarades d’ici et des environs soient enrôlés par ruse et par force, comme cela s’est fait il y a trois ans. Vous devez savoir ce qui attend le soldat en caserne…

Philippe dépeignit sans ménagement le sort du jeune engagé. Lorsqu’il ajouta que, dégoûté, le soldat essayait parfois de déserter, ce qui pouvait le mener au peloton d’exécution, il ne fallut pas davantage de paroles pour décider chacun à l’action. Mais que faire ? on en discuta fort et toutes les formes de violences furent envisagées. Jean Michel Alter, le ferblantier de vingt quatre ans, mit en garde contre de tels procédés, qui pouvaient avoir des suites trop graves.

-Ecoutez, soyons rusés. Empêchons-les de parler, de faire leur propagande, en entonnant ensemble des chansons dès qu’ils ouvrent la bouche…

-Posons-leur des questions stupides, pour faire rire à leurs dépens…

-Et s’ils servent à boire, surtout ne buvez pas ! Pas une goutte ! Videz vos verres sous la table !

Antoine, qui n’avait que sa Suzy en tête, dit :

-Vous savez bien, ils feront la danse, ils prendront nos filles ! Et alors ?

-Ecoute, Antoine, -c’est Philippe qui répondait,- laisse donc ce Ottinger faire quelques danses avec Suzy….

-Hein ? Quoi ?…

-Laisse moi parler. Suzy nous rendra un grand service. Elle proposera une promenade au Schlossberg à son danseur. Ainsi Ottinger sera séparé de ses hommes. Et nous aurons un bon motif pour lui faire la leçon, sans mettre le racolage en cause ! Nous serons par hasard à trois ou quatre derrière les sureaux du chemin et nous prendrons l’oiseau en flagrant délit, d’autant plus que Ottinger est marié ! Et Suzy sera hors de cause.

-Ah oui ? Tu crois ? Et tu penses que Suzy va marcher ? Et qu’elle saura tenir sa langue ?

-Mais oui, elle marchera ! Et pour ne pas mettre trop longtemps sa langue à si rude épreuve, on ne la mettra au courant de notre plan qu’à la veille de la kilbe.

-Eh bien ! Tu feras bien de te charger toi-même de la convaincre.

-Bien, bien, je m’en charge, Antoine ! Laisse moi faire. Mais vous tous, pas un mot de tout cela à personne ! Jurez-le !

Eh oui, ces jeunes gens se prenaient au sérieux. Ils levèrent la main et jurèrent de garder le secret. Dès ce moment il ne fut plus question de la kermesse. Si bien que, lorsque quinze jours plus tard une escouade du Royal-Alsace, avec tambour et trompette, traversa le village et les localités voisines, pour annoncer la kilbe du quatre juillet, ce fut cette fois pour les parents et les vieux la consternation. Il y eut parmi eux des protestations, des jurons …

-Il faut faire quelque chose, il faut empêcher ça !

Mais personne ne fit rien, n’empêcha rien, comme par le passé. Et lorsqu’un jeune souriait, on se fâchait : " Vous les jeunes, vous ne pensez qu’à vous amuser ! Mais ça vous passera… "

Philippe était retourné voir le curé et l’avait mis au courant.

-Surtout pas de violences, mes enfants ! Pas de blessures, pas de sang !

-Ne vous faites pas de soucis, Monsieur le Curé. Nous serons assez nombreux pour n’avoir pas à lui faire de mal, à ce brave sergent ! Nous lui caresserons tout juste son bel uniforme !

-Soyez prudents ! Ottinger a l’appui sans réserve de ses maîtres. Et le prince n’est pas enclin à lui enlever le privilège qu’il lui a donné sur toutes les kilbes des environs : il apprécie trop le service qu’il lui rend, en fournissant son régiment en recrues. Vois-tu, j’ai parlé à mon cher collègue Dupont de Bennwihr. Il m’a fait part de la lettre qu’il a envoyée l’an passé, à ce propos, à messire Radius, le chancelier du Prince Max.

-Et alors ?

-Malgré l’habileté de cette lettre que j’ai pu lire, la kilbe a eu lieu ! Eh oui, mon garçon, rien à faire de ce côté.

-Bon ! Alors à nous de jouer !

Il y eut aussi, parmi les bourgeois, un homme qui ne put se résoudre à la passivité. François Antoine Muller n’était d’ailleurs pas un bourgeois comme les autres. Fils du maître tailleur Antoine Muller, originaire de Pfaffenheim, il était né à Zellenberg en 1737. Comme tous les artisans, notre maître tailleur était vigneron pendant la bonne saison, réservant l’aiguille aux périodes creuses de la viticulture. Le fils préféra l’art du perruquier qu’il alla apprendre à Ribeauvillé. Comme le médiocre ne lui convenait pas, il partit faire son tour de France, s’arrêtant longtemps à Paris, où il se mit au courant de la mode. Il coiffa tant de beau monde que, revenu au pays, il devint le perruquier des princes et des princesses de Ribeaupierre et de leur cour nombreuse. Son frère Jean-Jacques, de douze ans plus jeune, apprit chez lui le même métier.

François Antoine avait pris goût aux voyages, à la grande ville et au beau monde. Après 1770 il décida de partir pour la Russie où régnait Catherine II , la grande Catherine, et où on était encore tout enjoué des idées, de la langue et de la mode française. Dans ce voyage, il fut accompagné du jeune Paul Antoine Stössel qui avait à peine vingt ans ; il comptait faire fortune dans le commerce de drap et avec son métier de tailleur d’habits.

Nos deux Zellenbergeois s’établirent à Moscou, chacun de son côté et firent de bonnes affaires. François Antoine Muller coiffa la haute société à la mode parisienne et fit ainsi la connaissance d’une jeune beauté russe, de vingt ans plus jeune que lui : Eudokia Anna Tischkeva, de la noblesse terrienne russe. Ainsi donc, nanti d’une jolie femme, d’une dot intéressante et d’une fortune personnelle bien arrondie, François Antoine revint à Zellenberg au début de 1780. Il fit aussitôt construire un manoir cossu hors de la cité, près du vieux puits dit " Schwenkelbrunnen ". Son compagnon Stössel avait également épousé une femme russe, mais il ne revint plus au pays.

Notre perruquier avait également rapporté de Russie des idées que les philosophes français, Montesquieu, Voltaire, Diderot… avaient semées là-bas. La Tsarine elle-même, qui parlait parfaitement notre langue, disait : " Le souverain est toujours coupable, si ses sujets sont mécontents de lui . "

Mécontent, on l’était alors, à Zellenberg. Muller pensa d’abord s’entretenir là dessus avec le curé, dont la réputation d’homme instruit, sensé et discret lui valait la confiance de tous.

-Si vous, Monsieur le Curé, si vous ne dites qu’un mot, cette Kilbe n’aura pas lieu. Vous avez tout le village avec vous, à part le Schultheiss, qui doit évidemment prendre le parti de ses maîtres. Mais tous marcheront, si vous ne dites qu’une bonne parole.

-Je sais, mon ami, je sais ; mais il y a sans doute un moyen de réagir. Mais je vous en supplie : sans violence ! Si une résistance organisée dégénérait en rixe, les conséquences pour certains seraient plus graves que l’enrôlement dans l’armée du roi. Si vous êtes pour une action, je vous en prie, trouvez une solution…pacifique. Oui, je suis allé voir le prévôt, je lui ai parlé, même un peu durement. Rien à faire de ce côté-là. Ecoutez, allez donc voir Philippe Becker.

-Ah oui ? Donc il vous en a déjà parlé ? Bien, très bien, j’irai le voir.

C’est ainsi qu’Antoine Muller fut mis au courant. Avec son frère Jean, il organisa l’action des bourgeois. Cette fois le village entier sut bientôt qu’on allait, de concert, organiser un sabotage en règle de la kilbe. Les Muller avaient donné des consignes précises que seul le Prévôt et ses jurés ignoraient. Mais les jeunes gardèrent le secret de leur propre stratégie.



Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : HISTOIRE (Révolution Française)
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Dimanche 13 avril 2008

 


5/ Préparatifs

 La jeunesse ne modifia en rien ses occupations habituelles, ses sorties, les rencontres le soir, où l’on bavarde près de la fontaine, où on taquine de loin le groupe des filles qui parlent chiffons, broderies et trousseau.

 Antoine, Philippe et Frédéric préféraient en général la promenade par le Schlossberg, où le chemin fait le tour de la colline et offre un splendide panorama au coucher du soleil. Sans doute le plan conçu par Philippe y était-il pour quelque chose dans ces sorties : au passage on constatait que les massifs de sureau sur le bord du chemin étaient assez touffus pour pouvoir s’y cacher. C’était essentiel. On choisit l’endroit exact, non loin du sentier qui conduisait à la poterne du château. En somme, c’était simple et l’opération devait réussir parfaitement, à la condition d’une totale discrétion.

A quoi pouvaient bien s’intéresser ces jeunes vignerons, au milieu des ceps alignés à perte de vue? Tantôt des feuilles marquées de taches suspectes les inquiétaient, car on était alors impuissant devant les maladies du vignoble. Tantôt d’indésirables insectes roulaient les feuilles en cigare ; il fallait alors organiser des chasses à ces nuisibles et on s’adressait au maître d’école qui se mettait en campagne avec son bataillon d’enfants. Il n’y avait pas d’autre moyen de lutte que de récolter les charançons ou les papillons.

Mais il y avait des soirs dorés où le spectacle était ravissant. Quelle symphonie de tons chauds au soleil du soir, entre les champs, les vignes et les bois. On s’asseyait alors sur la murette de pierres sèches. Et soudain s’élevait la voix de la cloche du soir de Béblenheim à laquelle répondait le tintement lointain de l’angélus de Bennwihr et notre petite cloche y joignait son Ave Maria argentin.

Ces soirs là, les jeunes gens faisaient des projets : ils abolissaient alors toute contrainte médiévale. Ils devenaient eux-mêmes jurés ou prévôt. Ils organisaient leur petite cité, sa voirie, ses fontaines, sa sécurité ; ils réglaient la culture et le commerce du vin. Ils imaginaient leur monde sans ces parasites qu’étaient les nobles et les militaires. Philippe, tout imprégné des idées de Jean Jacques Rousseau, dont Jean Wernier, l’aubergiste lui avait prêté le Contrat Social, citait par cœur des phrases révolutionnaires qu’il avait lues : " Aucun homme n’a une autorité naturelle sur son semblable et la force ne produit aucun droit…. Les lois doivent être des actes de la volonté générale…. "

-Je me demande, intervenait Antoine, d’où Jean Wernier tient ces livres de Rousseau ? Ils sont pourtant interdits chez nous !

-C’est un client suisse qui lui a procuré le Contrat Social. En Suisse, on imprime des choses qu’on trouve dangereuses ici.

-Mais comment des idées peuvent-elles être dangereuses? s’interrogeait naïvement Frédéric.

-C’est que nos grands seigneurs ne veulent pas entendre parler de changement. Ils ont une autre façon que nous de considérer le monde. Ils ne savent penser qu’en baillis, en comtes, en princes, tout comme d’autres gens ne savent parler qu’en Anglais ou qu’en Russe. Ils trouvent que les idées des autres sont fausses, subversives et dangereuses pour l’équilibre et la paix de la société, de leur société.

La justice que nous voyons comme l’égalité des enfants de Dieu est pour eux le respect sacré de leurs privilèges et la soumission des petites gens, puisque le ciel les a fait roturiers.

-Et le roi, il y quand même le roi ?

-Oui, le roi, il est bien protégé, dès son enfance par la cour, contre toute pensée libérale et chrétienne. Il est prisonnier du régime sans le savoir !

Philippe ne tarissait pas sur ces sujets qui le passionnaient et sa conviction était communicative. Mais la cloche du couvre-feu les ramena à la réalité.

 Il faut bien le dire, la bouderie d’Antoine à l’égard de Suzy n’était pas bien sérieuse. Depuis ce jeudi premier juin que les militaires étaient venus troubler, Antoine avait retrouvé le calme, à cause surtout du projet astucieux que Philippe avait élaboré et qu’il avait divulgué jusqu’à ce jour qu’à ses deux amis les plus sûrs : lui-même et Frédéric.

Donc dès le dimanche suivant Antoine attendait la porteuse de lait derrière sa porte. Elle faillit s’effrayer, mais ce n’était sans doute qu’une ruse pour tomber dans ses bras. Aucun secret ne fut trahi ; Suzy n’eut même pas l’idée qu’il y en eût un.

-Dis-moi, tu étais jaloux du sergent ?

-Jaloux ? pourquoi ? de ce bas-officier ?

-Mais oui, avoue donc ! cela me prouvera que tu m’aimes !

-Alors, il te faut des preuves ?

Les preuves furent si concluantes que lorsque Suzy reprit le chemin du château, elle croyait marcher sur un nuage.

 6/ La fête patronale  

Le lundi trois juillet arriva avec ses forains, ses manèges, ses boutiques, ses loteries. Le matin du quatre juillet tout cela était monté et rangé au bas de la porte de la ville, sur le " Thorgut ", entre le fossé appelé " Wäsch " et la chapelle du calvaire. Deux fourgons militaires accompagnés de six cavaliers en fringants uniformes s’installèrent sous les jeunes tilleuls et les noyers à l’ombre de la nouvelle église. Une place de danse fut balayée et délimitée par des cordes.

La vieille cloche sonna pour la grand’messe. Les gens affluaient en grand nombre vers l’église, car pour la fête patronale on avait, comme de coutume, invité oncles, tantes, cousins et cousines, et même des amis du voisinage. Ils étaient arrivés avec des chargements de victuailles, des gâteaux, des corbeilles de cerises et de fraises.

Les femmes avaient mis pour la circonstance leurs plus beaux atours : amples jupes noires et corselet de velours foncé brodé de fleurs; vers le col émergeait une chemise de lin blanc. Un bonnet noir à bords de dentelle tuyautée se nouait par des rubans sous le menton.

Les jeunes filles s’habillaient pareillement mais en couleurs claires : bas blancs joliment tricotés, tablier blanc d’étoffe fine, bordé de dentelle, coiffe claire brodée de paillettes ou de fleurs et encadrée de dentelle finement gaufrée.

Les jeunes gens avaient mis ce jour-là leur culotte de velours nouée sous le genou, sur des bas blancs, et la veste plus ou moins longue ouverte sur un gilet clair, gris ou jaune. Les hommes sortaient la plupart en pantalon et redingote foncés. Leur chemise se terminait par un col droit, empesé et ouvert par-devant. Le tricorne du dimanche les coiffait assez uniformément.

Le sieur Stirn, le Prévôt, avait revêtu sa belle culotte de velours bleu foncé, nouée par un ruban à boucle et des bas fins bleu pâle. Son habit bleu roi à la française, au col droit, aux manches à larges revers, et le tout bordé de brocard, laissait entrevoir un gilet gris clair. Il représentait dignement sa fonction, surtout qu’à l’église, à sa place d’honneur en tête de ses jurés, il était exposé aux regards de tous les bourgeois.

Le village entier arborait son plus gai sourire, avec ses drapeaux et ses guirlandes de verdure, ses rubans, ses rameaux verts, ses rues jonchées de fleurs et de feuillage: car la procession allait promener le Saint Sacrement et les bannières de St Ulrich et de Ste Agathe à travers le bourg.

Déjà l’orgue éructait ses accords hoqueteux sous les doigts de maître Hunckler, qui faisait à l’adresse du souffleur des gestes désespérés, car le soufflet n’arrivait pas à alimenter tous les jeux ouverts pour l’entrée solennelle. Hélas! Il était bien vétuste, cet instrument, et on l’avait démonté dans la vieille église du bas pour le rebâtir ici sans trop de frais. D’ailleurs tout dans l’église respirait l’indigence; les autels vermoulus venaient de la chapelle St Michel qu’on démolissait. Mais un nuage d’encens remplissait tout le chœur et cachait pudiquement toute cette misère. Du moment que le cœur y était, tout prenait des allures de fête, et pour ces braves gens Maître Hunckler était un artiste, et le chœur de l’église était une vision de paradis.

Dans son sermon le curé Herrenberger qui, malgré la coutume, n’avait pas voulu se faire remplacer ce jour là, prônait les vertus du grand St Ulrich. N’avait-il pas su protéger son peuple contre la horde guerrière des Esclavons, en l’abritant derrière les murailles qu’il avait données à sa ville d’Augsbourg pour qu’aucune de ses brebis ne se perde. Il avait été discret, le bon curé, mais son accent pathétique avait touché les cœurs, et chacun avait compris ses insinuations.

Tout aussi fervente fut la procession à travers la ville. Personne ne songeait au délabrement du dais qui abritait le Saint Sacrement ni aux franges des bannières. Après l’office les hommes firent, selon la coutume, la causette devant l’église et l’appariteur après quelques sons de sa cloche, annonça les publications officielles que le Schultheiss lui avait remises le matin même.

-Toute la population est cordialement invitée par la Sérénissime Altesse le Prince Maximilien Joseph, à participer joyeusement, après les vêpres, à la kilbe pour laquelle elle a assumé tous les frais et chargé le sergent major Ottinger du régiment Royal Alsace de l’organisation.

Ce qui, alors, put paraître singulier, c’est qu’aucune voix ne s’éleva, aucune exclamation, aucune protestation ; Pourtant, dans le silence, on entendit :

-Ja, ja, ‘s werd scho luschtig ware !

-Still ! Baschtian !

Ce rappel à l’ordre énergique que Knellwolff Jacob lança au savetier Sébastian Lichtlen frappa singulièrement Messire Jean Adam Roeckel, le juré, qui aussitôt alla trouver le Prévôt Michel Stirn.

-Herr Schultheiss, il se passe quelque chose dans le village. J’ai l’impression qu’il va arriver quelque chose à la kilbe !

-Ah ! Bah ! Je sais bien qu’il y a des gens qui ronchonnent ; ils n’ont qu’à surveiller leurs garçons pour qu’ils ne boivent pas trop. C’est vrai que monsieur le Curé est venu me sermonner à ce sujet. Mais ce n’est pas moi qui ai organisé la kilbe !

-Voyez-vous, j’ai idée qu’il y aura des bagarres. Avez-vous prévu assez de gardes ?

-Certainement. J’ai commis cinq gardes, qui seront en permanence sur la place. Et il y a les militaires. Allez donc, il ne se passera rien.

Les fumets qui s’échappaient des fenêtres ouvertes appelaient à table. C’était un de ces jours où la ménagère la plus dépourvue savait faire des miracles d’abondance et de raffinement. On servait des bouillons de poule aux quenelles de moelle ! Puis le jambon et la salade pour ouvrir l’appétit. Venaient ensuite poulets et canards à la broche accompagnés de légumes et ce mets fort apprécié depuis quelques dizaines d’années chez nous : " Ardäpfel ", la pomme de terre ! Les maisons plus aisées servaient un rôti de veau ou de bœuf ; le porc était la viande des dimanches ordinaires. Le tout évidemment arrosé des meilleurs vins du pays qu’on aimait dorés et parfumés. Enfin arrivaient les larges tartes aux cerises, aux fraises ou aux framboises avec beaucoup de crème fouettée.

En début d’après midi la vieille cloche surprenait tout le monde. Pendant que l’organiste et ses chantres écorchaient le latin des psaumes, les hommes s’assoupissaient dans les bancs et les enfants énervés pensaient aux balançoires, aux chevaux de bois, au mât de cocagne ou aux courses en sac qui, tout à côté, les attendaient. Les femmes apeurées priaient Dieu pour qu’il n’arrivât rien de grave tout à l’heure.

Les servants de messe faisaient fumer leur encensoir et sonner leurs clochettes, réveillant les dormeurs pour la bénédiction finale.

 7/ La kilbe

L’église déversa dans la rue son flot de fidèles. Déjà en ordre de parade, le tricorne fleuri sur la perruque blanche, l’uniforme flambant neuf, notre escouade faisait vibrer ses tambours et sonner ses trompettes. Toute la ribambelle des marmots suivit les soldats pour un tour de ville. Lorsque le cortège revint sur la place, ce furent les enfants qui mirent la kilbe en branle. Déjà l’orgue de barbarie égrenait ses airs populaires.

Par groupes, par familles, les vignerons arrivaient, bavardaient en un brouhaha de foire. On se glissait sur les bancs installés autour de la place de danse, on s’attablait autour d’un pot de vin blanc. Les jeunes garçons se groupaient autour du jeu de quilles tandis que les filles se promenaient bras-dessus bras-dessous en lignes qui barraient la rue.

Toute l’animation vint d’abord des divertissements de la marmaille bruyante ; sans tarder, les gamins voulaient dépouiller le mât de cocagne de ses appâts tentants : filets pleins de fruits, de gâteaux, de bonbons, fusils et sabres de bois et même un bel uniforme de petit soldat. C’est qu’on savait grimper, chez nous, et les cerisiers en savaient quelque chose. Les garde champêtres aussi. Pourtant, alors qu’il ne fallut qu’un geste bref pour détacher jouets ou friandises, l’uniforme aux épaulettes d’or résistait à tous les efforts. Ce fut un gamin de douze ans, Joseph Doritam qui, muni d’une serpette de vigneron, résolut le problème. Il se laissa glisser vivement du mât, son costume sous le bras. Et tandis que tous applaudissaient, Ottinger en personne emmena le jeune Joseph pour lui faire endosser l’uniforme gagné.

Pendant ce temps le manège des tout petits tournait et les étalages de toutes sortes s’achalandaient. Soudain, un roulement de tambour attira les regards vers la place de l’église où un fourgon militaire était aménagé en tréteau de spectacle. Sur ce plateau, une table, deux chaises ; en toile de fond une immense affiche bariolée représentant un magnifique soldat brandissant un drapeau et surmonté de l’inscription:

Avis aux jeunes gens

Qui aiment la gloire et l’argent !

L’artiste, on en trouve toujours chez les militaires, avait encadré son dessin d’une multitude de feuilles de lauriers, de médailles et d’ordres de chevalerie.

-Mesdames, messieurs ! venez voir notre nouveau capitaine! Voyez le bel officier sorti de vos rangs !

Et pendant que les soldats au garde-à-vous présentaient leurs armes, on vit arriver sur l’estrade le jeune Joseph Doritam, dans l’uniforme qu’il venait de gagner, fier, beau, hautain comme un vrai officier. Le public ne put s’empêcher d’applaudir et le sergent major Ottinger d’enchaîner:

-Eh bien, qu’attendez-vous, jeunes gens, pour endosser un si bel uniforme ? …

Mais il ne put continuer. Les applaudissements se firent soudain très bruyants ; il s’y mêla un tintement de cloches de vaches, que les hommes retiraient de dessous leurs blouses; sur les tables, gobelets, verres, cruches y ajoutèrent leur tintamarre. Et les bravos étaient si joyeux que Ottinger ne savait plus s’il devait s’en féliciter ou se fâcher. Voyant qu’il ne pouvait décidément pas poursuivre pour l’instant, il ordonna à ses hommes d’ouvrir le bal. Un deuxième fourgon était disposé en estrade pour les musiciens qui s’y installèrent et commencèrent par une marche entraînante et rythmée. Ottinger eut alors la satisfaction de voir converger les garçons et les filles. Comme tout ce monde attendait que quelqu’un fît le premier pas, Ottinger qui avait déjà repéré la pimpante Suzy, lui demanda d’ouvrir le bal avec lui. D’autres couples suivirent, d’abord les jeunes des villages environnants puis, peu à peu, la place de danse fut saturée.

Entre temps la jeunesse des villages voisins était donc arrivée, par joyeux groupes de garçons et de filles; c’était toujours ainsi que les jeunes se rendaient aux kermesses, gais et unis. C’était ainsi que le soir ils rentraient tous ensemble; et on entendait alors leurs chants et leurs rires se fondre dans la nuit en direction de Ribeauvillé, de Bennwihr ou d’Ostheim.

Tout se passait au mieux : les vieux bavardaient devant leur verre de vin. Ils avaient sagement rangé leurs clarines sous les bancs. Quelques-uns même se mêlèrent à la danse. Les jeunes gens s’attablèrent à leur tour ; ils participaient également à la danse, mais sans exubérance. François Roeckel faisait tourner Catherine Aubry, sa fiancée et Philippe s’affichait avec sa promise, Catherine Froelich. Les jolies cousines de Frédéric, Martine et Barbara Stines ne manquaient pas de cavaliers.

De l’autre côté de la rue les enfants s’en donnaient à cœur joie, aux manèges, aux courses, au tir, à la pêche au trésor…

Jugeant que tout était bien en train, Ottinger s’approcha de la longue table des garçons tout en leur faisant servir une cruche de vin blanc.

-C’est ma tournée, garçons, Allons donc, un peu plus de gaieté !

-Merci sergent. Ne vous donnez pas cette peine, je vais servir !

Philippe saisit la cruche et… ;

-Maladroit ! Et en plus la cruche est cassée !

-Je m’excuse ! Dommage pour le bon vin !

-Pas grave ! Suzy, apporte un autre cruchon!

Cette fois Ottinger remplit lui-même les verres. Il ne remarqua pas que Jean Hoffmann et Joseph Bucher assis vis-à-vis à l'autre bout de la table se parlaient des yeux et, sur un signe, renversèrent du pied le tréteau ; tous les verres roulèrent à terre.

-Ah ! non alors, vous le faites exprès ?

Ottinger, dépité, s’en alla, sourdement hué par cette jeunesse qui, décidément ne se laissait pas faire. Il se tint un long moment près des musiciens, parcourant des yeux toute cette joyeuse assemblée. Ayant découvert Suzy qu’Antoine venait de reconduire près du groupe des jeunes filles, il la pria de refaire une danse avec lui. Antoine, à peine assis, eut un tel sursaut de rage qu’il fallut le retenir.

-Tu ne vas pas nous gâter ça ! Tu vois bien que tout marche comme prévu. Calme-toi, tu auras ta vengeance tout à l’heure. Patience, Antoine !

Après quelques danses, Ottinger s’approcha d’une table où six jeunes gens de Hunawihr semblaient bien joyeux.

-C’est ma tournée, garçons !

Cette fois le sergent major ne fut pas éconduit. Aussi, après avoir rempli les verres, s’assit-il parmi eux.

-A la santé du roi !

Et on leva joyeusement les verres à la santé du roi.

-Et à la santé de notre prince Max !

Il s’entama alors une conversation animée sur la belle vie du soldat, l’uniforme tant prisé par les filles, les primes à encaisser, les repas copieux au régiment !…Très attentif à ses clients, Ottinger remplissait constamment les verres. Cela dura une bonne demi-heure. Jugeant le fruit mûr pour être cueilli, Ottinger se leva et se rendit sur son estrade, où la table portait un registre ouvert. Il fit signe aux musiciens d’arrêter la danse. Un roulement de tambour annonça qu’il allait parler.

-Mesdames, messieurs, chers amis! Vous savez que nous ne sommes pas venus uniquement pour vous organiser une joyeuse journée, ce qui est déjà un beau geste, n’est-ce pas ?

Un tonnerre d’applaudissements et de bravos s’éleva de toute la place. Il fallut un roulement de tambour pour rendre la parole au sergent recruteur.

-Nous nous faisons du souci pour l’avenir de vos jeunes gens. Le vignoble n’arrive pas à les nourrir décemment, et le piochage est bien pénible, n’est-ce pas ? Regardez-nous, jeunes gens ! voyez ces joyeux tambours, ces gais musiciens, ces beaux uniformes ! Rien de plus facile pour vous, d’être des nôtres ! Son Altesse Sérénissime le Prince Maximilien Joseph vous appelle ! Allons, venez donc ici, vous, là-bas, Jean, Marx, Sepp…, jeunes garçons d’Hunawihr. Venez, voyez ce que nous vous proposons! Allons, du courage ; cela n’engage à rien ! Venez !

Effectivement quatre des six garçons de Hunawihr se levaient, hésitant un peu, s’encourageant l’un l’autre. Une mère cria :

-Sepp ! Blieb do ! reste ici, n’y va pas !

Mais la bouche pâteuse notre Sepp répondait :

-I well jo numa ge lüeja ! Je veux seulement aller voir.

Alors s’éleva une clameur de cloches, de huées, un tohu-bohu infernal ; les hommes et les jeunes gens de Zellenberg se levèrent et entourèrent l’estrade d’une haie infranchissable. On ne comprit pas ce que criait Ottinger pour protester. Cela dura bien un quart d’heure. Attiré par tout ce tintamarre, le Schultheiss arriva. Il chercha du regard les gardes qu’il avait chargés de l’ordre public. Dans la foule il aperçut Jean Alter et Georges Littinger, le fusil à la bretelle, et hurlant comme tout le monde. Il tenta de s’approcher d’eux en se frayant péniblement un passage dans ce monde agité. Mais malicieusement, ceux-ci s’éloignèrent, faisant la sourde oreille. Messire Stirn, s’approchant de la tribune où déjà quatre soldats contenaient la foule, fit reculer de sa propre autorité ses administrés énervés. Peu à peu le calme revint.

Comme il n’est rien de plus efficace que la musique pour calmer les esprits, Ottinger fit repartir la danse. Il empocha quelques papiers et se mit à flâner parmi la foule pour l’observer. Lorsque l’ambiance sembla redevenue normale, il se rapprocha par petites étapes, comme par hasard, de la table des jeunes de Hunawihr. Elle se trouvait de l’autre côté de la place de danse; on se poussa pour qu’il prît place. Il fit servir encore un pot de vin et se montra fort jovial et bavard. François Roeckel remarqua, tout en dansant, que Ottinger se levait de table d’un air satisfait, en rangeant soigneusement dans sa poche des papiers pliés. François vint aussitôt en rendre compte à Philippe et à ses amis. Ottinger avait donc réussi à faire quelques victimes. Les contrats signés par ces garçons ivres étaient apparemment en lieu sûr. Il fallait donc récupérer à tout prix ces documents que le sergent major garderait sans doute précieusement dans sa poche.

L’après midi avançait. Il allait être l’heure de fourrager les bêtes et de traire. L’un après l’autre, les hommes remontèrent la rue du village pour aller s’occuper de l’étable et les femmes, pour préparer la soupe. La longue table des jeunes se trouva soudain désertée. On se bousculait moins sur la place et les danseurs évoluaient plus aisément.

 C’est alors que Suzy fit remarquer à son beau sergent-major que, les jeunes gens étant allés s’occuper des bêtes, on pourrait bien faire une petite promenade du côté du Schlossberg. Ottinger n’en crut pas ses oreilles. Ainsi donc, malgré le sabotage organisé de son racolage, il avait pu mettre en poche quatre engagements signés et de surcroît il allait pouvoir conter fleurette à la jolie Suzy. Quelle revanche sur ces jeunes rustres malpolis !

 

 

 Le chemin du Schlossberg était bordé d’épais buissons de prunelliers et de sureaux qui promettaient une promenade discrète ; par ailleurs, affairés aux étables, les bourgeois n’allaient pas les inquiéter.

On quitta la place sans se faire remarquer, Suzy par la droite et en contournant l’église, Ottinger par la gauche, la rejoignant sur le chemin. Serrant sa belle par la taille, le beau galant lui montra qu’il trouvait aussi les mots choisis pour racoler les belles filles.

Soudain quelqu’un jaillit du buisson. Suzy poussa un cri et s’échappa en courant à perdre haleine vers la poterne du château. Antoine se tenait devant Ottinger, les traits crispés par une telle rage que le militaire, instinctivement se mit en garde et saisit le pommeau de son épée.

-Ainsi donc, salaud ! c’est nos filles que tu viens racoler maintenant ?

-Doucement mon ami ; Suzy me trouve sans doute plus aimable et plus fier qu’un grossier petit paysan!

A l’instant même il se sentit empoigné par derrière, par des mains de fer qui lui retenaient les bras et les jambes, le bâillonnaient. On lui arrachait méthodiquement tous les boutons et parements de son bel habit et de sa veste et même le plumet de son tricorne. On s’emparait des papiers trouvés dans une poche de sa veste et on mit à la place toute la passementerie cueillie sur l’uniforme. L’épée fut retirée du fourreau et jetée dans les vignes.

Les jeunes gens s’y étaient mis à six pour n’avoir pas à blesser leur victime : pendant que François et Philippe, aidés par Jean Alter, Jean Hoffmann et Joseph Doritam maintenaient fermement le sergent, Frédéric le dépouillait de ses parements. Quant aux papiers, il les brûla sur place, devant les yeux effarés du sergent.

-Et voilà ! ceux-là, tu ne les auras pas ! Maintenant, va te pavaner avec ton bel uniforme ! Et surtout, ne reviens plus jamais à Zellenberg !

On le lâcha. Blanc de rage, il resta coi un moment, examinant sa tenue.

-Ca vous coûtera cher !

Il s’en retourna lentement vers la place de l’église , ramassant au passage son épée pour la remettre au fourreau, pendant que nos jeunes amis rentraient chez eux.

Ottinger se réfugia dans son fourgon, dont il fit tirer la bâche. Il fit arrêter immédiatement le bal. Les gens qui se trouvaient encore sur la place firent alors un vacarme de clarines et de huées à tel point que les soldats se rangèrent en ligne le long du chariot, l’arme au pied. Les bourgeois comprirent qu’il valait mieux se disperser, d’autant plus qu’il était l’heure du souper.

Lorsque la place fut vidée, les soldats cherchèrent les chevaux à l’écurie communale, le " Gaststall " ; ils rangèrent les deux fourgons. Une demi-heure après tout fut prêt pour le départ .

A ce moment le bailli et le prévôt arrivèrent, consternés. Il y eut une discussion brève et assez violente, et le convoi se mit en route. Nos deux notables restèrent encore un instant à discuter. Le Schultheiss éleva la voix :

-Oui, d’accord ! mais qu’allait-il faire dans le chemin du Schlossberg ?

Enervés et bien mal à l’aise, nos deux édiles remontèrent ensemble la rue du village. On apprit plus tard que les militaires avaient rejoint le château de Ribeauvillé, pour rendre compte sans doute au chancelier Radius des évènements regrettables et pour y passer la nuit.

Chez nous, ce soir là, aucun des jeunes du village ne s’aventura plus dans les rues. On craignait d’y tomber dans les mains de l’escouade qui, cette fois, aurait certainement réussi de force les engagements ratés pendant la journée. C’est que les méthodes étaient variées et au besoin brutales, pour recruter les soldats du roi.

8/ Inquiétudes

  Les lendemains de kermesse sont en général moroses, à cause de mauvaises digestions, maux de tête, bouche pâteuse, alors qu’il faut reprendre le joug quotidien, qu’on avait si bien oublié. La kilbe s’était achevée cette fois après les sept heures du soir, alors qu’à l’ordinaire le couvre-feu ne sonnait qu’à dix heures.

Ce cinq juillet là une vague obsession pesait sur tout le village. Evidemment on s’attendait à des suites. Lesquelles ? L’incertitude était pénible. Pour les jeunes gens, héros principaux d’une action téméraire, la crainte des suites possibles était fortement tempérée par le sentiment d’avoir entrepris et réussi ce qu’il fallait faire, et par la conscience d’être approuvés par la quasi-totalité du village.

Dans la matinée Frédéric, Philippe, François et Antoine se rendirent ensemble au presbytère, où le bon sourire du curé Herrenberger les rassura. Ils lui firent le récit détaillé des faits. On supputa les suites possibles . Le curé proposa de rédiger une requête à l’intention de l’intendant de la Cour d’Ensisheim, et qui serait signée par toute la population. Il informerait également l’évêché , en priant Monseigneur de bien vouloir intervenir favorablement auprès de la chancellerie d’Ensisheim, vu la noble intention qui avait animé la jeunesse, et l’opposition de tous les villages aux méthodes du racolage Tandis que le curé se mettait à ses écritures, les jeunes quittèrent le presbytère un peu rassurés. Dans l’après-midi on vit arriver Messire Radius, le chancelier du prince Maximilien Joseph, accompagné de son greffier Barth. Ils se rendirent au château où furent convoqués aussitôt Schultheiss et jurés. Une heure plus tard ces notables descendirent ensemble sur la place de l’église où traînaient encore des séquelles de la kermesse : papiers, débris de verre, fleurs et rameaux fanés, pieux et planches… D’après ses gestes, le prévôt semblait expliquer au chancelier la disposition des lieux. Puis chacun s’en retourna chez soi.

Deux jours passèrent sans incident. Alors arriva le Brigadier de la maréchaussée de Colmar avec deux hommes. A la suite du prévôt et de ses jurés, tous montèrent dans la " Ratstube ", la salle du conseil, qui était aussi la salle d’école. Maître Hunckler était donc en congé ce jour-là et ses élèves ne s’en plaignaient pas. Ainsi fut ouverte l’enquête et l’appariteur eut fort à faire pour convoquer accusés et témoins. Cette enquête préliminaire ne donna aucune clarté, car chacun n’accusait que les militaires et surtout leur chef, le sergent-major. Quand le brigadier leva la séance, il ne trouva rien de plus à dire que :

-C’était une véritable conjuration de la ville entière. Il nous faut d’autres témoins !

Les habitants de Zellenberg établirent pour le tribunal d’Ensisheim une liste de témoins : ils furent tous récusés. On les considérait tous comme des complices ; même les cinq gardes qu’avait nommés le prévôt et qui l’avaient trahi, contrevenant à ses ordres et à leur devoir. Antoine Muller figura dans le procès verbal avec cette note :

"… homme fougueux, est avec son frère Jean Muller, à la tête de la rébellion. C’est lui qui a comploté avec les autres et qui a concouru à demander le sieur curé en aide… "

L’enquête fut fort longue; elle dura plus d’un mois. Le chancelier Radius résuma pour ses maîtres l’affaire en ces termes :

" Les habitants de Zellenberg se sont élevés en corps de communauté contre le seigneur, le prévôt et les préposés ; depuis environ deux mois ils sont en une espèce de guerre ouverte. Ils ont présenté à l’Intendance des requêtes signées de tous. Le sieur Bailli du département les a vérifiées. Son avis partira demain.

Les prévôt et préposés ont favorisé la tenue de la fête du sergent major par un zèle pour le service du Roi. Les garçons de Zellenberg se sont opiniâtrés à résister au seigneur et à leurs chefs, puisqu’ils étaient instigués par les habitants.

Monsieur le Commandant de la Province a ordonné une information qui a été faite par le sieur Brigadier de la Maréchaussée de Colmar, les témoins lui ont été administrés par les personnes mêmes qui assistaient à la rixe . Le sieur Brigadier a entendu six témoins de Hunawihr et deux de Ribeauvillé, puisque ces deux endroits ne sont pas impliqués dans le procès. Ils en ont pu trouver davantage de Hunawihr.

Cette information n’est donc pas dans la catégorie des enquêtes faites pour et contre devant les tribunaux de justice civile. Monsieur le Commandant fait informer, s’il est permis de dire ainsi, d’office. Son information est impartiale. Il ne cherche que la vérité ; dès qu’il l’a trouvée, il décide. L’on n’a jamais vu procéder par des enquêtes et contre-enquêtes.

Il est prouvé que les habitants de Zellenberg résistaient en corps à la tenue de la fête par le sergent major Ottinger . Ils crurent que c’était enfreindre leurs privilèges. Ils étaient à la veille de se réunir tous pour chasser le sergent et pour l’assommer, si le prévôt n’avait pas trouvé le secret d’y mettre ordre.

Le curé du lieu s’est mis du côté des garçons et des bourgeois ; il a blâmé le prévôt pour n’avoir pas tenu avec eux. Il a nourri, alimenté la fureur et il a appuyé les révoltés d’une lettre de recommandation pour Strasbourg. La maison curiale était donc pour ainsi dire le foyer de tous ces maux. L’intrigue du curé donne de nouvelles forces à la chicane.

Tous les témoins indiqués par les garçons sont de la ville de Zellenberg. Ils sont eux-mêmes intéressés dans la contestation. Ils ont intrigué, soutenu les querelleurs, puisqu’ils croyaient défendre leurs propres intérêts. Leur animosité contre le seigneur est prouvée. Ils sont en procès avec lui à l’Intendance. Ils sont donc récusables de droit. Ils seraient juge et partie en même temps. "

Et puis passèrent de longues semaines d’inquiétude, de crainte, de suppositions, d’hypothèses. Tantôt c’était l’espoir que tout serait étouffé grâce à une puissante intervention. Tantôt c’était la dépression noire, qui ôtait toute joie au travail. Les natures humaines sont bien diverses face à l’adversité : tandis que Frédéric à tout propos trouvait un mot pour rire de l’aventure, Philippe affectait une fière indifférence, cependant qu’Antoine se morfondait dans les prévisions les plus désespérées, heureux cependant que Suzy ne pût être inquiétée en aucune façon. Elle avait parfaitement et discrètement joué son rôle.

 

 

 

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : HISTOIRE (Révolution Française)
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