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Jeudi 11 septembre 2008

En 1948, soit 10 ans après sa nomination à Zellenberg, (mais les années de guerre ont compliqué les choses) Marcel Pfister manifeste pour la première fois publiquement son intérêt pour l’Histoire de notre région.

Le Pfifferdaj de Ribeauvillé a invité les communes du secteur à venir fêter tous ensemble le tricentenaire du Traité de Versailles qui rattachait l’Alsace à la France. Un char, présentant Zellenberg en 1648, avec muraille, porte fortifiée et château fut réalisé par une petite équipe de bénévoles autour de Marcel Pfister.

Le jour du défilé, tous les élèves avec leurs pipeaux entouraient leur instituteur et son banjo. Les anciens se reconnaîtront !

 

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : TRADITIONS D'ALSACE
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Lundi 11 août 2008

C’est de Monsieur Paul que je tiens le récit authentique qui suit. (L’humour selon Monsieur Paul)

Ma mère, disait-il, m’a appris bien des choses sur le passé de notre village et de ses habitants. Elle avait eu, en particulier, un oncle, frère de son père, qu’elle s’amusait à évoquer à tout propos, pour sa jovialité, son esprit vif et mordant, ses allures de bon vivant. Il portait bien son nom:  Froehlich ; il incarnait la gaieté.

Auguste Froehlich donc, célibataire, Conseiller Municipal et Chef du Corps des Sapeurs-Pompiers dès 1861, était alors un solide vigneron de trente quatre ans qui savait apprécier le bon vin. Il faisait partie du ménage de son frère Joseph, son aîné d’un an, mon grand-père maternel. La maison était spacieuse et s’ouvrait sur la Place de la Fontaine par un portail en plein cintre.

Un arrêté municipal du 3 juin 1862 avait chargé l’oncle Auguste de la surveillance de la fontaine, en sa qualité de " Commandant de la subdivision des Sapeurs-Pompiers de Zellenberg ". Un jour de juillet 1862 il vit donc depuis sa fenêtre arriver le forgeron Berger de Beblenheim, qui déposait près de la fontaine sa boîte à outils et s’apprêtait à réparer le tuyau d’écoulement de l’eau, comme on le lui avait demandé. Auguste, aussitôt, se mit en devoir de rejoindre l’artisan.

Entre voisins on se connaît, on se tutoie, on se taquine avec les sobriquets courants. Mais on ne se fâche jamais pour si peu. Or, il est connu que les Zellenbergeois sont " les ânes ", tout comme nos voisins de Beblenheim sont " les  escargots ". Allez donc savoir quelles vertus nous partageons avec ces bestioles. (voir chapitre " sobriquets ")

Toujours est-il que de loin Berger apostropha le Zellenbergeois :

  •  

  • Salut Auguste ! Dis donc, c’est par ici, la Place de l’Ane,
  •  

Mais Auguste a la répartie prompte et facile :

  •  

  • Oui mon vieux ! La Place de l’Ane, c’est exactement là où tu te trouves !
  •  

Et nos deux amis se mettent au travail de bonne humeur.

 

Un soir de novembre l’oncle Auguste revenait à pied de Hunawihr, où il avait eu à faire chez le charron. Sur la côte il vit arriver le landau du Docteur qui achevait sa tournée. Le Docteur Weisgerber était pour la famille Froehlich plus que le médecin ; de vieille connaissance, de même âge que l’oncle Auguste, il était un ami et avait passé chez lui plus de temps dans la cave qu’au chevet d’un malade. C’était un bien brave docteur, consciencieux, dévoué et jovial, faisant sourire les plus malheureux de ses malades, considérant que la meilleure potion était la confiance et un bon moral.

Le docteur fit arrêter son équipage pour échanger deux mots avec l’ami Auguste.

  •  

  • J’ai failli ne pas te reconnaître : il fait presque nuit à cinq heures.
  •  

     

  • Ah! oui ? J’aurais sans doute dû porter une lanterne, comme tu en as une sur ta calèche ! Dis-moi, que faut-il faire pour avoir un si beau nez rouge qui sert de lanterne ?
  •  

     

  • Pour cela, cher ami, je te conseille une cure bien sérieuse de bon vin, à prendre chaque jour le plus consciencieusement possible.
  •  

     

  • Merci pour la recette : Tu parles d’expérience, je vois. Bientôt tu n’auras plus besoin d’allumer la lanterne de ton landau.
  •  

 

Il est vrai que le docteur ne refusait jamais un bon verre de vin après les visites à domicile. Mais Auguste exagérait évidemment à plaisir. Sur ce, nos deux amis reprirent chacun sa route.

 

Or, trois jours plus tard, le facteur apporta à l’oncle Auguste un joli pli timbré de Ribeauvillé. Quelle ne fut pas sa surprise : l’enveloppe contenait une note d’honoraires du Docteur Weisgerber : cinq francs pour une consultation.

- Qu’est-ce que c’est que ça ? Une facture du docteur ? Dis-donc, Adèle, il y avait un malade chez nous ?

 

Ma grand’mère, tout aussi étonnée :

- Une facture de Weisgerber ? Mais il a dû se tromper d’adresse. Grâce à Dieu nous n’avons pas eu de malade depuis longtemps. D’ailleurs, nous avons toujours payé comptant.

  •  

  • Je n’y comprends rien ! La facture m’est adressée à moi, personnellement ! Il faut que je lui parle, que je lui mette ça sous le nez !
  •  

     

  • Ne t’énerve pas, Auguste. C’est sûrement une erreur. Attends, la vieille Wagner est malade, et le docteur vient souvent la voir. Tu tâcheras de lui parler quand il viendra au village.
  •  

 

En effet, le soir même le landau du docteur remontait la rue et s’arrêtait sur la place de la fontaine. Après avoir attaché les rênes de son cheval à un piton du mur de la maison Fuchs, le docteur se dirigea vers le logement de la veuve Wagner, la seconde maison à droite dans la " Vordergasse ". Il y resta un bon moment.

 

Lorsque le docteur revint vers son cheval, l’oncle Auguste était là, parlant à la bête et lui grattant le front, ignorant ostensiblement la présence de son ami.

  •  

  • Un drôle de citoyen, ton maître ! Je vais lui passer un de ces savons !
  •  

     

  • De quoi te plains-tu, Auguste ?
  •  

     

  • Dis donc ? Qu’est-ce qui t’as pris de m’adresser une facture, alors que personne n’a été malade chez nous ?
  •  

     

  • Personne n’est malade ? Tant mieux ! Mais, malade ou pas, une consultation fait cinq francs!
  •  

     

  • Une consultation ? Quelle consultation ? C’est toi qui me paraît malade !
  •  

     

  • Mais, Auguste, c’est toi-même qui m’as demandé une consultation. Il y a trois jours, sur la côte de Hunawihr, tu m’as demandé une recette pour avoir un nez rouge. Je te l’ai donnée. Ce n’est pas une consultation, ça ?
  •  

     

  • Oh ! Le monstre ! Grippe-sous ! Rapace ! Tiens, tu les as, tes cinq francs. Mais tu ne m’auras plus, je te le promets.
  •  

     

  • Merci Auguste, une si bonne ordonnance mérite bien ça. Et maintenant, allons ensemble chez l’apothicaire en face, prendre pour les cinq francs notre remède.
  •  

 

Le docteur prit l’oncle par le bras et les deux amis entrèrent ensemble à l’auberge " Au Cerf ". Ce soir là, pour retourner à Ribeauvillé, le docteur n’alluma pas la lanterne de son landau.

 

 

 Marcel Pfister 1982

 

 Monsieur Paul en 1975 (80e anniversaire)

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : TRADITIONS D'ALSACE
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Mardi 5 août 2008

De toute sa longue histoire, Zellenberg n’a jamais hébergé de famille juive dans ses murs. Sans doute le village était-il trop petit et trop pauvre pour qu’un fils de Jacob vienne s’y abriter. On affectionnait en général les localités où siégeait une seigneurie, comme Ribeauvillé ou Riquewihr. On y trouvait meilleure protection et plus fructueuses affaires. Sous l’Ancien Régime l’agriculture et l’artisanat étaient interdits aux Juifs. Il ne leur restait donc que le commerce et la banque.

 

C’est ainsi qu’au XVIIIe siècle, sur soixante quinze ménages que comptait Zellenberg, trois seulement n’étaient pas débiteurs des usuriers de Ribeauvillé.

 

Mais alors, comment fut-il possible qu’un Juif sortît de ce village ? Pourtant c’est une histoire authentique, mieux encore, une histoire d’amour.

 

Louis était né dans une famille bien chrétienne, vers la fin du siècle dernier. Il fréquenta notre école bien chrétienne et apprit le catéchisme sous la férule bien catholique du curé Birgy. Apprit est un euphémisme, j’en conviens ; du moins fréquenta-t-il les cours d’instruction catholique, car notre bon Louis n’éprouva jamais grande amitié pour la lecture. Lorsqu’il quitta l’école, il savait tout juste dessiner son nom.

 

Cela n’empêcha pas les Prussiens de le mobiliser en août 1914, comme bien d’autres, qu’ils soient professeurs ou illettrés.

 

Après que le Feldwebel lui eut rappelé par quel bout on tenait le fusil, Louis alla envahir la Belgique et se précipiter sur la Marne. Et voici qu’on se mit à prélever les Alsaciens pour des ennemis plus dignes d’eux. On les transporta sur le front russe, où ils songeaient un peu moins à déserter.

 

Au début de mai 1915, les Allemands engagèrent une offensive terrible en Galicie Occidentale, où neuf divisions d’infanterie étaient arrivées du front français. Notre Louis se trouvait en plein dans cet enfer de boue et de feu. Mais il n’eut pas à poursuivre les Russes dans leur retraite, car il eut la chance, c’en était une, d’être blessé. De lazaret en hôpital, le soldat Louis parcourut les arrières et se remit peu à peu, boitant plus qu’il ne fallait pour n’avoir plus à jouer au petit soldat.

 

On trouva donc mieux pour lui. On utilisa son incompétence pour en faire un parfait " Feldgendarm ", et on lui fit surveiller un atelier, où de nombreuses femmes polonaises confectionnaient des uniformes "feldgrau". Louis regardait ces femmes tailler, faufiler, piquer, et de fil en aiguille, il repéra une jeune personne assez coquette qui, ma foi, ne le méprisait pas. L’uniforme sans doute, mais aussi le petit ravitaillement clandestin que Louis procurait à la belle, à l’heure du " Pumpernickel " indigeste, le rendaient tellement sympathique ! Et tant il l’aima, et tant elle sut faire solide couture, qu’après l’Armistice Louis ramena sa belle en Alsace, le pays où coulent le lait et le miel.

 

Or, elle était Juive et s’appelait Sarah. Pour elle donc, il se fit Juif, se fit circoncire et, quelque temps après, l’épousa selon le rite de Moïse. Son parler prit un accent Yiddish et contribua à en faire le juif le plus authentique.

Comme il avait évidemment quitté l’uniforme de Feldgendarm, sa dame le trouva moins beau et lui devint moins fidèle: il appréciait si peu les jolies robes qu’elle aimait tant. Pour comble de déception le château en Espagne que Louis avait bâti à sa belle Sarah s’avéra être une modeste bicoque, à l’entrée du village de Zellenberg, et de plus habitée par des beaux-parents qui ne songeaient pas encore à céder la place.

 

Sarah s’en tint aux promesses de grande vie que lui avait faite son Louis : on la vit quelque temps se faire servir par sa belle-mère, et se bercer dans un hamac en belle robe blanche, entre les noyers de la place dite " Baumgarten " mais la vie lui parut bientôt intenable dans ce vignoble où hommes et femmes s’agitaient du matin au soir, taillant, piochant, liant, pulvérisant, sulfatant…Il lui fallait les distractions de la ville ; Louis lui donna Colmar.

 

Il y pratiqua un petit commerce ambulant, qui le faisait parfois réapparaître chez nous, sac à l’épaule, en quête d’une petite affaire. La communauté juive de Colmar le reçut à bras ouverts, et il devint bedeau et chantre à la synagogue.

  

Sarah lui donna deux enfants : un fils qui avait hérité des vertus de sa mère et devint un Israélite à col blanc, dont les affaires florissaient à Lyon ; et une fille qui revint au christianisme.

 

Louis devint un fidèle fils adoptif d’Abraham, jusqu’à ce que celui-ci le recueillit en son sein.

 

 

Marcel Pfister1979
Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : TRADITIONS D'ALSACE
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Lundi 28 juillet 2008

 

En notre fin de siècle l’homme extra-lucide

fourre son nez partout, ainsi qu’un fin limier.

Il sonde l’Océan en scaphandre impavide,

et dérobe au sous-sol tous les trésors miniers.

Nous savons dénombrer tous les ions des atomes,

et nous domestiquons protons et électrons.

Nous créons des robots tout à fait autonomes,

des usines tournant sous le doigt du patron.

Nous sommes touche-à-tout, et nous savons tout faire,

des jus de fruits sans fruits, des cultures sans terre ;

Mais, quant à résorber nos millions de chômeurs …

Incurable tumeur !

 

 

 

Nous allons ramasser des cailloux sur la lune ;

nous polluons le ciel de mille engins spatiaux,

et nous y consacrons une immense fortune,

car telle est l’exigence de nos jeux martiaux.

Nous savons dépêcher, sans pensées érotiques,

à la belle Vénus d’indiscrets messagers,

et nos missiles vont au bout de l’écliptique,

et frôlent en passant des mondes étrangers.

Nous lançons des fusées aux confins de l’espace,

espérant y trouver des êtres d’autres races.

Cependant qu’à nos portes souffrent tant d’humains :

Là, nous n’y pouvons rien !

 

 

 

Nos chimistes aussi font des prouesses folles ;

leurs pesticides ont stérilisé nos champs ;

nos chimiques engrais viennent à tour de rôle

assaisonner nos eaux comme en marais salant.

Notre biologie fournit les œstrogènes,

cela fait les veaux gras et les poulets dodus,

car l’élevage aussi se travaille à la chaîne,

pour que Gargantua soit constamment repu.

Faisons l’éloge enfin des savants atomistes,

ces gens qui font la bombe, et qui sont optimistes!

Ces missiles pourtant, quel sera leur destin?

Là, nous n’en savons rien !

 

 

 

Nous nous précipitons au bout du millénaire

avec des performances de rapidité.

Nous nous lançons à des vitesses suicidaires,

comme pour rencontrer plus tôt l’éternité.

L’homme affairé s’en va, en bonds supersoniques,

par-dessus l’Océan pour signer un papier,

à moins qu’il ne préfère, en vol stratosphérique

faire dix ou vingt fois le tour du monde entier.

Il connaît le réseau complet des autoroutes,

Et tous les bons endroits où l’on casse la croûte.

Mais les bois pleins d’oiseaux et les prés pleins de fleurs,

ça n’a pas de valeur.

 

 

Enfants de Prométhée, nos idéaux nous brûlent,

nos rêves sont béants, nos forces mesurées,

et nous nous égarons en projets ridicules,

qui déçoivent toujours l’âme désemparée.

Si nous prions nos dieux de nous donner des ailes,

c’est pour nous évader, comme Icare jadis,

impuissants à mener nos sociétés rebelles,

avides de trouver ailleurs un paradis.

Le jour où nous aurons souillé notre planète,

que nous l’aurons pillée, en gérants malhonnêtes,

trouvera-t-on encor, pour nos petits-enfants

des lendemains chantants ?

 

Marcel Pfister 1980

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : POÊMES
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Lundi 21 juillet 2008

Cela s’est passé à la fin de la dernière guerre, le vieux curé Léon Neff assurait encore son service à 83 ans. Il avait conservé dans sa liturgie, toutes les vieilles traditions.

Depuis deux jours le gros bourdon du clocher annonçait le décès de Luc, les autres cloches ayant repris en chœur le chant sinistre. Ce sexagénaire avait été un fin connaisseur des bons crus de notre vignoble.

A présent la traditionnelle cérémonie de l’inhumation allait avoir lieu. Il était neuf heures du matin. Déjà les servants de messe, dans la sacristie, avaient revêtu leurs tenues funèbres : soutanes noires, aubes blanches soigneusement plissées, et là-dessus, collerettes de deuil à pompons. Les cierges étaient allumés sur le maître-autel, car en ce temps là le prêtre tournait le dos aux fidèles pendant l’office. Dans la sacristie, autour de l’encensoir, deux gamins en tenue liturgique s’affairaient à allumer un charbon au-dessus d’une bougie. On pouvait donc, sur un signe du curé, qui évidemment avait déjà revêtu aube et chasuble, se rendre en petite procession vers la maison du défunt. Les servants de messe s’étaient partagé leurs fonctions: porter le grand crucifix d’argent, les deux chandeliers, le bénitier avec son goupillon, l’encensoir et la navette d’encens.

Devant la maison du mort il y avait foule, surtout des hommes, dont plusieurs en habit et haut-de-forme. Après le " de profondis " d’usage, le goupillon et l’encensoir, on accompagnait le cercueil porté par six hommes vers l’église, où il fut déposé à l’entrée du chœur.

En chemin cependant, le curé tança sévèrement ses lévites (ses servants de messe), car il n’y avait pas d’eau bénite dans le bénitier. Aussi, dès que la procession était revenue à l’église, le servant porteur du bénitier alla à l’urne de grès placée au fond du sanctuaire, pour y remplir son récipient. Mais c’est vainement qu’il en racla le fond avec la louche qui s’y trouvait : la réserve d’eau bénite était épuisée, et c’est à peine si le bénitier en fut un peu humide. Le lévite retourna à la sacristie, tout penaud et perplexe. Et il n’y avait pas d’eau, pas de robinet dans la sacristie ! Alors il aperçut, là, sur la table, la bouteille de vin de messe pleine aux trois-quarts. Sans plus réfléchir, en avait-il seulement le temps, il en versa un quart dans son bénitier et revint dans le chœur.

Le curé avait déjà commencé la messe. Le petit espiègle alla poser son récipient au pied du cercueil, et s’en alla occuper sa place sur les marches de l’autel, parmi ses jeunes collègues.

La cérémonie se déroulait et on en vint à l’offertoire. A cette époque, la coutume voulait qu’à ce moment les fidèles, précédés par la famille en deuil, effectuent en procession un périple qui les menait dans le chœur, pour disparaître derrière l’autel par la gauche, reparaître à droite, y poser l’offrande en pièces de monnaie, puis passer devant le cercueil et l’asperger avec le goupillon dûment trempé dans le petit seau d’argent.

Et voici que peu à peu se répandit un parfum de Gewurztraminer, si bien que le curé se disait : " Ah ! ces hommes ! De grand matin déjà, ils sentent le vin. "

Après la messe, autour du cercueil, on chantait le " libera " avec de nouveau l’eau bénite et l’encens. Heureusement que le parfum puissant de l’encens dominait les effluves du traminer, et le curé ne semblait pas scandalisé. Le porteur du bénitier pourtant transpirait de peur. La procession se mit en route vers le cimetière. Les six hommes, enveloppés dans leurs vastes pèlerines noires, vinrent s’emparer de la bière de chêne pour la porter, selon la coutume d’alors, jusqu’au cimetière, suivis du curé et de ses lévites, et encadrés par la procession des fidèles, sur deux files.

Chapelet, chants latins, et enfin la dernière étape au chevet de la tombe où, après les prières d’usage, les gens vinrent à la queue-leu-leu gratifier une ultime fois ce bon Luc d’une rosée de traminer. Le vent heureusement en dispersa les parfums.

Sur le chemin du retour, qui se faisait évidemment à pied, les servants avec leurs équipements respectifs couraient en avant, cependant que le curé et l’organiste marchaient au rythme du prélat octogénaire, tout en causant du défunt qu’on venait de quitter. C’est là que le spirituel vieillard sut rompre l’atmosphère pesante :

-Ah ! Le brave homme ! Il est mort parce qu’il avait le derrière très mince ! ( le delirium tremens)

Il ajouta: " Voyez-vous, rien que d’y penser, j’avais l’impression qu’il flottait dans l’air un parfum de traminer, une espèce d’odeur de sainteté si particulière aux disciples de Bacchus. "

 

Marcel Pfister 1982

 

Léon Neff en 1946

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : TRADITIONS D'ALSACE
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Vendredi 18 juillet 2008

Vous, les Anciens, vous souvenez-vous de la haute silhouette à peine voûtée du vieux curé Léon Neff ? Pendant quarante ans il a exercé son ministère dans notre paroisse. Succédant à Joseph Birlinger, le curé Neff était arrivé chez nous au début de 1904, un homme dans la force de l’âge, puisqu’il était né en 1863, à Saint Hippolyte.

 

Grand, droit, très autoritaire à ses débuts, il portait toujours avec fierté sur sa soutane, le rabat gallican, malgré les deux occupations allemandes qu’il eut à connaître. C’est qu’il avait fréquenté l’école des Frères de Marie à Belfort et il ne se privait pas d’employer la langue française à la barbe de l’occupant. Il avait la voix claire d’un ténor, et réclamait à son organiste le Do supérieur pour ses " dominus vobiscum " ; avec quel enthousiasme chantait-il le " levavi oculos meos in montes " en alternance avec la chorale, et cela même lorsqu’il était octogénaire !

 

On peut consulter encore au presbytère les registres de baptême, de mariage et de décès, richement enluminés par lui ; dans bien des familles on conserve le missel de première communion dont il avait décoré pareillement la première page. Une âme d’artiste, le bon curé Neff !

 

Etant né dans le vignoble, il savait parfaitement soigner et apprécier les bons vins. Derrière son ancien presbytère, près de la tour d’angle nord-est de la ville, il avait la jouissance d’une pièce de vigne de Tokay. Il la vendangeait et en faisant un nectar merveilleux. Précisément ce millésime de 1904 avait été particulièrement grandiose. Le curé le soigna, le soutira, et en remplit bon nombre de bouteilles. Et le vin se bonifia d’année en année, à tel point qu’il n’y en eut jamais de meilleur.

 

Aux grandes occasions qu’étaient par exemple les fêtes patronales, deux ou trois de ces bouteilles concluaient admirablement les repas que mijotait la Catherine, gouvernante du presbytère. Ah ! C’était encore le bon vieux temps où le banquet des fêtes patronales réunissait les collègues curés des environs, le président de la fabrique de l’église, et aussi l’organiste. C’était le temps où les presbytères s’honoraient d’avoir les plus experts cordons bleus du pays.

 

Un jour de fête patronale dans un village voisin, notre curé avait été comme de coutume, l’invité chargé du sermon de la grand’messe. Et, selon la tradition, la table fut aussi solennelle que l’office. Les vins non plus n’avaient pas fait défaut. Notre curé Neff offrit, pour conclure de si dignes agapes, quelques bouteilles de son Tokay 1904, qui, maintenant, avait plus de vingt ans d’âge. Mon Dieu ! Qu’il était bon ! Il déliait les langues et faisait rire les cœurs. Il dégageait du soleil, il suggérait l’envie de chanter.

 

Justement les cloches sonnaient à toute volée pour les vêpres. A cette époque on allait chanter à l’office de l’après-midi les psaumes de louanges en latin. Le dernier des psaumes était toujours le beau cantique de la Vierge : le Magnificat.

 

Mais sitôt que les cloches cessèrent leur carillon, l’organiste, dont le palais frémissait encore du bouquet du Tokay, fit sonner les grands jeux de son instrument et, lorsque le clergé entra solennellement dans le chœur illuminé, entonna d’une voix vibrante un Magnificat splendide. Comme il n’est plus belle louange que celle qui vient du cœur, toute l’église fut entraînée dans cet hymne et ne se formalisa pas de l’inversion de l’ordre liturgique.

 

Ce soir là, lorsque le curé Neff revint dans son presbytère, il alla dans sa cave et contempla, d’un air heureux et reconnaissant, ses rangées de bouteilles de Tokay. Il les compta. Puis, à son bureau, il prépara autant d’étiquettes et y inscrivit avec sa belle écriture : MAGNIFICAT 1904.

 

Les années passèrent. Les fêtes patronales successives décimèrent les rangées de " Magnificat ". Puis vinrent les épreuves de la seconde guerre mondiale et l’occupation nazi. Lorsqu’au début de décembre 1944 le front des combats s’arrêta un temps chez nous, ce qu’on appela la " poche de Colmar ", il fallut s’abriter et habiter pendant deux mois pleins dans les caves. On s’imagine combien furent pénibles et fatales à la santé du curé octogénaire ces conditions de vie, de sommeil et de nourriture, dans la cave du presbytère, qui hébergeait alors plus de cent cinquante personnes.

 

Pourtant pour la fête de Noël on installa un autel sur le vieux pressoir qui se trouvait là, au fond, face au portail d’entrée. Quel magnifique autel que ce pressoir qui avait, voici quarante ans, exprimé ce splendide Tokay que le prêtre-vigneron utilisait comme vin de messe en ce jour de fête. Les voûtes de la cave résonnèrent de chants pleins d’espoir, comme une cathédrale.

 

La vie reprit son train–train quotidien. Le vieux curé reprit son service et ne manqua jamais ses cours de catéchisme, malgré son âge. En 1947, le six juillet, on fêta selon la coutume St Ulrich, notre Saint-Patron. La brave Catherine, elle aussi, remplit toujours fidèlement son sacerdoce culinaire. Au dessert, le vieux curé se rendit dans sa cave, d’où il revint avec une bouteille enrobée de poussière.

  •  

  • C’est la dernière ! Mon dernier " Magnificat " ! Voyez-vous, ça, c’est un présage.
  •  

 

Nous avons dégusté cette bouteille avec une véritable dévotion. Une liqueur ! Un bouquet merveilleux et persistant ! Et le vieux curé rappela tout le passé que dégageait ce vin, toutes ces fêtes patronales qu’il avait encensées, toutes ces péripéties gaies ou pénibles qui remplissent une vie.

 

A l’automne, la santé du bon curé se dégrada. On installa un autel dans le hall d’entrée du presbytère, pour lui éviter la fatigue et les dangers du déplacement pendant la mauvaise saison. Un matin, pendant qu’il célébrait sa messe en présence de sa gouvernante et de quelques paroissiens, il tomba, pris d’un malaise.

 

En février 1948 Léon Neff s’en alla vers les collines éternelles, là où mûrissent des " Magnificat " inépuisables.


                                                                                                   Marcel Pfister 1982

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : TRADITIONS D'ALSACE
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Samedi 31 mai 2008

Où comment meurt une République.

D’après la chronique de Jean Becker le plus jeune, datée de 1850-1851, trouvée dans un grenier et remise à Marcel Pfister vers 1960. Elle est presque entièrement écrite en langue allemande alors que l’Alsace est française depuis 1648. Explication :

Usage de la langue allemande en Alsace, après la Révolution française.

  En 1789, les voyageurs français continuent à employer le mot Allemagne pour désigner l'Alsace. Une Alsace dont les habitants acceptent d'être qualifiés d'Allemands, sans que le terme n'ait une connotation négative. C'est à partir de la Révolution Française, en 1793-1794, que la légitimité de la langue allemande en Alsace est mise en cause. Les Alsaciens germanophones sont considérés par certains révolutionnaires comme des alliés des ennemis de la République. Le représentant de la Convention Lacoste avait même proposé de faire guillotiner un quart des Alsaciens et de ne laisser en Alsace que ceux qui avaient participé à la révolution, le reste devait être exproprié et déporté.

De 1800 à 1870, on assiste à une diffusion croissante du français, surtout après 1850. Durant le deuxième Empire, le français tend à devenir la langue dominante dans la haute bourgeoisie. Dans les milieux populaires la connaissance du français s'améliore chez les jeunes par l'école et le service militaire. Toutefois, elle reste très limitée car l'école reste souvent faite en allemand, les maîtres maîtrisant eux-mêmes mal le français et le service militaire n'étant pas généralisé. De plus, l'allemand demeure la langue des Eglises, de la littérature populaire, de la presse, du peuple, du foyer et du sentiment.

(D’après l’Office pour la Langue et la Culture en Alsace – OLCA)


Marcel Pfister a traduit et adapté ce texte dont un extrait photocopié est présenté en page 2. L’usage de la langue allemande est entrecoupé de réflexions en français.

 

 

" On m’appelle Jean Becker, le plus jeune. C’est qu’il y a, à l’heure actuelle, en notre village, trois Jean Becker. Le " vieux " est mon oncle paternel né en 1791. Jean Becker " le jeune " est son fils aîné, donc mon cousin germain, né en 1816. Je suis moi-même ainsi " le plus jeune " étant né en 1826. Notre maison paternelle se situe dans la " Hintergasse " ou rue de derrière, à gauche lorsque vous la remontez, et faisant l’angle du passage qui rejoint la "Vordergasse ", la rue de devant.

 

Aujourd’hui, trois février 1850, notre curé Gilbert Antoine Muller, conscient de l’insécurité des temps actuels, concluait son sermon par des paroles sibyllines, comme il les affectionne : " Priez mes frères, priez, car nous n’avons pas encore franchi le fossé ; nous ne l’avons même pas approché. Vous saurez un jour que je vous ai dit la vérité. " Traumatisés par de telles prémonitions, les gens se réunissent souvent devant la croix de mission pour prier.

L’après-midi du mardi 29 janvier, je me suis rendu chez le charron Jean Irion de Riquewihr, pour qu’il me refasse les pointes émoussées de nos pioches. Le piochage des vignes est bien le plus pénible de nos travaux, et il est bon alors d’avoir des outils impeccables dès le printemps. Après son travail j’ai offert à Jean le charron un verre à l’auberge de l’Etoile, dans la grand-rue. Le gourmet à l’Etoile est logé dans un imposant bâtiment, décoré de magnifiques fenêtres aux encadrements richement sculptés. Dans la grande salle, à notre étonnement, régnait une animation insolite pour un jour de semaine. Autour d’une table plus d’une dizaine de jeunes gens formaient un groupe fasciné par le récit qu’un étranger leur débitait. Le narrateur pouvait avoir de trente cinq à quarante ans, cheveux foncés, en brosse, menton énergique, regard vif quoique anxieux, qui lui faisait à tout moment tourner la tête vers la porte d’entrée. Il était vêtu d’un costume gris-vert, sans insigne particulier. Il parlait le " Hochdeutsch " comme un berlinois, avec un débit rapide et un accent difficile à démêler pour un alsacien. Les jeunes ne se lassaient pas de lui faire répéter plus intelligiblement ses paroles.



J’ai compris qu’il était un officier d’artillerie prussien, et qu’il avait déserté avec un certain nombre de ses hommes pour se joindre aux francs-tireurs badois. Ceux-ci l’avaient nommé colonel. On sait que le pays de Bade était secoué par une révolution et qu’on y avait proclamé la République. Mais la république badoise avait eu une courte vie et notre officier prussien avait dû fuir en France. Il avait cherché refuge dans différentes localités alsaciennes, et c’est ainsi qu’il se trouvait donc à Riquewihr et prenait une chambre à l’Etoile.

Nous étions attablés à proximité du groupe, devant une chope de blanc. A un certain moment je vis les deux frères S. se concerter à l’écart. Leurs mines de conspirateurs, leurs coups d’œil furtifs, leurs chuchotements, cela me parut inquiétant. L’un d’eux quitta la salle. Les jeunes qui entouraient leur héros posaient mille questions sur les évènements et la lutte malheureuse des badois.

Les jours sont courts en janvier et il était temps pour moi de rentrer. Le lendemain j’appris que le fils S. avait envoyé immédiatement, par un domestique, un mot à la gendarmerie de Ribeauvillé. Effectivement les gendarmes étaient arrivés dès quatre heures du matin et avaient emmené l’officier étranger. Si le pauvre homme est livré aux prussiens, on sait le terrible sort qui l’attend. Les jeunes de Riquewihr ont profondément désapprouvé la dénonciation. Plusieurs nuits de suite ils ont organisé un épouvantable charivari devant la maison des judas. C’est qu’à Riquewihr, comme chez nous, on a l’esprit républicain et on regrette l’échec badois.

 

En attendant je constate que dans toutes les communes on distribue des calendriers napoléoniens, en prévision des élections du 10 mars. Il s’agit d’élections complémentaires à l’Assemblée Législative. Cette Assemblée réunie le 25 mai 1849 comportait 180 " rouges " appelés aussi " montagnards " ce qui indisposait fort les bourgeois plutôt royalistes.

A présent donc 21 " rouges " déchus après les manifestations du 13 juin 1849 à Paris, devait être remplacés le 10 mars 1850 par des élections au suffrage universel. Chez nous, dans le Haut-Rhin, furent élus deux " blancs " : Dolfuss et Migeon, et un " rouge " : Kestner.

Non, certes, nous n’avons pas encore franchi le fossé, comme disait monsieur le Curé. En mai nous apprenons que le Président Louis Napoléon Bonaparte a concentré autour de Paris 135000 hommes et 230 canons. Ces forces paraissent sans doute suffisantes pour intimider les démocrates de la capitale. Mais 1852 approche ! Elu pour quatre ans en 1848, c’est le 8 mai 1852 que le mandat du Président de la République Louis Napoléon Bonaparte expire. Patience !

Je me demande s’il est bien normal qu’un homme, fût-il élu Président, puisse disposer à sa guise et pour ses desseins personnels de la jeunesse appelée sous les drapeaux. Ainsi le 9 mars 1850 les conscrits du canton de Kaysersberg ont passé le Conseil de Révision. Zellenberg a présenté quatre garçons : Louis Otter a tiré le n° 105; Aloïs Richert, le n°1 ; Charles Stirn le n° 70 et Philippe Heckly le n° 44. Que d’années de jeunesse sacrifiées !

Voici par exemple que le 23 avril 1850 Jean Schmith rentre définitivement du 10e Léger, où il s’était engagé pour sept ans sans être revenu une seule fois en permission. Il avait tiré le n° 16. Au moins est-il rentré, lui. Dans quel esprit?  Après sept ans dans l’armée, peut-on faire encore un bon vigneron ?

On parle ces jours-ci de cette catastrophe d’Angers qui a secoué tous les Français. Le 3e bataillon du IIe Léger, pendant une manœuvre, a vu 300 de ses hommes se noyer dans le Maine, malgré les efforts des sauveteurs angevins. On comprend l’inquiétude des parents qui voient partir un fils dans l’armée, et le sentiment de révolte des pauvres qui ne peuvent pas, comme les privilégiés de la fortune, acheter un remplaçant.

Ces jours-ci Joseph Hassé est revenu du 1e Régiment de Chasseurs d’Afrique. Il s’était " vendu ", lui, et avait vécu de folles journées de plaisirs, jusqu’à épuisement de son pécule. Ses parents l’en avaient dissuadé vainement. A présent, ceux-ci vivent dans la misère à Guémar, et lui-même est devenu un vagabond. Puisse son exemple servir de leçon à d’autres !

 

La popularité du Président Louis Napoléon n’est pas unanime ni excessive. C’est ce qu’on a bien remarqué lorsqu’il a entrepris son voyage à travers l’Alsace, en août 1850. Comme tant de gens des localités environnantes, je me suis rendu moi aussi à Colmar, ce mardi 20 août. Cette liaison avec Colmar nous est grandement facilitée depuis cinq ans. En 1845 la station de chemin de fer d’Ostheim a été créée, et il suffit de faire une petite promenade à pieds jusqu’à cet endroit. Le spectacle de ces convois de voitures sur rails, traînés par une machine crachant à grand bruit ses fumées, vaut bien ce déplacement. Et le voyage en chemin de fer est moins coûteux et plus confortable qu’en diligence.

Le train présidentiel est arrivé à Colmar à cinq heures trente du soir, dans une gare richement décorée de drapeaux et de guirlandes. Il venait de Mulhouse, où la réception avait été fort peu sympathique, voire même chahutée. Pour cette raison le train avait une demi-heure d’avance. Des salves d’artillerie saluèrent le Président mais la Garde Nationale de Colmar avait manqué l’arrivée et ne put suivre le cortège qu’en débandade. Indignée, la garde démissionna.

Sur le passage de la calèche présidentielle on entendait surtout des cris de " Vive la République ! " qui laissaient le Président impassible, alors qu’une acclamation de " Vive Napoléon ! " lancée par-ci par-là se voyait gratifiée d’un salut et d’un sourire du Prince . Pourtant c’est bien à la République que Louis Napoléon doit son élection. Il portait fièrement l’uniforme d’un général de la Garde Nationale.

Le lendemain à onze heures du matin le président assista à une revue militaire sur le Champ de Mars, ce qui dura jusqu’à une heure moins le quart. Puis il se rendit à la gare.

Là, deux individus, Faustel et Dreyfuss l’attendaient pour le saluer à coups de cailloux. Ils furent aussitôt arrêtés. On apprit que Faustel avait été condamné à vingt jours de prison ; Dreyfuss était relaxé.

Il y a aussi chez nous, au village, des partisans et des adversaires de Louis Napoléon. Pour les premiers il est garant de la sécurité et de l’ordre dans le pays ; pour les autres il représente la fin des libertés et de la République et, qui sait, la guerre comme au temps de son oncle illustre.

Les fêtes officielles doivent toujours ranimer le patriotisme du peuple. L’anniversaire de Louis Napoléon est fêté chaque année vers le 15 août. Au soir du 12 août 1850 il y a à Ribeauvillé, un magnifique feu d’artifice, qu’on peut admirer depuis notre colline. Le 24 février 1851, anniversaire de la Révolution de 1848, il y a des festivités dans toutes les communes : Les cloches carillonnent, le drapeau tricolore est hissé. C’est que le 24 février 1848 le peuple de Paris avait pris les Tuileries. Louis-Philippe a été obligé d’abdiquer. Il faut savoir que Louis Napoléon en veut autant aux royalistes qu’aux " rouges ".

 

L’Assemblée Législative a voté le 31 mai 1850 une modification de la loi électorale, pour restreindre le suffrage universel, car elle craignait une montée des socialistes. Pour être électeur il faut, à présent, être domicilié depuis trois ans dans la commune. Thiers, le chef du parti de l’ordre royaliste, qualifiait de " vagabonds " les ouvriers obligés de changer de domicile pour trouver du travail. Ils sont près de trois millions qui perdent ainsi le droit de vote. On comprend leur aversion à l’égard de cette assemblée à majorité royaliste. Louis Napoléon saura, en temps opportun, profiter de cet état d’esprit.

Le 16 janvier 1851, au son du tambour, on nous fait savoir que la liste électorale pour 1851 est affichée à la mairie. Zellenberg compte maintenant 111 électeurs, pour 448 habitants.

Le dimanche 4 mai, à l’occasion du troisième anniversaire de la proclamation de la république, les cloches carillonnent dès le matin tôt. Il est clair que Louis Napoléon joue la carte de la République contre les Royalistes de l’Assemblée. Il saura de même gagner la sympathie du peuple en s’opposant à la nouvelle loi électorale. Et pourtant nous avons eu l’occasion, le 20 août 1850 à Colmar, de constater que le Prince-Président ne portait guère la République dans son cœur. Je la savais en grand danger, de son fait.

 

Alors donc, le 4 décembre 1851, le bruit court que Louis Napoléon aurait fait un coup d’état et dissous l’Assemblée. Le 5 nous arrrivent effectivement des dépêches télégraphiques datées du 2 décembre qui confirment ces rumeurs. Le Préfet fait afficher que toute réunion est interdite ainsi que tout rassemblement dans les rues, toute distribution de tracts, tout chant de tendance politique, tout cri séditieux…

On apprendra bientôt que les soulèvements du 4 décembre ont coûté près de quatre cents morts à Paris. Par milliers on compte les arrestations.

 

Tout ce mois de décembre 1851 il n’est question que du plébiscite annoncé pour les 20 et 21 du mois, où il faudra donner notre avis par oui ou par non. Si c’est oui, nous avons à nous satisfaire de la proposition ainsi rédigée :

"  Le peuple français veut le maintien de l’autorité de Louis Napoléon Bonaparte et lui délègue les pouvoirs nécessaires pour faire une constitution sur les bases proposées dans sa proclamation du 2 décembre. "

Si c’est non, c’est évidemment le refus de la proposition.

Que ferons-nous, Grand Dieu ! Car Dieu seul mérite notre confiance ; qu’il nous conserve la paix, pour que nous ne connaissions pas les désordres et les atrocités qui se sont vus dans le Midi de la France. 

 

A Zellenberg il y a eu 109 votants, qui tous étaient pour Louis Napoléon, comme je l’avais prévu, car j’avais pronostiqué que le Président aurait plus de 100 voix ici. Cela n’étonnera personne, car le curé Birgy, dans sa messe du matin, avait présenté Monsieur Bonaparte comme l’homme de la Providence Divine, ce qui a fait une forte impression sur ses fidèles.

 

Cependant je vous dirai confidentiellement que moi-même je me suis abstenu : j’aime trop la République.

Pourtant à l’avenir je serai prudent. J’éviterai dans ma chronique toute réflexion politique, car il est dangereux de s’extérioriser.

 

ET VIVE LA REPUBLIQUE QUAND-MEME !

 

Jean Becker, le plus jeune. "

 

 

 

 

Traduction et adaptation par Marcel Pfister 1974

 

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : HISTOIRE (Révolution Française)
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Samedi 17 mai 2008

L’Histoire (1269)

 

1/ Un mariage.

 

Une belle matinée de mai 1269. Les cloches de Ste Foy à Sélestat carillonnaient encore, car le père prieur en personne, un bénédictin de l’Abbaye de Conques en Rouergue, venait de bénir le mariage de Hans Obrist, fils d’un bourgeois cossu, échevin de Colmar, avec la jolie Clara Muller fille d’une bonne famille de commerçants de Sélestat.

 

Le cortège quittait l’imposant édifice roman, sur la place on se congratulait, on s’embrassait, on pleurait de joie. Les chars étaient prêts, rangés sur le bord du parvis. L’un d’eux, chargé de mobilier, bahuts, sièges, tables, literie, tapis et coffres pleins de linge et de vêtements, transportait apparemment une partie de la dot de la mariée. Les autres voitures comportaient deux rangées de bancs pour les invités, qui s’y installèrent par couples et par familles.

 

Sous les regards admirateurs des nombreux badauds, le convoi s’ébranla en direction de Colmar. Hans emmenait sa jeune femme vers leur nouveau logis. La journée ensoleillée conviait à l'insouciance et à la joie. On chantait des airs populaires et des chansons parfois gauloises. Près d’Ostheim on fit une halte, les hommes se versèrent quelques timbales de riesling. L’atmosphère devint de plus en plus gaie, lorsqu’on reprit la route, si bien qu’on ne prit même pas garde à la petite troupe de cavaliers qui débouchaient d’un bois près du village de Schoppenwihr, derrière la chapelle St Michel.

 

2/ L’attaque.

 

Ces hommes armés, une demi-douzaine de reîtres conduits par Claus Ghiselin de Reichenstein, ordonnèrent au convoi de s’arrêter. Les premières voitures se mirent au galop et échappèrent au guet-apens. Ghiselin n’en voulait qu’à la mariée et à sa dot et laissa fuir les autres convives de même que les cochers.

 

Hans Obrist se montra vaillant et déterminé pour protéger son épouse. Quoiqu’il fût téméraire de s’opposer avec le seul fouet du cocher à ces brigands armés, il les tint un moment en respect. Mais un coup d’épée le coucha dans son sang.

 

Claus Ghiselin ligota alors la jeune femme éplorée et la prit sur son cheval, pendant que ses hommes emmenaient la voiture chargée de mobilier. Ainsi les brigands retournèrent vers leur repaire, le château de Reichenstein, au fond du vallon du Sembach, derrière le village de Richenwilre. (Riquewihr)

 

Claus avait un frère, Georg Ghiselin. A eux deux, avec leur demi-douzaine de soudards, ils répandaient l’insécurité sur toute la région, en véritables chevaliers-brigands. Ils attaquaient et dévalisaient les convois de marchands qui, sur la grande route pérégrinaient de foire en foire, de Strasbourg à Mulhouse et à Bâle. C’étaient souvent des négociants en drap et en fourrures, en grain et en bétail, en ustensiles et en outillage, voire en objets précieux d’orfèvrerie et de bijouterie.

 

Les deux frères respectaient tacitement le droit de chacun d’eux sur ses propres aubaines. Georg complimenta Claus pour son bon goût lorsqu’il le vit arriver avec la pauvre Clara. Cependant Gerda, la femme de Claus n’était pas du même avis, même si Clara lui fut présentée comme une domestique ou une dame de compagnie.

 

3/ Jalousie.

 

L’épouse put bientôt mûrir, avec raison, une profonde jalousie, en constatant avec quel zèle Claus faisait la cour à sa soi-disant bonne. Clara ne répondait en aucune manière aux assiduités du chevalier. Il alla jusqu’à lui offrir des bijoux qu’il soustrayait à Gerda. Mais toutes ses attentions, tout son empressement à conquérir la belle, tout était vain.

 

Il enferma donc Clara dans une tour du château, sous prétexte d’empêcher la domestique de s’enfuir. C’est là qu’il allait la voir, sans plus de succès d’ailleurs. Clara resta forte, fidèle à son malheureux époux qui l’avait si héroïquement protégée. Gerda se sentait de plus en plus délaissée et honteusement trompée. Elle mûrit le projet de mettre fin à cette situation insupportable.

 

Un jour de juillet, alors que les deux frères s’adonnaient à une de leurs criminelles expéditions et que Hanna, la femme de Georg, était en visite chez son cousin Anselme de Ribeaupierre, Gerda se dirigea vers la tour. La clef était sur la porte close. Munie d’une dague, elle pénétra dans la chambre de sa rivale.

4/ Meurtre.

 

Lorsqu’elle en ressortit, elle avait les mains rougies de sang. Elle referma la porte et en retira la clef qu’elle garda sur elle pour la cacher dans son appartement. Elle remarqua le sang sur ses mains et sur la clef et en fut effrayée. Elle hésita puis descendit dans la cour pour sortir du château par la petite poterne. Elle dévala la pente jusqu’au ruisseau et là, à genou sur une pierre plate, elle se mit à laver, frotter, gratter énergiquement, interminablement, ce sang dont l’aspect commençait à l’obséder. La moindre trace de rouille sur la clef lui semblait être du sang. Le sang du crime ne s’efface pas aisément.

 

Elle entendit dans le lointain le trot des chevaux se rapprochant. Elle se releva, cacha la grosse clef dans son corsage et retourna vers le château. Elle arriva devant le pont-levis que l’homme de garde abaissait justement, ayant vu s’approcher ses maîtres. Essoufflés, en sueur et visiblement énervés, les cavaliers approchaient : les deux frères Ghiselin et trois hommes d’armes.

- Que fais-tu là ?

  •  

  • Moi ? … J’ai fait une petite promenade dans la forêt, pour me distraire.
  •  

     

  • Allons, rentrons. On va avoir des ennuis. Attends-nous en haut.
  •  

 

Gerda monta dans la salle pompeusement appelée " salle des chevaliers " à cause des armures rangées le long d’un mur, des épées, des écus, des piques et des masses d’armes suspendus aux boiseries de part et d’autre d’une rustique cheminée de grès. Contre le mur opposé s’allongeait un grand coffre de chêne servant également de siège et qui recelait les trésors dérobés.

 

Les deux frères allégèrent leur accoutrement guerrier. Il semblait bien qu’ils revenaient sans butin, cette fois. Mais ils rapportaient des renseignements alarmants recueillis du côté de Colmar. Gerda s’était installée dans la niche d’une petite fenêtre, sur la large dalle prévue pour s’asseoir et rêver en contemplant le ciel et la montagne boisée.

  •  

  • Gerda, il va falloir libérer notre prisonnière. Mais la clef n’est plus sur la porte. C’est toi qui l’as enlevée ?
  •  

     

  • Elle sera peut-être tombée ; ou bien mon noble seigneur l’aura-t-il emmenée ?
  •  

     

  • Non, je ne l’ai pas. Mais tu caches quelque chose. Je vois à ton air que tu n’as pas bonne conscience.
  •  

     

  • Eh bien oui ! Je l’ai libérée, votre prisonnière. Mon maître et seigneur sait bien que je ne l’aimais pas, et pour cause !
  •  

     

  • Tu l’as libérée ! Sans ma permission ! Et où est-elle allée ?
  •  

     

  • Par-là…, dit alors Gerda avec un geste vague.
  •  

     

  • Alors, elle est partie ! Je voulais la faire conduire par mes hommes à Sélestat, chez ses parents. Enfin elle trouvera le chemin toute seule.

5/ Menaces de représailles.

 

Gerda promenait un regard absent sur la forêt, pour se donner une contenance. Mais Claus reprit :

- Voilà ! Nous avons appris qu’il se préparait une conjuration contre nous. Le jeune homme qui a trouvé la mort près de Houssen était, paraît-il, le fils d’un échevin de Colmar. Alors la ville de Colmar, avec l’aide des Strasbourgeois, met sur pieds une troupe qui va venir nous assiéger. Le plus inquiétant est que le Banneret de la ville de Strasbourg, Rodolphe de Habsbourg lui-même, commandera cette petite armée.

  •  

  • Nous n’avons plus de temps à perdre pour organiser notre défense. J’ai envoyé deux hommes réunir quelques réserves de vivres à Riquewihr et à Bennwihr. Il faut sans tarder mettre des guetteurs sur nos tours ; toi Gerda, tu vas me donner immédiatement la clef de la tour ronde !
  •  

     

  • Mais je…
  •  

     

  • Tu l’as ! Donne-la vite !
  •  

 

Le ton n’admettait point de refus. Tremblante, Gerda retira la clef de son corsage, y jeta un coup d’œil inquiet et la tendit mollement à son maître. Claus envoya deux hommes surveiller le pont-levis et se rendit avec son frère à la tour ronde, où il avait logé Clara. Une terrible appréhension le tourmentait à cause de l’hésitation angoissée de Gerda. La porte grinça sinistrement. Les deux frères furent sidérés devant le spectacle de la pauvre Clara gisant dans son sang. On appela deux hommes. La victime fut enveloppée dans un drap blanc et portée dans la cour ; on y souleva quelques dalles pour creuser une tombe. La sépulture resta secrète, les dalles étant remises en place. Claus dit à son frère :

-Dis à Gerda de ne plus paraître à mes yeux, sinon je ne pourrais pas maîtriser ma colère.

  •  

  • Ecoute Claus, ce n’est pas le moment d’ajouter un meurtre à celui-ci. Tache de comprendre ton épouse : tu as poussé sa jalousie à son comble. Elle n’était pas maîtresse de ses actes. Je crois que le moment est venu, pour nous, d’expier.
  •  

     

  • C’est possible, mais ils ne nous auront pas facilement. Gerda veillera avec nous. Tu lui ordonneras de se tenir armée au-dessus du pont-levis. Nous-mêmes, nous serons sur le donjon d’où l’on peut diriger la défense.
  •  

 

Le pont-levis était certainement le point le plus dangereux, le plus exposé. Hanna, l’épouse de Georg, était en sécurité à Ribeaupierre. Les évènements se précipitèrent. Dès le lendemain on remarquait, sur le chemin du Seelbourg, qui par place domine le château, des hommes suspects par leur façon de tout observer. Ils étaient vêtus comme des paysans ou des bûcherons. Mais leur attitude, leur insistance à tout examiner, ne laissait aucun doute : c’étaient des espions de Rodolphe de Habsbourg.

 

 

6/ L’attaque du château.

 

Deux jours plus tard, dès le matin des troupes à pied arrivaient, en même temps par le sentier du Sembach et par la laie forestière du Seelbourg. Les hommes d’armes se dispersaient tout autour du château, prenant abri derrière des rochers ou de gros arbres, pour éviter d’éventuelles flèches. Le matériel suivit : machines de siège, galeries de bois qu’on assemblait pour s’approcher de la porte et y installer un bélier. Le fossé du château ne pouvait pas être mis en eau, mais le sol rocheux rendait les sapes impossibles. Le matériau des murailles était d’assez mauvaise qualité.

 

Une première flèche vint des créneaux ; elle se planta dans un sapin et les assiégeants la saluèrent par des huées moqueuses. Gerda faisait ses premières armes. Les assiégeants dégagèrent une place pour y installer une catapulte capable de balancer de grosses pierres sur les tours. Ce premier jour donc n’avait été consacré qu’aux préparatifs et à l’installation des troupes que Habsbourg vint inspecter vers le soir. Le lendemain les choses allaient devenir sérieuses.

 

De grand matin un héraut, protégé par un large écu, somma les Ghiselin de se rendre. En réponse une flèche se planta dans l’écu du chevalier. C’était clair, l’attaque du château pouvait commencer. Sous la galerie, le bélier était prêt. C’est en vain que, du haut de la muraille on y balançait de grosses pierres. Les madriers résistaient. On catapulta quelques rochers puis des fagots secs, allumés et lestés de pierres. L’habitation prit feu, l’eau pour éteindre un incendie manquait sûrement.

 

Des archers étaient prêts à décocher une flèche à tout imprudent qui se découvrait, soit pour tirer, soit pour basculer des rochers depuis les créneaux. C’est le malheur qui arriva à Gerda, qu’une flèche atteignit en pleine poitrine. Les madriers du pont-levis se disloquaient sous les coups de bélier. Bientôt on put y introduire des dizaines de fagots qu’on enflamma et qui eurent raison de la herse en bois.

 

5/ La punition.

 

L’assaut final fut donné. Les hommes de Ghiselin  se rendirent aussitôt, sachant toute résistance dérisoire. Les deux frères, sur leur donjon, furent maîtrisés et désarmés. On les présenta au Habsbourg ; il ordonna sur-le-champ qu’on les pendît à un chêne, juste devant leur repaire.

 

Par la suite le château fut démoli et on autorisa les vignerons de Riquewihr d’y chercher des moellons pour leurs constructions. Seule la ruine du donjon pentagonal rappelle encore le souvenir de ces chevaliers-brigands que furent les frères Ghiselin.

 

 



La Légende. (1769)

 

 

Messire Treitlinger, Conseiller de la Régence de Montbéliard qui représentait son Altesse le Duc de Wurtemberg dans ses possessions en Alsace, lors d’une visite à Riquewihr, avait été invité par le Bailli à une partie de chasse dans les vastes forêts du domaine. A cette occasion le Sire Treitlinger fut scandalisé par le laisser-aller qu’il constatait dans l’administration des domaines de ses maîtres ; nos chasseurs trouvèrent un faon pris par la gorge dans un collet meurtrier.

Dès le lendemain furent convoqués le Directeur du domaine et les Officiers de la Forêterie. Le Conseiller le la Régence exigea plus de rigueur dans l’économie forestière et l’abattage des arbres. Il enjoignit au Maître des Eaux et Forêts de mettre fin au braconnage. L’Officier des Eaux et Forêts demanda donc à ses quatre forestiers de parcourir aux heures les plus inattendues, les belles futaies de sapins, de hêtres et de chênes, qui recelaient en abondance cerfs, chevreuils, sangliers, tous gibiers tellement convoités par les manants.

Les bûcherons et les charbonniers qui, depuis 1720 s’étaient établis à Ursprung avec autorisation spéciale, pratiquaient avec beaucoup d’habileté le braconnage au plus profond des bois, où personne ne les avait inquiétés jusqu’alors.

 

C’est ainsi donc que Jacob Gebhardt, le forestier et garde-chasse assermenté se trouvait un soir de juillet 1769, par un magnifique clair de lune, sur le sentier qui longe le Sembach tout au fond de l’étroit vallon. Il allait être minuit, la pleine lune était au zénith. Soudain il fut fort intrigué par un flocon de brume blanche qui se détachait du vieux donjon en ruine de Reichenstein. Il sentit un frisson parcourir tout son corps, lorsque ce singulier nuage prit peu à peu la forme d’une dame en longue robe blanche. Sidéré, appuyé à un chêne, il resta immobile, osant à peine respirer.

L’apparition descendit lentement vers la rivière. Jacob la vit se mettre à genoux sur une dalle plate. Elle tenait en main une grosse clef qu’elle trempa dans l’eau. Elle la lava, la frotta, la gratta énergiquement, interminablement, comme s’il fallait la purifier d’une tache rebelle, indélébile.

Jacob bougea-t-il à ce moment ? Toujours est-il que la dame se leva, mais loin de disparaître à la manière d’un spectre, voici qu’elle s’avança vers lui. Le garde-chasse était dans un état si singulier, si euphorique, qu’il n’eut même pas l’idée de fuir. La dame blanche lui prit la main et lui dit d’une voix douce :

 

"  Ecoute-moi, je t’en prie. Viens demain soir, à la même heure, sur ce chemin, et allume deux torches. Voici exactement cinq cents ans que je souffre. C’est toi qui peux me délivrer. Je te conduirai dans une salle où tu verras sur un grand bahut de chêne un gros chien noir. Il me garde captive. Tu serreras très fort ma main droite, à tel point que le sang jaillira de mes doigts. Surtout ne te laisse pas effrayer par les hurlements du chien. Alors je serai délivrée et toi, tu seras riche. Ce coffre contient un trésor fabuleux dont tu donneras la moitié aux pauvres ; le reste t’appartiendra. "

 

La dame retourna au château où elle redevint blanc nuage et disparut. Jacob Gebhardt rentra chez lui mais ne dormit guère. Ce qu’il avait vécu dans le vallon du Sembach ressemblait à un rêve; pourtant il n’avait pas dormi pendant sa ronde de nuit. Il n’en parla à personne, craignant qu’on se moquât de lui. La nuit suivante, s’étant muni de deux torches et d’un briquet, Jacob mit son fusil à l’épaule comme pour une ronde normale. Il remonta d’un bon pas le Kleintal et le sentier du Seelbourg pour observer par le haut la ruine du Reichenstein. Il n’y remarqua rien de suspect. Peu à peu il fut obsédé par le doute et la honte de s’être fait prendre naïvement à une illusion ou un rêve. Arrivé en haut de sa course il prit pourtant le vallon du Sembach appelé Grosstal et dévala allègrement le sentier.

Il était environ minuit lorsqu’il arriva à la hauteur de la ruine. Il accrocha son arme au chêne auquel il s’était adossé la veille. Il entreprit d’allumer les deux torches. Sitôt que brillèrent les deux flammes, le sentier devint un chemin dallé et la ruine de Reichenstein fut métamorphosée en un édifice intact et illuminé.

 

Sortant du portail largement ouvert, la Dame Blanche vint à la rencontre de notre forestier qui aussitôt, se sentit rassuré, heureux, euphorique. Elle prit une des torches dans sa main gauche, et donna sa droite à son nouveau chevalier, lui recommandant de ne pas la lâcher. Par un bel escalier illuminé miraculeusement, la Dame conduisit le garde-chasse vers la salle des chevaliers, une pièce avec cheminée, table massive, et contre le mur, le coffre fatidique sur lequel s’allongeait un énorme chien noir. Jacob serra la main droite de toutes ses forces. Le furieux animal se mit à hurler si fort, si affreusement, ouvrant une gueule si menaçante, que le chasseur d’ordinaire courageux retira sa main et s’apprêtait à fuir.

Il entendit encore la pauvre Dame Blanche dire d’une voix brisée :

 

"  Il me faudra donc attendre neuf fois quatre vingt dix neuf ans jusqu’à ce que je croise enfin le chêne dont les planches serviront à confectionner le berceau de l’homme qui pourra me délivrer. "

 

 

Marcel Pfister 1970

 

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : LEGENDES D'ALSACE
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Mardi 13 mai 2008

1/ Une vieille coutume.

 

Selon une coutume, aussi vieille sans doute que notre petite ville, le dimanche 26 janvier 1851, l’herbe bordant les chemins communaux fut mise en adjudication publique pour six ans. Les petits vignerons, qui entretenaient au fond de leur cellier une ou deux chèvres et quelques lapins, y allaient alors couper les rations quotidiennes de leur petit bétail ; la centaine de bovins du village, sous la garde du pâtre communal, broutaient l’herbe des " Allmende ", les communaux.

 

L’adjudication a été de longue date le procédé jugé le plus commode et le plus équitable pour départager des rivalités inévitables, lorsque plusieurs candidats convoitaient le même objet.

 

A la fin de l’été c’était l’adjudication des fruits, tout particulièrement des noix, car nombreux étaient les noyers communaux. En juillet on mettait le jeu de quilles aux enchères :

" Le 21 juillet 1850 on a procédé à l’adjudication du quillier. C’est Georges Heckly qui se l’est adjugé pour deux francs et pour un an. "

" Le 4 août 1851 le quillier a été mis aux enchères pour un an. Jean Fies et Georges Fonné l’ont eu pour huit francs. "

La kilbe également était mise aux enchères :

 

" Le 11 juin 1850 la kilbe fut adjugée pour cent francs à Paul Fuchs, non sans querelles, car le parti du curé faisait violemment opposition à la tenue de la kermesse. "

(Chronique de Jean Becker)

 

L’adjudication des places de l’église était souvent fort animée. Il y a plus de cent ans déjà cela se passait à l’église même, où l’on se déplaçait de banc en banc, à raison de sept places par rangée. Et pour que le Christ ne soit pas offusqué de retrouver des marchands dans son temple, le curé prenait soin de transporter préalablement les Saintes Espèces dans la sacristie. C’est que les jeunes filles nombreuses à fréquenter les offices dans leurs plus beaux atours, tenaient à avoir les places les plus en vue.

Le curé avait tout intérêt à voir monter les enchères qui alimentaient le budget de l’église. Il se contentait simplement de calmer un peu les violences verbales inévitables en ces circonstances.

 

Les femmes, elles, avaient d’autres préoccupations : une mésentente entre voisines les faisait changer de banc. Ce Christianisme-là n’avait pas encore découvert la grandeur du pardon.

De leur côté, les hommes gardaient leurs places traditionnelles, voire héréditaires, que les épouses se contentaient de payer. Parfois cependant, un changement survenu au sein du Conseil Municipal faisait glisser le nouvel élu vers le banc des édiles.

Comme les querelles du côté féminin devenaient trop scandaleuses, le curé transporta la cérémonie de l’adjudication dans la salle de la mairie. Elle n’en fut que plus pittoresque, ce lieu demandant moins de réserve. Au milieu du vingtième siècle un autre curé supprima cette ridicule opération et la remplaça par une quête annuelle qui elle-même disparut quelque temps après.

 

 

2/ Le Kirchweg.

 

Le 26 janvier 1851 le cantonnier Martin Brigert pensait fermement louer le " Kirchwerg " le large chemin du Cimetière, l’herbe y étant particulièrement abondante. Son épouse le lui avait nettement recommandé.

 

C’était sans compter avec le bouillant Mathias Rudolf, dont il fallait toujours redouter la nature irascible et violente. Il sut mettre la main sur ce lot convoité. Mathias s’était adjugé ce chemin pour Marie-Louise, sa cousine par alliance, veuve depuis un an. Un beau geste donc, puisque sa fougue se mettait au service d’une pauvre veuve.

 

Martin ne le voyait pas ainsi, et son épouse Marianne encore moins. Elle sut d’ailleurs expliquer avec virulence son point de vue à son époux : S’être laissé berner comme un gamin par ce grossier Mathias, cet impertinent qui ne s’impose que parce qu’il crie le plus fort ! Quelle honte ! Ah oui ! Si elle avait été là ! …

-Mais attends ! Je n’ai pas dit mon dernier mot ! Là Rudolf n’en profitera pas, de son herbe !

Elle élabora donc une riposte ; elle combina, elle échafauda, elle n’en dormit pas de la nuit. Si la nuit doit porter conseil, quelle gestation peut bien couver une nuit de rancœur ?

A cinq heures du matin Marianne réveilla son homme : Elle avait trouvé.

3/ Projet de riposte.

 

 

-Ecoute Martin ! Ecoute-moi bien, ne dors pas ! Tu es cantonnier n’est-ce-pas ? Alors c’est bien ton travail de curer les fossés ! Rien à redire ! Et bien ! Les fossés du Kirchweg seront curés quand je te le dirai, pas avant. Ce travail là, tu le réserveras pour le début de mai, au moment où l’herbe sera bonne à faucher. Je surveillerai ça et je te préviendrai. On fera du bon travail : Jamais les fossés n’auront été si nets !

 

Marianne avait un mauvais ricanement dans la voix. Quant à Martin, cala l’indisposait. Il était de nature pacifique, toujours prêt à céder plutôt que de tenir tête. Mais il jugea prudent de se taire, de grommeler seulement un semblant d’approbation. Il se retourna et parut reprendre son sommeil désagréablement troublé. Mais Marianne insista :

-Tu m’as entendu ? Tu dors, toi, pendant que moi je réfléchis toute la nuit ! C’est pourtant de ta faute, si ce chemin nous est passé sous le nez ! C’est bien de ta faute, si je n’ai pas pu dormir ?

-Ecoute, Marianne, tu as encore trois mois pour y réfléchir. Alors, laisse-moi dormir et dors, toi aussi !

La femme bougonna encore un temps, mais Martin fit semblant de s’assoupir.

 

Comme il avait abondamment plu ce printemps-là, l’herbe avait poussé à merveille et dès le début de mai Marie-Louise pouvait récolter sa première brassée. Avec sa petite faux elle en coupa une charge ; elle l’entassa sur une toile carrée qu’elle noua par les quatre bouts. Et hop ! A la manière des femmes d’alors, elle posa le ballot sur la tête, reprit sa faux dans la main, porta l’autre à la hanche et, d’une démarche raide commandée par la recherche de l’équilibre, elle reprit le chemin du village.

 

4/ La vengeance.

 

Marianne l’avait vue. Lorsque à midi Martin rentra de la Hart, où il avait à réparer un chemin raviné par un orage de printemps, son épouse lui dicta son programme de travail des prochains jours. Il eut beau protester en parlant de l’urgence de la besogne commencée le matin et ordonnée par l’adjoint Jean-Baptiste Kien, Marianne ne voulut rien entendre. Il fallait se mettre immédiatement à curer les fossés du Kirchweg que l’orage avait bouchés: C’était bien plus urgent, le prochain orage risquait d’affouiller ce chemin tellement fréquenté. Tout ce que l’eau avait charrié, tous les éboulis de talus accumulés, toutes les ordures jetées là, tout cela devait être déblayé consciencieusement. Et évidemment bien étalé sur le bord du chemin, sur cette plate-bande d’herbe drue que Louise ne faucherait plus !

 

Ce même après-midi donc Martin changea de chantier, craignant sa mégère d’épouse plus que l’adjoint Kien. Le soir il dut rendre compte de la tâche ainsi commencée.

-Et tu as bien étalé tout cela sur l’herbe ?

-Etalé, non. Comme à l’ordinaire j’ai entassé la terre au bord du fossé ; j’ai fait mon travail de cantonnier proprement.

-Bon à rien ! Tu ne vois donc pas que le premier orage va charrier tout cela dans le fossé ? Il faut que je te donne un coup de main. Tu verras du travail bien fait !

 

Le lendemain matin, c’était le mardi 13 mai, Martin se remit à la besogne, dans le chemin du Cimetière. Une demi-heure après lui, sa femme arrivait avec une pioche à trois dents.

-Alors ! Tu n’as pas compris ce que je t’ai dit ?

Aussitôt elle se mit à étaler avec son outil tous ces cailloutis sur la belle herbe verte, fraîche et humide de rosée. Quel ravage ! Quel massacre ! C’était pitié à voir.

 

Vers dix heures la veuve Rudolf, ne se doutant évidemment de rien, arrivait avec sa faucille et sa toile pour chercher la ration quotidienne de ses deux chèvres. Et je vous laisse imaginer le choc qu’éprouva la pauvre femme en voyant ce saccage.

-Mon Dieu ! Que faites-vous là ? Mais vous gâtez toute mon herbe !

-Voyons Louise, il faut bien curer les fossés, sinon les orages feraient du dégât dans le chemin, expliquait Martin, d’un air innocent.

-Mais ta femme, elle n’est pourtant pas cantonnier, que je sache !

-Mêle-toi de ce qui te regarde. Quand le travail est urgent, j’aide mon mari, intervenait Marianne.

-Mais ça me regarde ! Cette herbe est à moi ! Je l’ai payée à la commune. Et toi tu n’es là que pour me nuire, pour me la gâter.

 

Martin ne disait plus rien. Que les femmes règlent cela entre elles ! Consciencieusement il continuait à entasser ses déblais au bord du fossé. Certes il ne respirait pas la quiétude. A chaque instant il jetait un regard furtif vers le haut du chemin : si l’adjoint Kien arrivait en ce moment ! D’autant plus que son épouse se faisait de plus en plus grossière : elle ne manquait pas de vocabulaire de circonstance. Lorsqu’on se sent en faute, on réplique par les arguments les plus invraisemblables, tout comme le loup en face de l’agneau. Déjà les femmes se menaçaient de leurs outils lorsque arriva Mathias Goetz. Il eut vite fait de comprendre la situation ; chacun savait combien les Brigert s’étaient sentis frustrés d’avoir raté les enchères. La réputation de Marianne était aussi bien établie. Mathias osa quelques remontrances à la femme du cantonnier. Cela lui valut sa part d’injures.

-Alors, Martin, tu ne dis rien ? Ta femme n’est pourtant pas cantonnier !

-Moi, je fais mon travail. Que les autres s’occupent de leurs affaires !

 

Mathias n’était pas querelleur. Il dit à la veuve Rudolf, qui d’ailleurs était sa voisine :

-Viens, Louise, rentrons. Tu ne peux rien contre ces deux là !

-Mais il me faut de l’herbe pour mes chèvres !

-Bon, viens plus bas, je vais t’aider. Là-bas, elle est encore bonne.

Mathias coupa l’herbe, le ballot fut noué et les deux voisins s’en retournèrent au village. Louise pleurait silencieusement. En chemin ils rencontrèrent le vieux Stinnes Jean qui se rendait dans son jardin. Naturellement ils lui exposèrent le drame.

-Je m’en vais voir ça, dit-il en continuant son chemin.

 

Quelques autres personnes furent ainsi mises au courant et bientôt tout le village parla de l’évènement. La rumeur publique mais aussi les remontrances de Jean-Baptiste Kien eurent raison de l’obstination et du zèle haineux de nos cantonniers. Ils ne se remirent plus à cette besogne le lendemain.

 

 

5/ Au tribunal.

 

Marianne mijotait une autre stratégie. Elle expliqua à son mari :

-Tu vas porter plainte à la gendarmerie contre la Rudolf, pour injures à un fonctionnaire communal dans l’exercice de ses fonctions !

-Mais je n’ai pas été injurié, c’est toi qui as tout pris !

-Alors, ça ne te touche pas ? C’est bien pareil pourtant, toi ou ta femme ! Tu étais là, tu as tout entendu ; c’est aussi à toi que s’adressaient les gros mots ! Moi, disons que je passais justement par hasard ; je serai donc ton témoin.

 

Quand Marianne avait parlé, Martin n’avait plus qu’à s’exécuter. Plainte fut déposée à la gendarmerie. Les gardiens de la loi constatèrent que le cantonnier avait bien curé une partie du chemin du fossé du Kirchweg. Le procès-verbal arriva au juge de paix de Kaysersberg.

 

Les convocations arrivèrent un mois plus tard. La veuve Rudolf eut l’appui d’un bon témoin, en la personne de Mathias Goetz. Martin se défendait sans conviction. Sa femme fit l’effet d’une mégère trop loquace. Mathias dut prêter serment. Son témoignage calme et courtois fit grand effet si bien que Martin fut débouté de sa plainte et dut subir les admonestations du juge, qui lui conseilla de ne pas trop se laisser inspirer par les idées de son épouse.

La veuve Rudolf n’avait pas porté plainte pour le préjudice subi. Cependant le juge ordonna au cantonnier de nettoyer l’herbe saccagée. Marianne évidemment, cachait mal sa rage. Ses traits crispés faisaient craindre une autre vengeance.

 

6/ Epilogue.

 

Quelques jours plus tard, au matin du dimanche 6 juillet, lorsque Mathias Goetz ouvrit la fenêtre donnant sur son jardin, il eut la surprise d’y voir un objet insolite dressé là, ostensiblement : au bout d’un échalas, une main faite d’un gant rembourré dressait deux doigts comme pour un serment. Evidemment il devina aussitôt l’auteur de l’objet, et la signification qu’il devait avoir : un faux serment. Mais Mathias avait la conscience bien tranquille à ce sujet.

 

Il fit voir la chose à ses voisins, à ses amis ; on en parla dans tout le village. Une fois de plus la calomnie se retourna contre son auteur.

 

 

Marcel Pfister 1977

 

 

 

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : TRADITIONS D'ALSACE
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Dimanche 11 mai 2008

1/ Au 19e siècle

 

On sait que la première voiture automobile de la région avait appartenu au curé Behra, qui administrait la paroisse de Beblenheim de 1895 à 1905. C’est donc avant la fin du 19e siècle que cet engin à trois roues pétaradait par les petites routes du vignoble. Routes sans doute étroites car, un jour, voulant éviter une charrette de foin qui grimpait vers le village, notre brave curé resta enlisé sur le bas-côté du chemin. Le moteur avait beau tousser et fumer, les roues patinaient : il était bel et bien piégé.

 

Grâce à Dieu, voici un paysan, dont l’attelage de deux chevaux traîne un char vide. Notre curé prie l’homme de lui prêter ses deux bêtes, pour tirer son automobile de ce faux pas. Mais le vigneron, méfiant devant cette machine infernale, et craignant pour ses chevaux, trouve le mot juste pour refuser ce service :

- Herr Pfarrer, unser Herrgott het g’sait : Gehet, und lehret alle Völker… Er het net g’sait : " fahret ".

(Le Seigneur a dit : Allez … et non pas roulez)

 

Hélas ! Il fallut attendre plus d’une heure encore pour trouver une âme compréhensive, qui remettrait l’engin sur la route. Pendant ce temps, les gamins du village, n’osant s’approcher, observaient de loin les efforts du curé. Peine perdue ! C’est alors que, reconnaissant le fils du sacristain, Monsieur Behra lui demanda de chercher son père et quelques voisins. C’est donc à bras d’hommes que la machine fut mise sur la voie.

 

Notre curé motorisé quitta sa paroisse en 1905 pour Heimersdorf, petit village du Sundgau. Bien entendu il emmena sa voiture. Pourtant depuis cette date elle ne reprit plus la route. Elle resta garée dans un coin de la grange du presbytère jusqu’en 1928, date de la mort du curé Behra. C’est là que mon collègue Edel l’y avait vue ; il avait recueilli en 1925 cette argumentation du curé :

"  Dans le Sundgau un curé qui se déplace en auto peut être traité de sorcier et, de toutes façons il serait considéré comme un prêtre indigne. "

 

 

2/ Au 20e siècle

 

Marcel Pfister 1970

 

Depuis ce temps le monde a bien évolué ; les moyens de locomotion aussi, et les déplacements par nécessité professionnelle sont devenus courants. En particulier, après la dernière guerre, la pénurie de prêtres a exigé que ceux-ci administrent plusieurs paroisses : offices, catéchisme, visite des malades… Aujourd’hui pour les prêtres comme pour bien des professions, l’automobile est devenue un outil de travail indispensable.

 

C’est ce que n’avait pas encore compris la mère de M. le curé Henri. Elle s’occupait de son ménage et, tout en se montrant fort déférente envers Monsieur le Curé, elle parlait parfois plus maternellement à son fils.

 

Notre brave curé avait acquis ce jour-là une petite Ford d’occasion, une toute petite deux-places d’un âge avancé. La maman en fit un complexe et considérait que son fils se payait là un luxe coupable. Elle se mit à prier pour que son révérend rejeton arrivât à d’autres sentiments.

 

Dès le second jour de sortie de la mini-Ford, lorsqu’elle remonta le village, il arriva que cette grosse dalle de pierre qu’on appelait le " gruyère ", et qui couvrait un regard au confluant des caniveaux des deux ruelles, il se trouva donc, on ne sait comment, que ce " gruyère " apparut juste devant la roue avant droite du véhicule. Le choc fut inévitable, le train avant fut définitivement faussé, tordu, triste à voir.

 

C’était donc la fin de la petite Ford. Sans doute avait-elle trop de jeu au volant et un accident plus grave aurait pu se produire.

 

Un moment donc la mère du curé fut rassérénée et se répandait déjà en action de grâce, croyant son fils guéri de ce qu’elle prenait pour un caprice regrettable. Mais lui au contraire, songeait à présent à une petite voiture neuve. Les occasions, c’est traître !

  •  

  • Mon Dieu ! Une voiture neuve ! Mais que vont dire les gens ?
  •  

 

La bonne maman se remit à prier avec plus de ferveur encore. Le curé rentra un jour avec une belle quatre chevaux Renault toute neuve, bleue, luisante, une merveille ! On allait vers Noël : joli cadeau!

 

La voiture fut rangée dans le garage de fortune, ouvert à tous les vents, couvert de tôles ondulées, entre le presbytère et la remise. La mère refusa d’aller la voir. Elle ressentait une certaine honte, en songeant au luxe que se payait son prêtre de fils. Elle n’oserait plus se montrer au village. Une voiture toute neuve!

 

Le lendemain matin notre curé alla retrouver avec joie sa jolie 4 CV dans son garage. La saison était froide déjà. Il avait gelé la nuit.

  •  

  • Habille-toi chaudement! Tu vas encore te refroidir, avec ta voiture!
  •  

L’auto aussi avait pris un coup de froid. Difficile de la faire démarrer. Normal, n’est-ce-pas ? Mais l’accu était neuf. Elle démarra à force d’insister. Le moteur ronfla. Très bien, laissons-le se réchauffer!

 

Au moment où M. Henri sortit de son carrosse il remarqua que sous le moteur, l’eau pleuvait abondamment. Hé ! Oui ! Le bloc moteur avait éclaté sous le gel, ainsi que le radiateur. Il aurait fallu vider toute cette eau la veille, comme il était alors de coutume, ou prévoir de l’antigel.

 

Le curé désolé arrêta le moteur et rentra au presbytère avec une mine de désespéré. La mère remarqua bien sur son visage, qu’il était arrivé une catastrophe.

  •  

  • Mais oui, le moteur a gelé ; il a éclaté ! On ne peut que le remplacer.
  •  

     

  • Mon Dieu ! C’est encore de ma faute ! Maintenant il faut que je cesse de prier, sinon je ne sais ce qui pourra arriver !
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Marcel Pfister 1970

 

Par Jean Marie PFISTER - Publié dans : TRADITIONS D'ALSACE
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