Marcel PFISTER
Ça s’est passé chez nous - ZELLENBERG
Nouvelles et récits
C’est sous ce titre que Marcel Pfister (1911-1990) a rassemblé des nouvelles historiques basées sur ses recherches dans les archives commencées avant 1950.
Dans les années d’après guerre, les archives de la commune n’étaient pas encore déposées aux archives départementales. Pour mon père ce fut une mine inépuisable de renseignements sur le village de Zellenberg qu’il découvrait.
A partir de 1960, il a mis par écrit le fruit de ses nombreuses recherches historiques et les anecdotes vécues depuis son arrivée à Zellenberg en 1938. Ses fonctions d’instituteur-secrétaire-de-mairie-organiste ont fait de lui un observateur privilégié. En 1975 il a publié " Zellenberg, témoin du passé " aux éditions Alsatia Colmar.
Les textes inédits que je vais progressivement mettre en ligne, ont été écrits dans les années 1968-1985. Toutes les mentions historiques sont rigoureuses même si certains personnages sont sortis de son imagination.
Je crois que ces écrits méritent d’être connus, parce qu’ils font partie de ce que nous appelons notre " mémoire collective " et ils nous éclairent sur l’Histoire à travers les petites histoires. Je sais que mon père aurait apprécié cette nouvelle technologie qui me permet de rendre public son travail.
Jean Marie Pfister, mars 2008
A voir aussi :marqueterie-pfister.skyrock.com
Tout va très bien…
Ne vous souciez pas de tous vos lendemains,
Puisque tout est au mieux dans le meilleur des mondes
Et que tout tourne rond, tant que la terre est ronde,
Et qu’enfin l’homme assume tout seul son destin.
On a renvoyé Dieu à ses foyers célestes,
Lui donc qui restreignait toutes nos libertés ;
Et dès lors il n’est plus de plaisirs contestés,
De garde fous gênants, de vicieuses pestes.
On nous avait, jadis, chanté notre devise,
Mais oui, tout va très bien, Madame la Marquise !
Répétons, ressassons, prêchons : tout va très bien,
Quand-même l’on déplore de tout petits riens !
L’inflation et le chômage, Ingérences, sécessions,
Hold-up et prises d’otages, Coups d’état, révolutions,
Terroristes, racketteurs, Famines, infanticides
Procès et diffamateurs, Guerres, bombes, génocides,
Dépôts de bilan, faillites, Marées noires, pollutions,
Et gros capitaux en fuite, Ou bien simple indigestion :
Ce sont ces petites crises
Qui font notre quotidien.
Mais à part ça, Madame la Marquise,
Tout va très bien, tout va très bien !
Marcel Pfister 1984
Les aventures du Franc
Juché sur un écu, que soutenaient ses hommes,
C’était aux environs des années quatre cents,
Le Franc prit le relai de Rome.
Il devint tout puissant
Quand Charlemagne alors, en unissant l’Europe
En fit son biotope.
Nos monarques, plus tard, mirent leurs effigies
Sur les écus d’argent et sur les louis d’or,
Et les napoléons, que nous prisons encor,
Et que la bourse inclut dans sa théologie.
Notre Révolution changea l’or en papier,
Que la planche à billet n’en finit de copier.
Mais voilà, le papier, au gré du vent s’envole,
Vent d’ouest ou d’orient (qui sent fort le pétrole).
Le vent devient tempête ;
Le monde entier s’inquiète.
Tantôt c’est le dollar qui tombe en chute libre,
E le cocorico du coq gaulois qui vibre.
Et tantôt c’est le mark qui reprend ses prouesses,
Et la lire qui chute, et le franc qui s’affaisse.
Il faut mener les espèces
En laisse.
On va donc les nouer en serpent monétaire,
Et c’est un nœud de vipères,
Qui accouche pourtant, aux forceps des harangues
D’écus européens que lèchent douze langues.
On inflige au dollar une cure d’hormones ;
Déjà le billet vert fait figure d’icône.
Mais le dollar dolent endolorit le monde,
Pendant que les paumés font leur macabre ronde !
Marcel Pfister 1986
Le monde est malade
Quand vous sentez parfois peser le poids des ans,
Quand le cœur vous trahit, que les nerfs vous lancinent,
Qu’à renfort de cachets vous gâchez votre sang,
Que vos crises de foie ou d’asthme vous burinent,
C’est le sigle du monde, et la griffe du temps.
Car le monde n’est pas mieux loti que nous-mêmes,
Notre globe connait de semblables problèmes.
Le mal de Parkinson secoue les continents,
Du Mexique à l’Asnam, d’Italie à l’Iran.
En d’autres points hélas ! se bouchent les artères,
Et des conflits locaux obstruent les coronaires :
Le pétrole est bloqué à Suez ou Ormuz,
Et c’est le monde entier qui risque l’infarctus.
Quand le sang pétrolier n’irrigue plus les membres,
On grelotte de froid de janvier à décembre,
Et les plus démunis peuvent crever de faim,
Les nantis n’iront pas leur partager le pain.
S’il naît une tumeur en un point de la terre,
Et qu’une opération s’avère nécessaire,
Les puissants empressés apportent leurs trocarts,
En l’occurrence, avions et missiles et chars.
Et le monde étonné essuie un œil humide ;
Et cette opération se nomme génocide.
On drogue le dollar à coups de taux d’escompte ;
Wall-Street congestionné s’enfièvre et se démonte,
Pendant que nos banquiers essaient l’acuponcture,
Pour pallier chez nous, l’austère conjoncture.
Le monde surmené voit ses forces décroître,
S’épuiser ses métaux, son sol, son énergie,
Et fluctuer cet or, dont il est idolâtre,
Et qui traduit sa foi et sa théologie.
Et puis les médecins de nos agricultures
Répandent la chimie de leurs médicaments,
Ces pesticides qui profanent la nature,
En empoisonnant l’eau, l’air et les aliments ;
Pendant que l’industrie éructe ses ordures,
Sans se faire souci de ses empestements.
Alors, pour stimuler le cœur qui se détraque,
Dans ce monde dément où tout est déréglé,
Le microprocesseur doit nous miraculer,
Et le robot créer l’ordre dans la baraque !
Hélas ! convenons-en, le monde est bien sénile.
L’impuissance au bonheur est à faire pitié !
La seule voie, pourtant, qui nous puisse être utile,
Est, avec le bon sens, celle de l’amitié !
Marcel Pfister 1987.
Le Corbeau et le Renard
Maître Corbeau, gaîment perché sur un poirier,
Tenait dedans son bec un morceau de papier,
Sa carte d’électeur, pour ne rien vous cacher.
Maître Renard le prit d’abord pour une poire,
Ce qui ne lui sembla pas une erreur notoire,
Le sachant de ces gens qui se font tout accroire.
« Hé ! Bonjour, Monsieur du Corbeau !
Que vous êtes joli ! Que vous me semblez beau !
Venez donc déguster le Beaujolais nouveau !
Ca vous fera chanter, et j’aime votre voix ;
Vous êtes le Phénix, le Caruso des bois ! »
A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie,
Il ouvre un large bec, et vous chante sans faute
L’air du Palais Bourbon de sa voix la plus haute,
Et laisse s’échapper son bulletin de vote.
Le Renard s’en saisit et dit : «Mon bon Monsieur,
Apprenez donc que tout flatteur
Vit aux dépens des électeurs !
Et retenez, mon cher Corbeau
Pour ce qui est du vin nouveau :
Il faudra comme avant, y mettre beaucoup d’eau ! »
Marcel Pfister 1984
Le bon vieux temps…
Quand le soir parfois je pense
A ce bien lointain printemps
De notre insouciante enfance…
Ah ! c’était le bon vieux temps !
On ignorait ces problèmes
Qui tracassent le présent
Faits d’incertitudes blêmes
Et d’avenir angoissant.
Sans baigner dans l’abondance
Et le confort opulent,
On avait l’intelligence
D’aimer notre bon vieux temps ;
Point de chauffage électrique,
De tubes fluorescents,
Ni meubles frigorifiques,
Ni postes hi-fi surpuissants.
On n’avait point de machines
Pour la vaisselle ou les draps,
Ni robots dans la cuisine,
Et l’on ne s’en plaignait pas !
Sans radio dans les oreilles,
Sans tous ses bruits énervants,
On se portait à merveille,
Et c’était le bon vieux temps.
Pensez à la bonne ambiance
De ces veillées d’autrefois,
Sans l’actuelle obédience
A la télé qui fait loi !
Dans les airs et sur les routes,
On ne se pressait pas tant,
Appréciant mieux sans doute
La valeur de chaque instant.
On nageait dans les rivières,
On y pêchait des poissons ;
L’air était pur et l’eau claire,
Et les bois pleins de chansons.
Alors point de pesticides
Sur les fruits et dans les champs,
Non plus que de pluies acides ;
Ça, c’était le bon vieux temps !
Voyez la jeunesse folle,
Qui, dans ses affublements
Veut incarner ses idoles
En leur sot comportement.
Autrefois les jeunes filles
S’habillaient élégamment,
Souriantes et gentilles.
Ah ! C’était le bon vieux temps !
Et pourtant, ce temps qui passe,
Rien ne saurait l’arrêter.
A leur tour les jeunes classes
Deviendront des retraités ;
Et pleins d’idées surannées,
Parleront de leur printemps
D’il y a cinquante années,
Parleront du bon vieux temps !
Aurions-nous si peu de mémoire,
Pour appeler « le bon vieux temps »
Tout ce siècle de notre histoire
Truffé de conflits persistants ?
Il est gravé dans nos natures
Que rien ne nous guérit autant
De nos journées d’épreuves dures,
Que quelques instants de bon temps.
Marcel Pfister 1988
La crise de l’énergie
J’ai rêvé que le monde allait connaître un drame,
Privé des énergies dont nous étions gavés :
De par le bon plaisir des princes polygames,
Le pétrole vital s’arrêtait d’arriver,
Et le gaz atteignait des prix astronomiques ;
Nos restes d’uranium s’en allaient à vue d’œil;
L’usine accaparait le courant électrique,
Et même le soleil semblait porter le deuil.
Alors j’ai démonté mes radiateurs frigides
Et j’ai fendu du bois pour l’hiver menaçant ;
J’ai rempli de charbon notre baignoire vide,
Puisque les robinets demeuraient impuissants.
J’ai fait un beau clapier avec mon frigidaire,
Un bac à fleurs avec ma machine à laver.
A mon épouse j’ai, pour son anniversaire,
Retrouvé au grenier le moulin à café.
J’ai stocké des quintaux de bougies et de cierges.
Ma télé, à présent est un bel aquarium ;
Ma chaîne hi-fi vous sert, aussi bien qu’une auberge,
Un porto, un pastis, un cognac ou un rhum.
Ma voiture qui ne fait plus sa promenade,
Car chevaux affamés ne peuvent travailler,
S’étonne quand le coq lui chante son aubade,
Car elle est devenue, hélas, un poulailler !
Nos routes sont peuplées de joyeuses façons,
L’hiver de patineurs, l’été de bicyclettes ;
Et je goûte la joie d’aller en trottinette
Dans le calme et l’air pur, le rire et les chansons !
Aussi me suis-je mis à aimer la nature
Et je me suis pâmé au cœur de la forêt.
Je n’ai pas regretté toute cette aventure,
Et toute la chimie qu’on appelle progrès ;
Et puis, dans mon jardin, terrassier bénévole,
J’ai creusé un grand puits pour y trouver de l’eau.
Malédiction ! Voici que jaillit du pétrole !
L’horreur m’a réveillé. Ah, c’eût été trop beau !
Il serait bon, pourtant, qu’en énergies nouvelles,
On daignât constater que pour notre bonheur,
La puissance physique n’est pas essentielle ;
Mais un peu plus d’esprit, et beaucoup plus de cœur !
Marcel Pfister nov. 1980
Horizon 2000
Nous savons tout, nous pouvons tout…
En notre fin de siècle, l’homme extra-lucide
Fourre son nez partout, ainsi qu’un fin limier ;
Il sonde l’océan en scaphandre impavide,
Et dérobe au sous-sol tous les trésors miniers.
Nous savons dénombrer tous les ions des atomes,
Et nous domestiquons protons et électrons.
Nous créons des robots tout à fait autonomes,
Des usines tournant sous le doigt du patron.
Nous sommes touche-à-tout, et nous savons tout faire,
Des jus de fruits sans fruits, des cultures sans terre,
Mais quant à résorber nos millions de chômeurs…
Incurable tumeur !
Nous allons ramasser des cailloux sur la lune ;
Nous polluons le ciel de mille engins spatiaux,
Et nous y consacrons une immense fortune,
Car telle est l’exigence de nos jeux martiaux.
Nous savons dépêcher, sans pensées érotiques,
A la belle Vénus d’indiscrets messagers,
Et nos missiles vont au bout de l’écliptique,
Frôlant au passage des mondes étrangers.
Nous lançons des fusées aux confins de l’Espace,
Espérant y trouver des êtres d’autres races.
Cependant qu’à nos portes souffrent tant d’humains…
Là, nous n’y pouvons rien !
Nos chimistes aussi font des prouesses folles ;
Leurs pesticides ont stérilisé nos champs ;
Nos chimiques engrais viennent à tour de rôle
Assaisonner nos eaux comme marais salant.
Notre biologie fournit les œstrogènes,
Cela fait les veaux gras et les poulets dodus,
Car l’élevage aussi se travaille à la chaîne,
Pour que Gargantua soit constamment repu.
Faisons l’éloge, enfin, des savants atomistes,
Ces gens qui font la bombe, et qui sont optimistes ;
Ces missiles pourtant, quel sera leur destin ?
Là, nous n’en savons rien !
Nous nous précipitons au bout du millénaire
Avec des performances de rapidité ;
Nous nous lançons à des vitesses suicidaires,
Comme pour rencontrer plus tôt l’éternité !
L’homme affairé s’en va, en bonds supersoniques
Par-dessus l’océan pour signer un papier,
A moins qu’il ne préfère en vol stratosphérique
Faire dix ou vingt fois le tour du monde entier.
Il connait le réseau complet des autoroutes,
Et tous les bons endroits où l’on casse la croûte.
Mais les bois pleins d’oiseaux, et les prés pleins de fleurs…
Ca n’a pas de valeur !
Enfants de Prométhée, nos idéaux nous brûlent ;
Nos rêves sont béants, nos forces mesurées,
Et nous nous égarons en projets ridicules,
Qui déçoivent toujours l’âme désemparée.
Si nous prions nos dieux de nous donner des ailes
C’est pour nous évader, comme Icare jadis,
Impuissants à mener nos sociétés rebelles,
Avides de trouver ailleurs un paradis.
Le jour où nous aurons souillé notre planète
Que nous l’aurons pillée, en gérants malhonnêtes,
Trouvera-ton encor pour nos petits enfants
Des lendemains chantants ?
Marcel Pfister 1985
Jouons à rien
Je parlerai de rien, pour ne blesser personne,
Et je ne dirai rien qui vous puisse froisser.
Je m’amuse à des riens, pour voir le temps passer ;
Un rien me fait plaisir, lorsque la rime est bonne.
Un petit rien, parfois, peut vous faire sourire,
S’il est offert avec un rien de fantaisie.
Par contre, si un jour un rien vous contrarie,
Dites-vous : ce n’est rien, ça pourrait être pire.
On trouve en ce pays gens de bien et vaurien,
Le Gitan, dont on sait qu’il est un bon aryen,
Et le pauvre immigré, qui ne compte pour rien,
Et le réfugié turc, et le noir Ivoirien.
Tout ce chambardement ne me dit rien qui vaille,
Ni ces peuples paumés, qui n’ont rien sous la dent,
Ni la bombe, blason du monde décadent,
Qui nous trucidera, le temps d’un feu de paille.
Mais ne jurons de rien, car de toutes façons
Ce sera tout ou rien ; cependant rien ne presse ;
Rien ne sert de courir, il faut jouer la pièce
Tant qu’il fait encor jour, comme dit la chanson.
Je m’escrime pour rien, ou pour le roi de Prusse ;
Je n’aurai rien de rien pour tout ce temps perdu.
Mais en un rien de temps, en m’étant détendu,
J’aurai, mine de rien, composé cette astuce.
Il faudrait un miracle…
Comme tant de pays, le nôtre a des problèmes,
Et la crise s’installe aux points les plus divers.
Les pollutions sournoises sont partout les mêmes,
La drogue fait partout ses ravages pervers.
Et l’insécurité devient notre apanage :
Vous prenez l’avion : gare aux prises d’otages !
Une alerte à la bombe interrompt vos voyages ;
Vous allez à la banque : halte ! Cambriolage !
Puis vous rentrez chez vous : la scène de ménage !
Hélas ! Pour mettre fin à ces navrants spectacles,
Il faudrait un miracle !
Notre gouvernement s’amuse en funambule
A chercher l’équilibre sur un sol mouvant.
Il essaie de prêcher l’électeur incrédule,
Et pour qui les discours ne sont plus que du vent !
Car l’inflation persiste, et le dollar nous nargue,
Le chômage et la grève égorgent le veau d’or.
On sait cent solutions, et cent partis s’en targuent,
Pourtant sœur Anne ne voit rien venir encor !
Mais on barre la route, on coupe le courant,
Le mécontent s’exprime en actes aberrants.
Et pour exorciser ce démoniaque oracle,
Il faudrait un miracle !
Les puissants de la terre jouent avec le feu,
Allument des brasiers aux quatre coins du monde.
Le dénuement des uns les inquiète peu,
Du moment que chez eux l’aisance surabonde.
Jamais on n’a parlé autant de liberté,
Qu’en ces temps où languissent, dans des camps sordides
Ces hommes dont le tort est la sincérité.
Notre monde se sent des envies de suicide,
Nucléaire, chimique ou même bactérien,
Le choix est éloquent, mais nous n’y pouvons rien.
Alors, pour conjurer notre ultime débâcle,
Il faudrait un miracle !
Marcel Pfister 1989